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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 10:53

(Merci à Paul Eluard via Françoise Sagan pour le titre)


  Un petit texte plus tout neuf, inspiré d'une scène que j'ai vue pour de vrai, et qui m'a marqué. Je vous retrouve l'auvent quand vous voulez !

  Au fait : inscrivez-vous à la newsletter, que diable ! C'est rapide et indolore !



la Vieille


Il pleuvait. A l'intérieur du café, le garçon slalomait entre les tables avec son plateau. Il y avait toujours un peu de monde vers 18 heures.

La journée ne semblait en rien différente des autres. Pourtant, à un moment, le garçon s'est dit que quelque chose clochait, qu'un détail n'était pas à sa place. Il y avait de l'insolite dans l'air. Il a regardé partout dans la salle mais n'a rien vu d'anormal. Les gens buvaient, les gens parlaient, les gens fumaient, comme toujours, comme ils l'avaient fait depuis le commencement du monde et comme ils le feraient encore jusqu'à sa fin.

Le garçon a repris ses va-et-vient, apportant un café-crème par-ci, une addition par-là, prenant l'argent et les commandes avec la régularité d'un métronome. La pluie tombait de plus en plus fort ; on l'entendait même de l'intérieur du café. C'est en regardant à travers la vitre qu'il l'a aperçue enfin.


Elle était installée à la terrasse, emmitouflée dans un gros manteau blanc, de la couleur de ses cheveux. Le garçon a un instant arrêté son manège, puis il est sorti la voir de plus près.

Elle était assise bien tranquillement, la vieille. Sous l'auvent vert, la pluie ne semblait pas la gêner le moins du monde. Elle avait les deux mains posées sur la table trempée ; elle regardait droit devant elle ; elle souriait. C'est la première chose qu'il avait vue : elle souriait.

Il hésitait à s'approcher. Il se demandait un peu si elle était folle. Il ne comprenait pas bien qu'on puisse sourire sous une pluie battante, par un tel froid, assise à la terrasse d'un café mal protégée par l'auvent vert. Alors il l'a observée plus longtemps.

Elle ne bougeait pas du tout, la vieille. Ses yeux restaient bien fixes, dardés vers un point imaginaire que les corps des passants ne parvenaient pas à dissimuler. Son sourire aussi était figé ; on aurait presque dit une statue, une jolie statue de vieille femme assise à la terrasse d'un café, un simulacre de vieille qui sourit.

Ca en devenait inquiétant, son sourire ; ça ne cadrait pas avec le paysage, avec la nuit qui venait, avec la pluie qui tombait, avec le gris qui envahissait la rue. Personne ne souriait tout autour. Les passants semblaient indifférents, sans expression, comme des passants qui passent dans une ville grise et sous la pluie. Il y avait une sorte d'interdit, de coutume, de loi non écrite comme quoi il était malséant de sourire en ces moments, par ce temps, à cette heure précise. Sourire, c'était s'écarter de la bonne marche du monde. C'était extravagant, impensable, aussi impensable que de se tenir immobile assise à la terrasse d'un café, sous une pluie battante et sous un auvent vert.


Oui, la chose était entendue : elle n'avait plus toute sa tête, la vieille. Elle ressemblait pourtant à une bonne grand-mère, un peu ronde, un peu douce, très douce même, avec ses cheveux blancs et bouclés et son sac à main plus tout neuf. Mais une grand-mère, ça ne s'assoit pas aux terrasses des cafés parisiens quand il pleut. Ca ne sourit pas au vide. Ca ne regarde pas à travers les gens.

Il la trouvait pourtant touchante, la vieille. Il voyait bien que son sourire crispé dissimulait bien d'autres choses. Il comprenait qu'elle regardait des images qui ne reviendraient plus. Elle était dans son passé, la vieille. Elle avait dû connaître bien des épreuves, voir un peu trop de monde mourir autour d'elle. Elle ne pouvait plus affronter la vie que dans le souvenir. Elle ne savait plus où elle était, elle vivait dans un rêve du temps jadis, elle revoyait son bonheur, ça devait être ça qui la faisait sourire.

Elle avait dû être très heureuse, parfois, la vieille. Elle n'en avait plus le courage ni la force aujourd'hui, alors elle essayait sans doute de retrouver ces moments où elle connaissait le mode d'emploi des choses et la bonne manière de les arranger.

Elle se fichait bien de la pluie, la vieille, et du monde qui tournait désormais sans elle : elle avait son propre monde qui tournait dans sa tête, ses propres pluies qui annonçaient toujours le sourire du beau temps.

Elle avait le soleil dans les yeux, la vieille, une lumière douce et apaisée, la lueur d'un moment tendre, l'éclat d'un rire, l'éclat du rire d'une personne qui la regardait désormais de là-haut.

Elle avait dû beaucoup pleurer, la vieille ; seuls ceux qui ont trop pleuré possèdent ce soleil mouillé dans les yeux.


A la voir ainsi, le garçon se sentait mélancolique, terriblement, totalement, infiniment. Ca le prenait au ventre, cette pauvre vieille attablée toute seule sous la pluie. Il sentait bien qu'elle avait dû passer des heures entières à d'autres terrasses d'autres cafés, sous un soleil qui n'existait désormais plus que dans ses yeux, entourée de gens qui souriaient et riaient.

Ca faisait longtemps qu'elle n'avait plus ri, la vieille. Son sourire, c'était la politesse du désespoir.


Il a décidé de lui apporter un café. Elle ne l'a pas regardé quand il a posé la tasse sur la table. Mais elle a ouvert son sac à main et en a sorti un porte-monnaie d'autefois, aussi vieux qu'elle, de ces porte-monnaie en cuir qui ont une petite poche pour les billets au milieu de la grande pour les pièces.

Ca faisait longtemps qu'elle n'avait plus compté de l'argent, la vieille, alors elle a tendu l'objet au garçon. Il a regardé dedans et y a découvert un vrai trésor. Il y trouvait des euro, des francs, nouveaux et anciens, chaque pièce paraissait différente, tout était mélangé, ça scintillait d'un éclat un peu terne. Il voyait toute la vie de la vieille dans les pièces, toutes ses épreuves, ses joies, ses malheurs. Les années défilaient dans le creux de sa main, les jours s'égrennaient à toute vitesse au son des tintements métalliques.

Elle devait avoir l'esprit comme son porte-monnaie, la vieille. Tout devait être bien confus, sens dessus-dessous et couvert de poussière. Il n'a rien osé prendre, le garçon. Il a rendu le porte-monnaie à la vieille qui n'en finissait pas de sourire et de se rappeler.


Il ne l'a jamais revue, la vieille. Pas une seule fois elle n'est revenue s'asseoir sous l'auvent vert. Chaque fois qu'il pleut et que la terrasse est vide, il y pense un peu. Il se dit qu'il aurait dû lui parler, même s'il est persuadé qu'elle ne l'aurait pas entendu, perdue dans son sourire, dans son soleil.


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17 février 2009 2 17 /02 /février /2009 16:50

  Pour changer, voici un texte récent, dont je suis plutôt content. Bonnes vacances à tous ceux qui sont en vacances !


Devant la mer




   La vague approche. Provoquée par quelque secousse sous-marine née de la ligne d'horizon, la vague approche. Tous la voient, d'abord presque rien, un léger mouvement, une minuscule ondulation douce comme le froissement d'une robe de soie grise portée par une jeune fille qui s'avance dans la salle de bal, et c'est son premier bal, la jeune fille est timide, elle rougit comme toutes les jeunes filles timides à leur premier bal, mais quelqu'un va bien la prendre par la main et l'inviter à danser, cette jeune fille, une petite brune plutôt jolie, et même si le gris ne la met pas forcément en valeur, elle n'en demeure pas moins une belle jeune fille que l'on a envie de faire danser et tourbilloner d'une valse lente d'abord, puis de plus en plus vive, enlevée, sa robe qui se gonfle, des plis qui se forment... la vague approche. Tous l'ont vue, et tous hurlent et font n'importe quoi. Une mère fuit, oubliant son enfant, là, un enfant qui sait à peine marcher, qui tangue, qui ondule lui aussi et qui finit par tomber. On ne peut pas lui donner vraiment tort, à cette mère, quelque part. Des enfant, elle peut en refaire, alors qu'une mère, ça ne se remplace pas. Peut-être l'idée lui a-t-elle traversé l'esprit, l'idée que pour sauver la mère, il fallait abandonner le fils ; l'idée qu'une bonne mère doit abandonner son enfant quand il faut survivre, car la survie des mères, c'est essentiel, c'est vital, et cette idée peut-être tourne et tourne dans sa tête, et quand on porte une idée aussi lourde, peut-on encore avoir assez d'énergie pour porter son enfant, pour le traîner derrière soi, pense-t-on encore à son enfant quand on pense à la vie ? En tous les cas, la mère est partie et la vague approche.




   C'est une très belle vague, une vague mythique, qu'on croirait poussée par un dieu marin et dans laquelle doivent nager les monstres anciens dotés de cent yeux, de mille dents et de dix mille nageoires. Une vague porteuse d'antiques sirènes, une vague qui chante une complainte née il y a si longtemps, du temps où les nymphes peuplaient le monde, du temps où l'homme n'était pas même un projet. La vague approche, mélodieuse, une vague pour laquelle des dizaines de poètes sauraient se désespérer, une vague à sonnet, une vague à rondeau, à haïku. C'est une vague semblable à celle-ci qui a dû échouer Ulysse chez les Phéaciens, c'est cette même vague qu'Hokusaï a peinte à une autre époque et dans un autre lieu, c'est sur cette vague que brinquebalait Le Bateau ivre.




   La vague approche et une femme la regarde. Tous sont partis mais pas elle. Elle n'est plus jeune mais pas vieille encore, ni vraiment laide, ni vraiment jolie, ni mère ni amante, ni sainte ni putain. Elle n'a pas l'allure d'une femme qui contemplerait une vague titanesque approcher, pas le profil romantique, pas l'âme d'une future suicidée, rien d'une Ophélie, rien vraiment. Pourtant elle est touchante ; elle est touchante car elle est volontaire. Elle a ses deux jambes bien droites, ses deux yeux bien fixes, sa bouche bien tenue. Elle a son corps qu'elle maîtrise ; elle a jusqu'à ses vêtements qui paraissent aussi déterminés qu'elle et non flottants au vent comme les vêtements vaporeux de la muse éthérée qu'on attendait en lieu et place de cette solide terrienne. La vague approche et elle n'a pas peur. Elle paraît la juger, elle paraît vouloir rendre un jugement, elle paraît forte, plus forte que la vague, plus forte que le plus terrible des cataclysmes qu'un dieu injuste et violent pourrait nous envoyer dans un instant de déraison sadique. Elle paraît forte car elle paraît avoir la justice avec elle ; elle paraît capable non de vaincre, mais de condamner. La vague approche et soudain je la reconnais : c'est Athéna, c'est elle, la sage et la guerrière, la vierge qui ne séduit pas, la calme, la glorieuse, la victorieuse, la protectrice, celle qui peut tuer ou guérir, celle qui peut nous apporter la vie et nous montrer la mort en face, celle qui regarde les vagues avec le regard de ceux qui ne mourront jamais.




   La vague approche et Athéna se décide. Il faut savoir si la ville mérite d'être sauvée. Il fallait savoir si ces hommes, ces femmes, si cet enfant qui se traîne lamentablement en pleurs, à quatre pattes, cet enfant abandonné par sa mère, cet enfant qui n'en finit pas d'essayer de quitter la scène sans y parvenir jamais, il faudrait savoir si ce peuple est coupable. Il faudra bien se décider : invoquer la fatalité ou créer le miracle. Maudire ou sauver. Mais pas aimer, non, ça, jamais, jamais d'amour chez Athéna. Athéna n'aime pas les hommes : elle ne sait que les juger avec ses lois à elle, qu'elle transgresse quand elle le veut, selon son humeur. Mais l'humeur d'Athéna est fiable ; elle a la froideur et la rudesse des dieux qui réfléchissent. On peut savoir quand elle dira oui et quand elle dira non ; on peut savoir si l'on a ou non mérité d'être englouti. Et si tous les hommes ont fui, c'est qu'ils savent.




   La vague approche et la décision est prise. Athéna sourit, regarde l'enfant, sourit davantage encore et disparaît.



   La vague se brise sur le rivage.


 



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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 11:36

  Voilà une des bonnes surprises de ce blog : en cherchant une nouvelle à vous poster, je suis tombé sur ce (vieux) texte. Je ne me souvenais même pas l'avoir écrit ! Que mes amis et collègues se rassurent : il n'est pas autobiographique. Pas la peine donc d'appeler l'aliéniste : j'ai certes la mémoire qui flanche, mais je compte bien m'en tenir là pour l'instant ! 


L'Ecriveur


J'écris. Partout, toujours, sans pauses, sans repos, j'écris.

J'écris. J'aligne à chaque instant les mots, les mots qui font des phrases, les phrases des romans, les romans une oeuvre.

J'écris quand je vais mal ; j'écris quand je vais bien, mais suis-je déjà allé bien ? J'ai l'écriture pathologique ; écrire me rend malade. J'écris et j'en souffre. J'écris et j'en vomis. J'écris et j'en pleure.


J'écris le jour, du matin au soir. Je compose, je décompose, je recompose, j'assemble et désassemble interminablement les mêmes expressions, le même thème, la même obsession.

J'écris dans mon sommeil ; j'en cauchemarde la nuit. C'est monstrueux d'écrire quand on dort, de s'épuiser à gratter le papier. J'écris mes fantasmes dans mes rêves ; j'écris ma vie quand je ne vis plus ; je me réveille épuisé. J'en ai rêvé, des chefs-d'oeuvre, des livres magnifiques, à l'envers, à l'endroit, pêle-mêle. Certains commencent par la fin et ne débutent jamais, d'autres me hantent tous les mois ; j'y ajoute un chapitre par an ; je ne les finirai plus.

J'écris car j'ai ça en moi, car j'ai un stylo enfoncé dans la cervelle ; j'écris parce que j'aime ça ; j'écris parce que je hais ça ; j'écris parce que j'écris ; parce qu'écrire, c'est moi.


Je n'en peux plus d'écrire. J'aimerais m'arrêter parfois, avoir la tête vide, dormir comme tout le monde dort, vivre comme tout le monde vit. J'aimerais ne pas y penser mais je ne pense qu'à ça. J'écris comme on respire et j'étouffe de trop respirer. J'écris en hydropique, en fou, en génie.


J'écris... oui mais je n'écris pas. Jamais un mot de moi n'est apparu sur une feuille blanche. Je suis la mine et le papier, j'écris sur moi, j'écris en moi. Personne ne le saura, non, personne ne verra, n'entendra ce que j'écris. J'écris comme parle un muet, à l'intérieur, je grave les mots dans ma chair, j'ai l'écriture mutilante.


Alors c'est vrai, je me dis qu'il faudrait faire sortir tout ça, que l'implosion est proche, qu'écrire sans écrire, ça me mène à nulle part. Je me le dis mais je n'agis pas, mais je ne peux pas agir. J'écris parce que je voudrais faire autrement. J'écris parce que je voudrais ne pas écrire.

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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 00:39

 Je me propose de vous faire partager quelques (vieux) textes de temps à autres, repêchés dans un coin de mon ordinateur ou sur un vieux papier crasseux qui traîne au fond du désordre  brouillon d'un tiroir poussérieux et abandonné (ça fait pas trop misérabiliste, là ?). J'aime bien ces textes de ma jeunesse ("mais si m'sieur, vous êtes ENCORE jeune !") car je vois leurs défauts aujourd'hui, et en même temps je ne voudrais pas y toucher. Non par goût du sacré (le comble pour un agnostique), mais car je leur trouve une fraîcheur (cliché), une naïveté (re-cliché), une innocence (enclenchement du mode paparazzi) que je n'ai plus, n'est-ce pas ? Bouh snif !


...


Bon, quand vous voulez, pour les protestations !


...


J'attends.


...


Même pas un petit "mais si, m'sieur, vous êtes encore plein d'innocence et d'idéal ?"


...


Oui Clitandre ?


"Alors m'sieur, votre réputation, c'était que vous aviez plusieurs nanas en même temps !"


... Merci Clitandre...


(non, mon élève ne s'appelait pas Clitandre pour de vrai : je combine anonymat et ridicule)


Bref, sur ce, le texte !



la Colle

 




Amélie, c'est mon amie.

Enfin... c'est ce qu'elle croit.



J'ai connu Amélie au collège, en classe de quatrième. Elle est arrivée, m'a regardé, puis s'est assise à côté de moi. C'est devenu une habitude : à côté de moi, il y avait Amélie.

Depuis la classe de quatrième, on ne s'est donc plus quitté ; ou, plus exactement, elle ne m'a plus quitté. Elle s'est collée à moi, accrochée comme une sangsue. Et impossible de m'en débarrasser. Partout où j'allais, elle allait.

Aujourd'hui encore, partout où je vais, elle va.




Amélie, elle vit ici.

Et ici, c'est chez moi.



Je ne sais pas ce qui m'a pris d'accepter. En fait, je voulais refuser. Il me semble bien que je voulais refuser. Mais quand elle m'a proposé de partager un appartement avec elle, j'ai dit oui.

J'aurais souhaité me reprendre, ajouter "euh, non, je me suis trompé, je ne voulais pas dire oui, je voulais dire non, mais tu m'as regardé et ça m'a déconcentré..." Toutefois, je sentais bien que j'aurais été ridicule. Alors, je me suis résigné.

De toute manière, Amélie a sa chambre et moi la mienne. Donc tout va bien. Sauf qu'Amélie vit ici, collée à moi.




Amélie, elle est jolie.

Mais elle ne me plait pas.



Pourtant, elle correspond exactement au genre de filles que j'aime : c'est une petite brune au regard malicieux, au visage anguleux, aux traits réguliers. On croirait toujours qu'elle va être emportée par le vent, avec sa jolie frimousse et son rire de sauterelle ; sauf qu'en restant collée à moi comme ça, elle ne risque pas de s'envoler.


Si ce n'était pas Amélie, j'en tomberais volontiers amoureux.


Je ne sais pas pourquoi elle veut toujours être à mes côtés. Ainsi, j'ai appris un jour qu'elle partageait davantage qu'un appartement avec moi. Au travail, le bureau en face du mien avait toujours été vide. Lundi, j'ai levé le nez de mes feuilles, et j'y ai vu Amélie. On l'avait embauchée. Désormais, le lundi, c'est avec Amélie. Et aussi le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.

Il n'y a que le soir, après le dîner, que je ne la vois pas. C'est pour ça que j'adore la nuit. Car la nuit, c'est sans Amélie.


Amélie est dans mon lit.

Je vais sur le sofa.



Certes, c'était un bien beau spectacle, Amélie, nue, allongée sur ma couette. Ca m'aurait presque donné envie. Presque. Sauf que c'était Amélie. J'ai donc vite refermé la porte et me suis couché dans le canapé, car la nuit, c'est sans Amélie.

Mais ça, elle ne l'avait pas compris. J'ai entendu un grincement, vu une lumière, entendu des petits pas de souris. Amélie s'est approchée, m'a murmuré des cajoleries. Elle m'a déshabillé et s'est collée à moi ; encore plus collée que d'habitude, peau contre peau, la mienne se rétractant, la sienne comme de la glue.

A partir de là, j'ai saisi : désormais, la nuit, c'est avec Amélie.


Amélie, elle se marie.

Et le mari, c'est moi.



Amélie a dit oui, moi aussi. J'étais très étonné, d'ailleurs. J'avais bien répété dans ma tête, pendant des heures, ce que je devais faire, ce que j'aurais dû faire. Je voulais dire non. Il me semble bien que je voulais dire non. Sans arrêt, pendant la cérémonie, je pensais "non, non, non, non..." Je ne pensais qu'à ça., à dire non. Dire non. J'étais devenu une négation, un refus, un non.


Amélie m'a alors regardé, et j'ai dit oui.


J'aurais souhaité me reprendre, ajouter "euh, excusez-moi, je me suis trompé, je ne voulais pas dire oui, je voulais dire non, mais elle m'a regardé et ça m'a destabilisé, c'est un peu de la triche, vous savez, c'est trop facile de faire dire oui quand on a les yeux d'Amélie..."

Mais je sentais bien que j'aurais été ridicule. Alors je me suis résigné : désormais, la vie, c'est avec Amélie.



Amélie est dans ma vie.

Mais moi, je n'y suis pas.



Evdemment, au début, ça a été un petit peu difficile. Amélie était radieuse : elle me collait comme jamais. Elle vivait son idylle à sens unique. Moi, j'étais moins ravi, car du lundi au lundi, de midi à midi, c'était avec Amélie.

Heureusement, le début, ça passe vite. Amélie et moi, on est donc arrivé au milieu ; et là, évidemment, ça a été un petit peu difficile. Vous ne savez pas ce que c'est, vous, de passer le jour et la nuit avec Amélie. C'est poisseux, c'est gluant, c'est long, c'est infini. Quand elle est scotchée, on peut pas la détacher.

Pourtant, j'ai tout essayé. Je suis même allé dans une droguerie, et j'ai demandé au vendeur s'ils avaient du dissolvant pour enlever les Amélie. Le vendeur a ri. Alors j'ai ri aussi, pour faire comme lui. Même si j'en avais pas vraiment envie.


Amélie, elle est polie.

Mais ça ne suffit pas.



J'ai réfléchi et j'ai compris : Amélie et moi, on est uni pour le meilleur et pour le pire. Elle, elle a le meilleur ; moi, le pire. Elle, elle a mes jours, mes nuits, mes mardi et mes vendredi. En gros, elle m'a tout pris. Et tout ça parce que j'ai dit oui ; ou, plus exactement, parce qu'elle m'a fait dire oui.

C'est ça, la vie avec Amélie : une fois qu'on a dit oui, le seul moyen de s'en séparer, c'est de l'arracher. Sinon, ça reste collé.

Elle avait préparé le dîner. On s'est assis, et là je l'ai arrachée d'un coup sec. Je suis pas sûr qu'elle ait tout saisi, mais elle a pleuré. Et les larmes, on n'a rien trouvé de mieux pour décoller : c'est le dissolvant universel.

Elle a fermé la porte de la chambre, elle dedans et moi dehors. Je suis donc allé dormir sur le canapé. J'ai attendu, j'ai guetté, mais elle n'est pas venue. Alors je me suis endormi.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis une décennie, ça a été sans Amélie.



Amélie, elle est partie.

Qu'elle ne revienne pas !



Au matin, elle n'était plus là. Au travail, tout avait changé. Quand j'ai levé le nez de mes feuilles pour regarder le bureau d'en face, je n'y ai pas vu Amélie. Elle avait démissionné. Désormais, le lundi, ce fut sans Amélie. Et aussi le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.

En arrivant chez nous, chez moi, j'ai appelé "Amélie ! Amélie !", au cas où elle ne serait pas vraiment partie, ou alors partie pour de rire, pour de faux. Mais elle ne répondit pas. Elle ne vivait plus ici.

Il n'y avait que le soir, après le dîner, que je la voyais encore. Je ne l'avais pas tout à fait arrachée de mes rêves ; sa frimousse et son rire de sauterelle m'apparaissaient parfois la nuit, comme l'écho d'une phrase qu'on ne prononcera plus, comme la lumière d'une étoile déjà morte.


Mais tout ça allait se dissiper. Bientôt, la nuit, ce serait sans Amélie.


Amélie, elle est partie.

Elle ne reviendra pas.


Ca a donc été sans Amélie. Le jour sans Amélie, la nuit sans Amélie, le mercredi sans Amélie, la vie sans Amélie.

Evidemment, au début, ça a été un petit peu difficile. Je me suis rendu compte qu'Amélie, on s'y habituait. Qu'on s'y attachait. Et qu'on ne l'oubliait jamais tout à fait. De temps à autres, j'essayais encore d'appeler "Amélie ! Amélie !", au cas où elle ne serait partie que pour revenir, car on part toujours un peu pour revenir. Mais elle ne répondait pas.

Heureusement, le début, ça passe vite. Je suis donc arrivé au milieu ; et là, évidemment, ça a été un petit peu difficile. Vous ne savez pas ce que c'est, vous, de passer le jour et la nuit sans Amélie. C'est creux, c'est fade, c'est long, c'est infini.


C'est pourquoi je suis retourné à la droguerie, et j'ai demandé au vendeur s'ils avaient de la colle, de la colle Amélie comme celle que je possédais autrefois. Le vendeur a ri. Alors j'ai ri aussi, pour faire comme lui. Même si j'en avais pas vraiment envie.

Après le milieu, il paraît qu'il y a la fin. Je ne sais pas quand elle arrivera ; mais je sais déjà qu'elle sera un petit peu difficile, et que du lundi au lundi, de midi à midi, j'appellerai "Amélie ! Amélie !", et qu'elle ne répondra probablement pas.



Amélie, elle est partie...

Tu crois qu'elle reviendra ?

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