Mardi 31 janvier 2012 2 31 /01 /Jan /2012 17:56

joey-starr

 

  Quand j'étais petit, je fis un œil au beurre noir à un de mes camarades. Mais ce n'est pas parce que j'étais la terreur de la cour de récréation, mais plutôt parce qu'il m'avait quand même sacrément cherché. Ce fut je crois le seul acte de violence physique que je commis de tout ma vie. 

 Quand j'étais encore petit, j'étais plutôt du genre à être défenseur au foot. Pas par goût (si l'on m'avait demandé mon avis, j'aurais plutôt été jouer au tennis de table), mais parce que bon, je ne brillais pas par mes qualités athlétiques, dirons-nous. 

  Quand j'étais un peu moins petit (je fus assez vite moins petit, d'ailleurs), je réussis enfin à me blesser en faisant du sport. Mais c'était à cause d'un fosbury bien trop horizontal et déclenché légèrement trop tôt et qui m'avait amené dans le poteau plutôt qu'au-dessus de la corde. Bref : même pas une vraie blessure de guerre. 

  C'est pourquoi il est quand même amusant de signaler qu'aujourd'hui, j'ai fait partie du service d'ordre de la manifestation des professeurs du second degré contre les suppressions de postes et le nouveau projet d'évaluation des enseignants par le seul chef d'établissement1. J'étais l'un des mecs avec un brassard rouge qui tient la corde devant la grande banderolle. Eh bien oui, j'étais là ! Mais hélas, je n'eus pas l'occasion de prouver virilement mon accession à ce groupe de mâles qui comporte aussi les videurs de boîte de nuits, les combattants de street fight, Chuck Norris, Daniel Balavoine dans Starmania et Joey Starr dans sa vie comme au cinéma2

 

  Eh bien c'est une expérience passionnante, je dois dire. Tout d'abord, vous êtes aux premières loges : tous les journalistes, toutes les caméras sont devant vous, TF1, LCI, BFM… tout le monde est là. Mais une fois le démarrage effectué, hormis les merveilleux slogans qui vous accompagnent — cette fois-ci, nous eûmes des choses telles que « ni en primaire, ni en collège, ni en lycée… aucune, aucune, aucune suppression de poste !3 » — c'est d'un incroyable calme. Vous vous retrouvez à marcher en plein milieu des plus belles rues de Paris sans personne devant vous (la manifestation étant derrière, forcément). C'est un étrange sentiment de liberté — d'autant plus étrange que vous tenez à la main votre propre enclos. 

 

  C'est ainsi qu'il ne faut, je crois, jamais préjuger de ses choix à venir ni de l'évolution de votre existence. Parce qu'un intellectuel dépolitisé, ça peut devenir un militant syndical qui tient une corde. C'est ça, la magie de l'Éducation Nationale ! 

 

Bonus : choses vues 

  • La corde, ça n'a aucune efficacité contre un enfant de 5 ans.Il passe bien en-desssous. 
  • À un moment, on fit stopper tout le cortège pour laisser traverser — sur un passage clouté d'ailleurs — une vieille dame embéquillée. Moment surréaliste.
  • Je n'ai même pas vu une seule célébrité du Parti Socialiste. Il y avait un minuscule regroupement d'une dizaine de jeunes gens sans doute charmants, mais bon, c'était tristounet. 

 

 


1. Une monstruosité dont j'essaierai de vous reparler.

2. Jeu-concours : trouvez l'intrus. Lot : le brassard rouge porté par le taulier lors de cette grande manifestation.  

3. Je cite de tête. Malgré son aspect martelé, le slogan semble avoir glissé sur ma faculté de mémorisation…

 

Par Celeborn - Publié dans : Vis ma vie - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 21:20

portecachot

 

  Comme vous l'avez peut-être déjà vu et lu, cette année, j'ai une classe qui me permet enfin de bloguer un peu sur mon quotidien. Chaque nouveau cours est une nouvelle occasion d'être surpris, ébahi, atterré… et je pourrais continuer la liste des synonymes1.


  Or donc mercredi dernier, je finissais mon cours par un beau et grand laïus sur l'élève-son comportement-sa concentration, sur le fait que si tout le monde avait des mauvaises notes, ce n'était pas parce que leurs professeurs étaient de vilains sadiques aux doigts crochus mais bien parce qu'ils n'étaient pas bons, et que n'être pas concentré en classe n'aidait pas à s'améliorer… j'enchaînais sur la politesse, la prise de parole… bref, un condensé de dressage d'éducation de la classe.

  Le lendemain, elle était souriante fatigante. Trois retards, non justifiés évidemment. Les élèves une fois assis ne purent s'empêcher de se faire des remarques les uns aux autres comme si je n'étais pas là. En pleine lecture de la pourtant magique fable « Le Loup et l'Agneau », Elmire tournait frénétiquement (et bruyamment) les feuilles de son classeur à la recherche de la fable perdue. Et là, soudainement, j'en ai eu assez.


   Qu'on me comprenne bien : je n'ai rien contre les élèves d'un bas niveau scolaire. On peut passer d'excellents cours avec des classes très faibles. Je n'ai rien non plus contre les classes mornes et muettes : après tout, s'ils travaillent, c'est l'essentiel… le lien, l'animation, la convivialité, tout cela ne vient qu'après. Mais j'ai fortement contre les classes désagréables, quel que soit leur niveau d'ailleurs. Et là, je crois qu'on tient le pompon : ces élèves ne semblent pas élevés, éduqués. Une collègue mienne les comparait à des « sauvageons », non pas dans le sens où ils tagueraient le mur de la cantine ou briseraient les vitres de l'établissement à grands coups de barre à mine, mais dans le sens où ils semblent des êtres à l'état sauvage, lâchés dans une salle de classe comme ils pourraient l'être n'importe où, et se comportant sans même savoir dans quel lieu ils se trouvent, quelles en sont les règles, les contraintes… Et ce, même pas par mauvais esprit, mais par un mélange extraordinairement insoutenable d'une ignorance étalée à la face du monde d'une part, et d'un sentiment quasi spontané de supériorité que rien ne vient, jamais, justifier d'autre part. Cela se traduit par une remise en cause courante de la parole professorale — rangée au rang des voix extérieures qui constituent une forme de nuisance sonore —, par une façon de s'interpeller, de se commenter les uns les autres sans aucune retenue, sans aucune conscience d'un éventuel « cela ne se fait pas », et enfin par une attention sporadique, qui conduit à la répétion sysiphienne des mêmes réponses aux mêmes interrogations, des mêmes consignes d'exercices que j'ai déjà expliquées, et surtout par un phénomène d'« interruption incongrue du cours », puisque dès qu'une question vient en tête à nombre d'entre eux, ils la voisent automatiquement, peu importe le contexte. Ma collègue s'est vue demander la date de son anniversaire en pleine explication historique, et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.

  J'en ai donc eu assez, et ai mis en place une stratégie que je n'aime pas, mais qui est très souvent efficace : celle de la porte de prison2. La porte de prison ne crie pas : elle grince. La porte de prison ne répond pas : elle se tait. La porte ne prison ne s'ouvre pas : elle se ferme. Concrètement, ça donne un prof qui gratte au tableau, qui signale sur un ton ni-narquois mi-déprimant aux élèves qui ont le doigt levé qu'ils vont attraper une crampe, qui sanctionne de façon visible d'une croix tout manquement aux règles de la classe sans même ajouter un commentaire, qui lit d'un ton monocorde3, qui efface le tableau quand il juge que c'est bon, tout le monde a eu le temps d'écrire, et tant pis pour les rêveurs. 

 

  Le calme fut quasi absolu pendant deux heures. Là où l'humour, les tempêtes, les leçons de morale, l'écoute avaient échoué lamentablement à transformer les zébulons en élèves, la porte de prison fut radicale. Pas un bruit, et je crois une (légère) prise de conscience que oui, là, clairement, quelque chose n'allait pas, qu'il y avait un décalage entre ce qu'ils étaient et faisaient et ce qu'ils devaient être et faire. Alors je ne dis pas que cela durera, je ne dis pas que brusquement la classe va se rendre compte que le rapport élève/professeur symbolise le passage du monde de l'ignorance à celui du savoir (et là, eux, je leur demande juste de venir toquer à la porte de mon monde, pour le moment). Mais s'il faut faire la porte de prison toute l'année, eh bien je le ferai et, croyez-moi, c'est tout sauf un plaisir : le temps passe bien lentement, et l'on n'aime pas l'image que l'on renvoie de soi.  

 


1. Et d'ailleurs je le fais pour vous, merveilleuses lectrices, fantastiques lecteurs : interloqué, sidéré, médusé, éberlué, ébaubi, consterné, chagriné, catastrophé.

 

2. Et voilà qui apporte la solution de l'énigme que constituait le titre de mon article !

 

3. La Fontaine, me pardonneras-tu un jour ? 

Par Celeborn - Publié dans : Vis ma vie - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Vendredi 13 janvier 2012 5 13 /01 /Jan /2012 18:55

persuasion

 

 

  Lundi dernier, prévenue par une amie chère, j'allais assister à un Rendez-vous de la crise organisé par l'EHESS sur le thème : « Mais que fait l'école ? ». Il faut dire que le casting du débat avait de quoi m'allécher : réunir dans une même salle François Dubet1 et Philippe Meirieu2, ça donne envie de poser des bombes prendre des notes ! Comme troisième larron, le philosophe Marcel Gauchet, à qui l'on peut pour le moins prêter une pensée construite et intéressante (et dans laquelle, j'avoue, je me retrouve souvent).  

 

 

Quand le virus établit lui-même le diagnostic

 Ouvrant la partie « Diagnostics », François Dubet attaque fort : l'école produit trop d'inégalités à cause des pratiques scolaires, de son tropisme élitiste. La course aux diplômes accroît l'inégalité, tout le monde est stressé, donc crise de la transmission, doublée d'une crise de la capacité politique pour prendre en charge les problèmes éducatifs. 2/3 références au milieu de tout ça aux études internationales pour faire bonne mesure. On ne va pas très loin, et on sent l'idéologie pointer déjà le bout de son nez.

  Marcel Gauchet prend alors de la hauteur et dit à mon sens des choses très justes : l'école, institution investie d'énormément d'attentes, joue un rôle substitutif (on lui demande de transformer l'avenir, de faire que les individus s'épanouissent, d'instaurer l'égalité et de faire accéder à la citoyenneté). Comme la réalisation est forcément inférieure à l'attente, on n'est jamais satisfait de l'école. Gauchet évoque ensuite les raisons spécifiques de son échec : la réalité qui n'a pas été conforme à l'idéal de massification, la question des méthodes pédagogiques3. À un moment, très intéressant développement sur la famille, sur son rapport problématique à l'école, sur le caractère contradictoire de ses demandes : la famille demande à l'école ce qu'elle-même ne veut ou ne peut plus faire ; mais la famille récuse l'école comme institution (elle se place en consommatrice). In fine, Gauchet formule clairement la mission primordiale de l'école : la maîtrise de l'expression, l'emploi du langage, le maniement de la logique. Bref : apprendre à parler et à écrire. On ne le lui fait pas dire.

  C'est alors un grand moment de Philippe Meirieu. Papelard, il trouve le moyen de brosser un tableau apocalyptique et révoltant de l'école aujourd'hui, oubliant peut-être un peu vite sa part de responsabilité dans l'affaire. Peu importe : il dit ce que les gens ont envie d'entendre, se permet même une petite sortie réac' sur le principe délirant de vouloir savoir sans apprendre, stigmatise la médicalisation du système scolaire à grands coups de dys-4, et termine sur la notion de « transmission du plaisir », tout aussi vraie que son emploi en clausule est démagogique. 

 

 

Les incompétents heureux

 S'ensuit un « débat » (à grands coups de « je rejoins ce qu'a dit machin ») durant lequel Meirieu lâche cette bombe au sujet du livret de compétences : « conception technocratique des savoirs » (la citation est rigoureusement exacte). Oui, l'homme dont la définition de la compétence est reprise à tous les étages de la mise en place du dit livret, est contre. Après recherches, c'est effectivement une position qu'il a soutenue à de nombreuses reprises ces derniers temps, critiquant la « dérive behavioriste » de la chose (qui est d'ailleurs tout à fait observable), mais tout en disant que la notion de compétence est féconde… bref, du Meirieu de la plus belle eau, qui parvient à faire croire simultanément à sa souplesse et à sa rigidité sur le sujet, qui fait semblant de prôner une position médiane et de bon sens, pleine de byzantines nuances pour montrer que sa pensée est évoluée, quand en réalité il contribue au carnage. En même temps, je dois dire que c'est fascinant, car on se surprend à être d'accord avec ce qu'il dit : il y a chez cet homme un art de l'esquive, du poids exact de chaque mot, de chaque formulation, pesés dans des balances de toile d'araignée, qui émerveille. Même ses pires ennemis le disent « homme de dialogue » : il me semble que ce doit non pas être pris dans le sens d'un homme avec qui l'on peut dialoguer, mais d'un homme dont l'échange de parole constituerait l'essence-même. Il est dialogue.  

  Un moment amusant : François Dubet avouant son incompétence sur la question de la pédagogie, avant de finir la séance par une revendication de faire le lien entre le primaire et le secondaire afin de faire déteindre le premier sur le second (en mettant des profs plurivalents aux premiers échelons du collège, par exemple), lançant au passage une pique à l'égard du SNES5, qui n'avait rien demandé. Quand on ne connaît rien à la pédagogie, on ne prétend pas avoir des idées sur la façon dont il faudrait s'y prendre pour l'améliorer.

 

 

Astérix est là !

  Cerise sur le gâteau, avec Philippe Meirieu, nous discutâmes — puisque le public avait le droit de poser des questions, je ne m'en suis pas privé — au sujet d'Hésiode et d'Astérix, figurez-vous. Philippe Meirieu avait narré son expérience d'enseignement récente dans une classe de lycée pro, expérience au demeurant stupéfiante quand il a vu les énergumènes en face de  lui (qu'il avait lui-même contribué à créer, mais bon passons…). Et de nous tirer une petite larme sur le fait qu'il fallait être ambitieux pour et avec eux, et qu'on pouvait par exemple tout à fait intéresser ces jeunes gens à Hésiode. Les grands auteurs, la grande culture, l'intelligence du monde qui parle à l'intelligence de l'homme, tout ça. Oui mais alors pourquoi avait-on promu la littérature dite « de jeunesse » jusque dans les moindres recoins du collège (dans des programmes, en 2002, qu'il avait lui-même applaudis) ? Pourquoi avais-je vu enseigner Astérix (au demeurant une excellente BD) en œuvre intégrale dans une classe de Sixième (et ce n'était certes pas un exemple isolé : des exemples comme ça, j'en ai plein ma musette) ? Ah mais c'est qu'on peut se servir de l'un pour accéder à l'autre, me répondit l'ami Philippe, enchaînant sur la possibilité d'utiliser les mangaspour atteindre les grands thèmes de la-littérature-la-vraie. Philippe Meirieu a-t-il pris connaissance des horaires de français au collège ? Quand il dit qu'il faut pratiquer l'écriture longue — apparemment si souvent pratiquée au primaire7 —, qu'à l'entrée au collège les élèves se retrouvent à ne faire que des réponses courtes et des QCM (oui, il a dit ça, collègues de collège), peut-on savoir sur quoi il se fonde ? Et l'écriture longue régulière, au fait, je la pratique quand ? Pendant le cours d'EPS ou d'Espagnol ? 

  Au final, je dois dire qu'il fut agréable d'entendre ces messieurs car oui, les constats étaient souvent justes, et certaines idées de Gauchet me semblent d'ailleurs très productives à ce sujet. Néanmoins, c'est toujours un peu étonnant de voir des personnes qui n'enseignent pas (ou plus depuis fort longtemps, ou alors juste une année comme ça pour se donner le frisson) prétendre en savoir plus que nous sur ce qui se passe dans un établissement scolaire et affirmer qu'elles savent comment il faut améliorer les choses qu'elles ont, parfois, contribué à dégrader. J'ai en tous les cas pu assister à une magnifique leçon de double discours par le maître du genre, et rien que pour ça, ça valait largement le déplacement ! 

 

 


1. François Dubet est un sociologue « spécialiste » de l'école. Il est surtout réputé pour sa production de livres sur le sujet et pour être aimé des cahiers pédagogiques et du café pédagogique itou. 

 

2. Faut-il vraiment présenter Philippe Meirieu ?

 

3. Je sursaute quand il affirme que les méthodes traditionnelles sont inadéquates tandis que les méthodes nouvelles sont dévoyées. Il me semblait que c'était plutôt l'inverse, en fait.

 

4. Dyslexiques, dysorthographiques… Avez-vous lu le livre de Colette Ouzilou sur le sujet, délicieux lecteurs, lectrices à croquer ? Elle y montre que ce sont très exactement les méthodes encouragées par Meirieu et sa clique qui sont à l'origine d'une grande partie de cette fausse épidémie. Ou comment rendre un homme sain malade avant de le présenter au public pour susciter la terreur et la pitié du bon peuple devant le spectacle.

 

5.Syndicat majoritaire du secondaire, qui, comme le SNALC, est contre (merci à lui !)

 

6. Loin de moin l'idée de dénigrer les mangas, dans lesquels il y a des merveilles dont je me délecte.

 

7. Mais le plus souvent sans aucune ponctuation ou avec une ponctuation aléatoire, semblerait-il d'après mes copies de 6e… 

Par Celeborn - Publié dans : Je pense, donc j'écris - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires
Lundi 2 janvier 2012 1 02 /01 /Jan /2012 10:36

argent2

 

 

  Le GRIP (Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes) est quelque chose qui me tient à cœur. Il tente de remettre l'enseignement dans le primaire sur ses deux jambes, en définissant des programmes expérimentaux logiques, ambitieux, bien construits, et en rédigeant les manuels qui vont avec, année après année. Le travail est tout bonnement remarquable : j'ai moi-même pris un certain nombre de choses concernant la grammaire sur leur site pour m'en servir. Ainsi, quand cette lettre ouverte est venue à ma connaissance, je me suis dit que je devais vous la faire partager. Pour une fois qu'on a des innovateurs, des expérimentateurs qui font des choses vraiment sérieuses et clairement bénéfiques pour les élèves… on leur coupe les bourses. Merci à mes lecteurs, et notamment à mes lecteurs professeurs des écoles, mais aussi parents d'élèves scolarisés en primaire, de faire remonter la chose, s'ils le désirent, par la voie hiérarchique de l'inspection. Et que les professeurs des écoles qui découvrent le GRIP à la lecture de l'article n'hésitent pas à se rendre sur leur site (note de bas de page n°1) : une fois encore, le travail qui y est réalisé est remarquable, et les manuels proposés sont de grande qualité. 


 

LETTRE OUVERTE DU GRIP À MONSIEUR LE MINISTRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE

 

Monsieur le Ministre,

 

Par lettre de votre chef de cabinet adressée à Jean-Pierre Demailly, membre de l’Académie de sciences et président du Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes (GRIP), nous avons appris que la subvention accordée depuis 2005 à notre association porteuse de l’expérimentation SLECC, déjà réduite de deux-tiers l’an dernier, était supprimée.

 

Seule raison alléguée : « un contexte budgétaire restreint ».

 

Cette décision appelle de notre part deux remarques que nous estimons devoir rendre publiques parce qu’elles touchent à l’avenir de l’École.

 

La première vise l’erreur de gestion que vous commettez. Dans une nation organisée, quelle que soit la rigueur des temps, la dépense, en effet, ne se mesure pas en termes étroitement comptables mais en fonction de sa rentabilité.

 

De ce point de vue, les subventions consenties par vos prédécesseurs, François Fillon, Gilles de Robien et Xavier Darcos, à l’expérimentation SLECC ont produit des gains difficilement contestables. Il suffit de consulter les résultats des classes concernées aux évaluations nationales pour s’en convaincre. Qui plus est, s’appuyant sur la pratique des enseignants SLECC, le GRIP a pris l’initiative, afin d’étendre le bénéfice de l’expérience, de publier des manuels de classe (lecture, calcul, grammaire, observation) qui rencontrent dans la profession un intérêt croissant1 et ont amené le CNES à solliciter les professeurs des écoles du GRIP pour une mission de formation, malheureusement différée, des instituteurs haïtiens.

 

C’est cette expérimentation en plein développement, si utile pour le redressement de l’école primaire et le rayonnement international de la pédagogie française que vous condamnez à péricliter pour économiser la somme exorbitante de 13 500 euros.

 

Au sein de votre ministère, pourtant, des dépenses moins productives, d’un tout autre ordre de grandeur, et dans lesquelles vous auriez pu trancher, ne semblent pas avoir été soumises, comme le notait récemment la Cour des comptes, à la même rigueur budgétaire2.

 

Faut-il comprendre — ce sera notre deuxième remarque — que la réduction de l’échec à l’école primaire est passée, en dépit de tous les discours, au second plan de vos préoccupations ?

 

Cet objectif, auquel les membres du GRIP se sont entièrement consacrés, demeure pourtant la priorité des priorités.

L’INSEE vient de publier une étude des plus préoccupantes sur les élèves en difficulté de compréhension à l’issue du CM2 et leur parcours ultérieur. En voici le résumé : « Depuis dix ans, leur proportion a augmenté. Le phénomène concerne maintenant un élève sur cinq et il augmente particulièrement dans les collèges en zones d'éducation prioritaire (ZEP). À l'entrée en sixième, le pourcentage d'élèves en difficulté de lecture dans le secteur de l'éducation prioritaire est passé de 20,9% en 1997 à 31,3% en 2007. »

 

Conséquence : « En fin de collège, dans les collèges de ZEP, la proportion d'élèves dans les niveaux de performances les plus faibles est passée de 24,9% en 2003 à 32,6% en 2009". Et les difficultés des élèves les plus faibles s'aggravent. »3

 

Est-ce vraiment le moment de couper les vivres à une association qui, parmi d’autres, œuvre avec efficacité et de manière désintéressée à la réduction de cet échec ? En lecture, mais aussi en calcul, et du point de vue de la formation intellectuelle générale.

 

Assurer au primaire, de la maternelle au CM2, l’acquisition par tous et chacun des bases culturelles indispensables à la poursuite d’études, c’est le seul moyen, Monsieur le Ministre, d’éviter la mise en place de tardives et vaines remédiations, et de ne pas faire du collège le chaudron des déceptions et des violences.

 

C’est d’autant plus urgent que des voix s’élèvent pour suggérer le renoncement. Ainsi la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), qu’on a connue mieux inspirée, recommande une éducation spéciale, à programmes réduits4, pour les enfants des quartiers défavorisés, programmes inférieurs en contenus à ceux consécutifs à la loi Falloux de 1850.

 

Le GRIP, au contraire, inscrit son action, avec l’expérimentation SLECC, dans la continuité avec le projet des fondateurs républicains de l’Instruction publique.

 

Ce projet, il convient d’en rappeler les termes :

« L'instruction primaire, telle que la définit la loi du 28 mars 1882, n'est plus cet enseignement rudimentaire de la lecture, de l'écriture et du calcul que la charité des classes privilégiées offrait aux classes déshéritées : c'est une instruction nationale embrassant l'ensemble des connaissances humaines, l'éducation tout entière, physique, morale et intellectuelle ; c'est la large base sur laquelle reposera désormais l'édifice tout entier de la culture humaine. » (Ferdinand Buisson, 1887)

 

Fournir aux éducateurs de ce pays, après les avoir expérimentés et confrontés au jugement des enseignants, les instruments de travail utiles pour avancer, avec d’autres, dans cette voie, la seule digne d’un pays moderne, c’est le but que le GRIP s’est fixé.

 

La suppression de la subvention plus que modique qui lui était accordée n’est pas une mesure d’économie. Elle ne peut être interprétée que comme un signe de plus d’une politique régressive en matière d’instruction.

 

Il ne tient qu’à vous, Monsieur le Ministre, de démentir ce signe et de rétablir cette subvention, voire d’oser la relever à son niveau de 2009.

 

Le Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes.

01-01-2012

 

 


1. http://www.slecc.fr/

2. http://www.vousnousils.fr/2011/11/07/hausse-de-41-en-4-ans-des-depenses-de-communication-des-ministeres-de-leducation-516100

3. http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC11l_D1_Eleves.pdf

4. http://www.fondapol.org/etude/12-idees-pour-2012-3/

 

Par Celeborn - Publié dans : Je pense, donc j'écris - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 14 décembre 2011 3 14 /12 /Déc /2011 23:11

débâcle

 

 

  L'année dernière, délicieux lecteurs, délectables lectrices, j'avais des classes agréables, tranquilles, paisibles… bref, rien qui ne m'a permis de pondre un article de blog digne de ce nom sur mon « vécu ». Heureusement pour vous, cette année, grâce à la Sixième de l'Angoisse, c'est toutes les semaines feu d'artifice ! Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents, c'est ici et . Pour les autres, réjouissez-vous : voici un nouvel épisode ! 

 

 

  Or donc, ma fougueuse collègue de dessin d'Arts Plastiques en avait une bien bonne à nous raconter lors du repas de Noël. Avant de sortir rouge comme une pivoine à la fin de son heure car Philinte lui avait gentiment signalé que son cours était chiant, elle avait eu l'occasion de revenir un peu sur le conseil de classe avec Dorante, le délégué, qui semblait pourtant avoir quelques neurones en état de marche au début de l'année… Or Dorante ne se souvenait pas du tout y avoir assisté ! Mais si, enfin, Dorante, la réunion, là, avec les professeurs de la classe, où ils ont mis des félicitations des avertissements ! Ah oui, ça revenait à Dorante. Mais bon, elle ne servait à rien, quand même, cette réunion. Mais comment ça, Dorante, elle ne servait à rien ? Ah ben quand même, tous les élèves avaient la même moyenne, alors bon, quel intérêt… 

  Ça, Dorante, c'était la moyenne de classe… 


***

 

  Branle-bas de combat au collège Jean-Baptiste Poquelin : le Chef, ulcéré par l'accumulation de crachats aux quatre coins de l'établissement, s'est fendu d'une poétique lettre ouverte1 aux élèves dans laquelle il assimilait les fautifs à des gastéropodes ou à des pigeons pataugeant dans leur fiente. Lettre ouverte transmise aux délégués qui la lirent à leur petis camarades. Bilan de Cléonte suite à la lecture, devant mon immarcescible collègue d'Histoire-Géographie : 

  « Mais pourquoi le Principal, il veut que les pigeons nous chient dessus ? »

 

***

 

  Pendant ce temps-là, votre serviteur enrichit le vocabulaire des petites merveilles qu'il a en face de lui. Après avoir courageusement expliqué ce qu'était une sirène qui retentit (« le truc qui fait du bruit sur une voiture de police ») et habilement décrypté les arcanes du verbe nouer (« faire un nœud »), me voilà soudain endossant la casquette du botaniste au fil de puissants exercices de grammaire sur le présent de l'indicatif. Oui, Dorimène, la primevère est une fleur. Mais oui, Arminte, le bleuet est une fleur, aussi. Même qu'elle est bleue. Comment, Cléonte ? C'est quoi une pâquerette ? Eh bien, c'est une marguerite en plus petit. Ah oui mais non, vous ne savez pas ce qu'est une marguerite, suis-je bête. Eh bien une pâquerette, c'est une fleur blanche avec le centre jaune (j'ai habilement évité le mot « pétale », on ne sait jamais, Elmire ne le connaît peut-être pas…). J'en profite pour glisser que le coquelicot est une fleur rouge, on ne sait jamais, ça me fera peut-être gagner du temps sur un prochain exercice. 

  Rappelons donc que mon collège se situe en pleine cambrousse, entre une forêt, des prés et des champs. Des pâquerettes, il n'y a que ça, autour d'eux (certes, pas en décembre).

 

***

 

  Le pire est qu'il ne sont pas forcément désintéressés (sauf quelques irrécupérables, déjà). Mais ils n'ont pas accès à ce qu'on leur enseigne. Lire et comprendre une consigne est pour la plupart un acte quasi insurmontable. En contrôle, je me vois obligé de répondre à quatre fois plus de questions que la normale, sinon certains font absolument n'importe quoi. J'ai réussi à les accrocher sur les contes de fées, en leur parlant symboles, violence, sang et psychanalyse. Hyacinte a même retenu ce mot compliqué, et pourtant Hyacinte ne retient rien. Mais là, je feuillette leurs contrôles, et sur la terrible question « Citez trois auteurs célèbres de contes de fées. Donnez pour chacun le titre d'un conte qu'il a écrit. », on y croise « les frér Grim » ou encore « les frères grime », « Ordensenne2 », sur une même copie trois fois Charles Perrault avec trois contes différents3,  « Chare D'orlean4 », et même… personne, alors que sur le sujet, on a un extrait de « La Barbe bleue » de Perrault, avec comme il se doit nom de l'auteur et titre de l'œuvre indiqués à la fin. Notons que plus de la moitié des élèves n'a pas rédigé la réponse à la question, alors que c'est indiqué en bas du sujet, que je leur ai rappelé la chose au début du contrôle, et que je l'ai à nouveau dite pendant le contrôle.     

  À la rentrée, j'attaque les fables de La Fontaine. Je tremble déjà pour le loup, l'agneau, la cigale, le chêne, le bûcheron, le roseau et la fourmi. 

 

 


1. Une bien bonne polémique, ça encore. On s'éclate, parfois, quand on est Personnel de Direction ! 

2. Andersen… 

3. Bien essayé, Arsinoé !

4. Célèbre auteur de contes de fées s'il en est…

Par Celeborn - Publié dans : Vis ma vie - Communauté : La salle des maître(sse)s
Ecrire un commentaire - Voir les 9 commentaires

Présentation

  • : Je suis en retard
  • Je suis en retard
  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Devenez follower !

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés