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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 10:52
Le Miracle du Brevet

  Or donc hier, le taulier était de correction du Brevet des collèges. Il a eu le plaisir de lire encore un texte de Laurent Gaudé, le Goncourt des examens, qui avait déjà accompagné Jean-Jacques Goldman en Bac Pro, et qui revenait donc pour la deuxième fois cette année devant les élèves. Un petit texte avec un bon gros contexte historique, puisque des émigrants italiens y arrivaient à Ellis Island, la tête pleine du rêve américain. 

 

  Je crus d'abord qu'on m'avait convoqué à la mauvaise épreuve, puisque la première question était purement géographique : on y demandait sur quel continent arrivaient nos personnages. Ce demi-point vous était gracieusement offert afin de commencer l'épreuve dans de bonnes conditions, chers candidats. D'ailleurs, à l'autre bout du questionnaire, c'est plutôt dans le domaine historique qu'il fallait briller, puisque l'élève devait s'interroger sur la formule « la vie commence » employée par un personnage, et se demander si l'ami Domenico avait raison ou tort de l'employer. On valoriserait évidemment les « réponses nuancées », type réponses de Normand.

 

  On valoriserait beaucoup de choses d'ailleurs, puisque sur le corrigé, en haut, en gras et en majuscules, était écrit « ON N'HÉSITERA PAS À VALORISER LES TRÈS BONNES RÉPONSES À HAUTEUR DE 0,5 POINT PAR QUESTION ». On revanche, on n'enlèverait pas de points en cas d'abondance de fautes d'orthographe (et pas plus de 1 point si 3 réponses ou plus étaient non rédigées). Le niveau monte ; les notes aussi.

 

  Au milieu du questionnaire sérieusement raccourci par rapport aux années précédentes (6 questions, dont 3 en deux temps) pour, paraît-il, obtenir des réponses plus développées et argumentées des élèves, la grammaire avait encore une fois disparu. Admirez le niveau de fin de Troisième, joyeux lecteurs, gaies lectrices : on devait repérer des imparfaits et un futur simple de l'indicatif (sans avoir à préciser "de l'indicatif" d'ailleurs) et donner leur valeur (en gros, tout était accepté, y compris l'imparfait de description qui n'avait clairement rien à faire là… pour le futur, « projection dans l'avenir » suffisait largement à emporter le demi point). Et, cerise sur le gâteau, on devait à la question suivante repérer des phrases non verbales. Et voilà ! La subordination, les fonctions grammaticales, le discours direct, indirect et indirect libre, c'est pas socle, apparemment. Alors qu'un bon imparfait et qu'une bonne phrase non verbale, c'est largement suffisant en fin de collège, n'est-il pas ?

 

  Au sujet des phrases non verbales (« Miséreux d'Europe au regard affamé. Familles entières ou gamins esseulés »), une seconde question tentait de lancer nos candidats du côté de la stylistique : « Quel effet produisent-elles sur le lecteur ? ». Et là, nous avons eu droit à un grand moment de corrigé, que je me permets de citer en entier :  

 

 

Ces deux phrases brèves, sèches et denses tranchent avec les précédentes qui sont de longues phrases verbales. Elles produisent donc un effet de choc, en isolant les « miséreux », « familles » ou « gamins esseulés », à la manière d'une photographie ou d'un écrit journalistique : elles captent la détresse de ces « crasseux » en allant à l'essentiel, leur présence pauvre et solitaire.

On attend que les candidats fassent preuve de sensibilité au style de ces deux phrases, même si celle-ci est confusément exprimée.

 

 

  Et voilà le travail ! Voyons la longue phrase verbale qui précède immédiatement nos phrases non verbales : « Nous avons pris place sur le pont au milieu de nos semblables. » Question longueur, on repassera. On remarquera surtout que ni le journalisme ni la photographie n'auraient probablement utilisé l'hypallage (ce n'est pas le regard qui est affamé, mais bien les miséreux : voilà un procédé littéraire qu'il eût été intéressant d'analyser), que la littérature n'a pas attendu le journalisme (et encore moins la photographie) pour brosser des portraits en quelques mots, et enfin que ces deux expressions renvoyaient au référent « semblables », et constituaient en fait des constructions détachées (appositions) dont le processus de détachement avait été poussé jusqu'à l'extrême, puisque l'on avait remplacé la virgule par le point. Bref, l'essentiel n'était pas que ces phrases fussent non verbales, mais bien qu'elles fussent devenues des phrases.

 

  Mais trêve de scrogneugneus, je devais vous parler d'un miracle. Car au milieu de mon paquet de copies — plutôt bonnes d'ailleurs — j'ai trouvé la copie parfaite, 40/40 (et même 40,5/40, car j'ai « valorisé »), et surtout un sujet de réflexion extraordinaire. Tout y était : l'organisation en parties et sous parties, la transition entre les deux parties, l'introduction en trois temps, la conclusion bien menée, les exemples riches et variés issus de la littérature et du cinéma, l'expression fluide, le style agréable, et… zéro faute d'orthographe sur l'ensemble de la copie. Une autre dimension1. Je n'en revenais pas, mes collègues non plus, et les modératrices pas davantage. On a émis l'hypothèse qu'un inspecteur avait pondu une copie test pour vérifier qu'on ne corrigeait pas n'importe comment. 

 

  Des moments pareils, ça fait bien plaisir. Alors je ne sais pas si je suis élitiste, mais la lecture d'une telle copie m'a réjoui. Oui, des élèves (pas que celui-ci d'ailleurs) parviennent toujours à se saisir de sujets d'examen moyens, voire médiocres, et à les transcender. Hourra pour le brevet des collèges ! 

 

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1. Phrase non verbale produisant un effet de choc. 

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