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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 21:27

miserables

 

  Eh oui, il est arrivé, le conseil de la Sixième de l'Angoisse ! Autour d'un sympathique petit pré-dîner1, nous évoquâmes les cas de Clitandre, Célimène, Oronte, Argan et Zerbinette. Et il y avait de quoi évoquer : 7,9/20 de moyenne de classe, c'est un record personnel. Mon collègue de SVT s'est demandé en voyant les notes si l'on n'avait pas remplacé la classe par un groupe de primo-arrivants2. Non non, c'étaient bien eux, et leurs notes en Français s'étalaient bien de deux-virgule-pas-grand-chose à même-pas-treize. Pour comparaison, dans mon autre classe de sixième, soumise au même traitement, un tiers de la classe est au-dessus de 15 de moyenne… 

  Après un tour de table catastrophé et catastrophiste, nous entamâmes l'étude des cas3, distribuant une absence totale de Félicitations4 et une forte pénurie de Compliments. On Avertit en revanche solidement, et on Encouragea ceux qui voudraient bien mais ne peuvent point. On s'extasia quand un élève (deux ou trois, en tout) avait la moyenne dans toutes les disciplines, et on reprit des rillettes pour masquer le désarroi qui s'installait petit à petit. Eh non, Cléonte ne travaille pas. Eh oui, Climène sait à peine déchiffrer les mots inconnus. Et si, Marianne, moins de 4 de moyenne en maths, s'est vraiment plainte de la lenteur du cours, arguant qu'elle aurait de meilleurs résultats si le professeur allait plus vite. 

 

  Aujourd'hui, lendemain du conseil, neuf élèves n'avaient pas fait l'unique exercice demandé. Trois n'avaient pas recopié les phrases. Aujourd'hui, deux portables ont sonné pendant la même heure de cours. Aujourd'hui, Arnolphe m'a demandé, le plus sérieusement du monde, ce que signifiait le verbe « nouer ». J'ai vérifié : il portait des chaussures à lacets, pourtant.

 

  Aujourd'hui, je leur ai fait conjuguer des verbes au présent de l'indicatif durant une heure. Demain, je recommence. Chers collègues du Primaire, je vous enjoins de m'accueillir à bras ouverts, avec tendresse et compréhension : cette année, cinq heures par semaine, je suis l'un des vôtres.  

 

 


1. Souvent, dans nos conseils de classe, le Professeur Principal apporte à manger et à boire, ce qui permet de joindre l'agréable à l'utile.

2. Élèves qui viennent d'arriver dans le pays sans en parler la langue. 

3. Dans tous les sens du terme, hélas…

4. Une première pour moi dans un conseil de classe

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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 19:14

beaucoup-de-bruit-pour-rien couv

 

 

  En ces temps de dépression économique, de déprime scolaire, de catastrophes nucléaires, de bisbilles écolo-socialistes, et d'ailleurs, moi-même, je ne me sens pas très bien, vous avez peut-être (re)vu passer le marronnier des marronniers, la polémique des polémiques : la réforme de l'orthographe (musique de Carmina Burana). Alors, nénufar ou nénuphar (c'est LE mot qu'on prend toujours comme exemple, évidemment) ? Événement ou Évènement ? Aiguë ou aigüe ? Flute ou flûte ? Choisis ton camp, camarade : es-tu un homme de progrès ou un vieux réac' ? En fait, c'est plus compliqué que ça, vous l'imaginez bien. Mais au final, je vous fais part de mon avis, assez tranché.

 

  Cette réforme est mauvaise avant tout parce que ce n'est pas une réforme. Ce sont des recommandations, qui laissent coexister deux états de la langue simultanément, et ce sur des points qui touchent à la grammaire (conjugaison des verbes en "eler/eter" par exemple). Elle embrouille donc de fait les choses plutôt que de les simplifier, puisque l'on va avoir automatiquement des gens qui considéreront qu'il faut employer la version 1, d'autres la version 2, d'autres que les 2 se valent et qu'on s'en moque. Bref, c'est effectivement la zizanie, et donc clairement pas une simplification. C'est un premier point.

 

  Second point, je ne trouve pas qu'elle simplifie beaucoup les choses sur le plan technique. On soude certains mots composés mais pas d'autres ! On n'écrit plus "olle" ou "otte", mais "ole" ou "ote"… sauf pour certains mots ! On change la règle-même d'emploi du tréma, sans même réfléchir au problème d'harmonisation de l'ensemble (pourquoi "ambigüité" alors qu'on écrit "Moïse" et "caïman" ?). Bref, si certains toilettages globaux, sans exceptions ne me révoltent pas (oui, après tout, pourquoi pas des traits d'union partout pour les numéraux), c'est-à-dire que je peux tout à fait envisager qu'on pose une RÈGLE claire, précise, absolue, sans exception aucune sur un point tel que celui-ci, je trouve que beaucoup de propositions n'ont qu'un intérêt fort limité.

 

  Et là, j'en profite pour mettre l'accent1 sur « sûr ». je rappelle que dans les recommandations, on supprime l'accent circonflexe sur "i" et "u"… mais pas partout, en fait, pour éviter la confusion entre deux potentiels homographes (« mûr » et « mur », par exemple). Et là, cas anecdotique mais amusant, et révélateur surtout du manque de cohérence de l'ensemble : on ne garde l'accent circonflexe que sur le masculin singulier de « sûr » (on l'aura compris pour ne pas le confondre avec la préposition « sur »)… Donc on ne le met pas sur « sure » ou « surs »… Oui, mais, les gars, et l'adjectif « sur », qui signifie « d'un goût acide et aigre », et qui lui s'accorde fort bien (une poire sure, des fruits surs), vous en faites quoi ? Banni du dictionnaire ? Pas assez courant pour être un vrai homographe ? Et le verbe « murer », tiens ? « Tu mures des femmes mures, sures et peu sures », s'amuserait-on à écrire si l'on avait l'esprit homographique mal placé. Bref, le diable se niche dans les détails, et révèle ainsi l'ensemble du projet : un cataplasme sur une jambe de bois, pour compter juste les fautes courantes des élèves à qui l'on n'enseigne ni suffisamment ni correctement leur langue, le tout sans tenir compte de l'ensemble du lexique de la langue en question. On pose délicatement un cache-misère (cachemisère ?) sur les effets au lieu de s'évertuer à traiter les causes.  

 

  Troisièmement, comme on crée deux états de la langue, on va automatiquement donner à chacun une valeur particulière (car distinguer, c'est toujours à un moment ou à un autre établir une classification entre supérieur et inférieur, dans ce genre d'affaires). Et tandis que les gentils profs consciencieux enlèveront les accents circonflexes, les méchants réactionnaires qui dirigent au plus haut niveau se feront un plaisir de faire de cette distinction un critère de jugement, voire un marqueur social inratable ou presque. Et bizarrement, ce sont certainement ceux qui écriront "paraître" qui gagneront, à ce petit jeu…

 

  Bref, beaucoup de bruit pour rien de positif à l'arrivée, sinon la chienlit.

 

  Au passage, puisque dans les grandes discussions qui s'étalent dans nos journaux et sur nos écrans d'ordinateurs, certains veulent embrigader la faible lisibilité de Villon, Rabelais ou Montaigne dans le combat pour la prétendue simplification, arguant (ha ha !) qu'on ne peut plus les lire aujourd'hui facilement (ben oui, puisque justement l'orthographe n'était carrément pas stabilisée de leur temps, tiens ! Alors que l'orthographe de Hugo, c'est la nôtre), rappelons que le dernier des trois, réactionnaire comme pas deux, a écrit « Je suis dégoûté de la nouvelleté quelque visage qu'elle porte et ai raison, car j'en ai vu des effets très dommageables ». Merci donc de laisser les morts en paix, surtout si c'est pour aller contre leurs œuvres. 

 

  En conclusion, si l'on veut faire une réforme de l'orthographe, qu'on en fasse une, mais une vraie, IMPOSÉE à tous (professeurs, élèves, éditeurs, journalistes, jury de concours…) comme une LOI impérative ; ce sera déjà la moins mauvaise solution. Mais là, ce qu'on nous a pondu (« on accepte les deux, mais l'une est la référence »… sauf que dans les faits, la référence, c'est l'autre, justement), c'est juste une usine à polémiques qui nous monte tous les uns contre les autres, ne résout AUCUN problème mais crée sans aucun doute « des effets très dommageables ».

 

  Or donc, je n'utiliserai pas ces recommandations, que je ne trouve pas recommandables.

 

 


1. Oui, je sais, j'ai beaucoup d'humour…

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:07

juste-la-fin-du-monde

 

 

  Billet polémique et las 

 

  On voudrait notre peau qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Et le pire, c'est qu'on va l'avoir. J'aime beaucoup mon métier. Je lui connais des avantages non négligeables : la célèbre sécurité de l'emploi, un salaire correct, l'organisation assez libre de mon temps de travail, le plaisir de faire une profession intellectuelle, le contact humain, le fait d'être peu ou prou mon seul maître. 

 

  Nous sommes en train de tout perdre. 

 

  La sécurité de l'emploi ? Il se murmure que bon, la fonction publique, ça pourrait bien finir par ne concerner que les missions régaliennes, et que l'Éducation Nationale n'en fait peut-être pas partie. On pourrait adapter un peu le statut, créer un nouveau corps ni tout à fait public ni tout à fait privé. Des perspectives à moyen terme qui ne sont pas très folichonnes… En attendant, on recrute de toute manière à tour de bras à Pôle Emploi.

 

  Un salaire correct ? Plus aujourd'hui. La seule chose qui augmente, c'est le niveau de recrutement… bac +3, bac +4, bac +5 : on étudie + pour gagner moins. D'autres que moi ont étudié l'évolution du pouvoir d'achat des professeurs : ce serait à hurler de rire si ce n'était pas si triste. Moi, j'habite à Paris car j'ai une situation personnelle qui le permet (comprenez : je suis un bourgeois nanti).  Mais ce serait absolument inconcevable que je pusse louer quoi que ce fût d'autre qu'une garçonnière avec ma profession intellectuelle de fonctionnaire de catégorie A (la plus haute) et de niveau BAC +5 avec concours si je n'avais mes privilèges de classe (honteux, cela va de soi). Quand un(e) collègue va corriger un examen, elle perd de l'argent pour faire garder son gamin, puisque surveiller un enfant est quand même nettement mieux rémunéré que de trimer sur un examen national demandant de véritables compétences disciplinaires. Le SMIC horaire pour le Brevet des collèges, on n'est pas près de l'avoir ; et si tu pensais que l'État avait prévu de te payer pour le temps supplémentaire que tu passes à préparer tes Troisièmes à l'épreuve d'Histoire des arts1 (avant de venir jouer le membre de jury écoutant religieusement une analyse sur Le Sacre du printemps alors que tu es prof d'EPS), tu t'es mis le doigt dans l'œil jusqu'au gros orteil. Au fait, cher collègue, ton avancement va prendre quelques années     dans l'aile avec la réforme de ton évaluation : tu avais prévu d'atteindre le dernier échelon en20 ans en passant tout au grand choix2 ? Table plutôt sur 25, maintenant. Tu comprends, il faut faire des économies, et comme cela ne se fait pas de te dire que l'on te baisse ton salaire, on te dit qu'on te l'augmente, on ne le fait pas, et on ralentit ta progression. Magie magie ! 

 

  L'organisation assez libre du temps de travail ? Alors là, c'est bientôt fini. Temps de réunion (pour savoir par exemple quelle matière aura droit cette année d'avoir des manuels conformes à son programme, et quelle matière devra encore s'en passer, car la subvention est étique), heures de concertation, travail en équipe, blabla institutionnel, soutien, activités pâte à modeler : tout cela va bientôt arriver dans nos emplois du temps. Ceux qui disent que la chose ira de pair avec une baisse du temps devant élèves et une hausse du traitement sont au mieux de doux rêveurs, au pire de sales menteurs. Tu pensais transmettre un savoir en biologie, discipline que tu as étudiée avec application ? Va plutôt faire un module d'histoire des arts en salle 47 avant la réunion sur l'organisation du cycle de conférences du trimestre (sur le Slam, les peuplades inuites ou le brossage des dents, probablement). Ensuite, tu aideras Cléonte et Élise à faire leurs devoirs d'anglais et à réviser leur leçon de géographie développement durable. Tu n'y connais rien ? C'est pas grave, tout le monde peut le faire, on te dit. 

 

  Le plaisir de faire une profession intellectuelle ? Mais on est en voie de la désintellectualiser, la profession. Par tous ces temps, toutes ces « activités » où l'on nous demande de faire tout autre chose, déjà, tout autre chose que l'on ne maîtrise pas. Par le recrutement, ensuite. Vu l'attractivité du métier, seuls les fous ou les incompétents vont finir par le passer, le concours (ou par être recrutés directement dans une pochette surprise via Pôle Emploi), les gens intelligents ayant sagement décidé d'envisager n'importe quel autre métier ou de fuir en Papouasie. Et donc on met en place des banques de données de cours, souvent ni faits ni à faire, usant et abusant des inénarrables TICE3, et vas-y camarade, pioche dedans et arrête de penser. On fait ça depuis pas mal de temps dans certaines académies : on diligente une poignée de profs pour faire les cours, on les met sur le net, et on demande aux autres d'enseigner ce qui est écrit. Quelques uns penseront (ceux qui penseront « comme il faut », bien entendu), et beaucoup exécuteront. Charmant programme.

 

  Le contact humain ? La chaleur humaine, étouffante, oui. Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain monte le prix du beurre fondent nos effectifs, et cela se traduit soit par des classes plus chargées, soit par l'absence de prof devant les dites classes. Et qu'on ne me parle pas du bon vieux temps où il étaient 40 par salle avec un vieux poële à bois : s'il y a bien une chose sur laquelle je suis d'accord avec mes pires ennemis, c'est que la société a changé. Beaucoup d'enfants ne nous respectent plus, ne sont pas éduqués, savent vaguement lire et à peine écrire. Obtenir le silence est souvent un tour de force. Dans certains établissements joliment appelés « sensibles », ne pas se faire insulter relève de la gageure. Tout parent en colère est un danger pour votre image. Votre chef est parfois votre pire ennemi, et, ça tombe bien, bientôt, c'est lui seul qui vous évaluera. 

 

  Le fait d'être peu ou prou mon seul maître ? Mais nous ne maîtrisons plus grand chose. Votre supérieur vous a dans le nez, il peut vous massacrer menu. La vie scolaire déraille, et c'est vous qui êtes foutu à l'arrivée. Un parent veut votre peau ? Dans un certain nombre de cas, il l'aura. 

 

  Et face à tout cela, que faisons nous ? Pas grand chose. Nos syndicats sont divisés et impuissants, disons-le, quand certains ne sont pas tout simplement complices d'une partie de ces évolutions. Et que pouvons nous faire ? À peu près rien. Nous regardons passer les réformes, allons gueuler 3/4 fois dans la rue pour rappeler qu'on n'est pas d'accord et nous faire mal voir de l'opinion publique, pour qui le prof est assez curieusement encore cet être qui bosse 18 heures par semaine, qui est toujours en vacances (y compris sûrement quand il est absent), qui a « la sécurité de l'emploi » et qui en + ose se plaindre, le con ! Ah mais ma chère amie lectrice du Figaro4, il faut leur faire payer tous ces privilèges, à ces ordures, à ces profiteurs. En fait, la réalité du prof aujourd'hui, c'est plutôt cela : une personne qui se demande dans quoi elle est tombée (ou comment elle en est arrivée là, si elle est dans la maison depuis un petit moment), qui voit chaque année sa charge de travail augmenter (bientôt sur vos TNI5, chers collègues, deux à trois semaines de + en juillet/août… Et ceux qui espèrent que cela ira de pair avec une hausse de la rémunération ou une baisse du temps de travail hebdomadaire, ha ha ha !), son temps de réunion exploser, son pouvoir d'achat s'éroder, ses conditions de travail se dégrader, son état de nerf empirer, son envie de faire autre chose de sa vie s'amplifier. Elle ne demande pas la lune, cette personne : elle demande juste de faire son travail dans des conditions décentes, avec suffisamment d'heures par classe pour pouvoir faire réellement progresser les élèves en s'appuyant sur des programmes sérieux et solides, et sans que le premier venu qui n'y connaît rien puisse lui dire comment elle doit procéder. Bientôt dans vos établissements, chers collègues, les méthodes managériales de France Télécom, avec des contrats d'objectifs, des évaluations sur bilans chiffrés, des « indicateurs », des autoévaluations délétères sur les « 10 compétences du professeur » et des bonnets d'âne pour ceux qui mettent des notes trop basses ! Sachant que notre taux de suicide est déjà bien supérieur à celui de France Télécom, justement, on peut imaginer que le résultat va être cocasse.   

 

  Et en avant pour des lendemains qui chantent ! 


 


1. Mais si ! celle sur laquelle tu as planché pendant 10 réunions, avant qu'une circulaire impromptue ne sorte brusquement en cours d'année pour 1) réduire tout ce travail à néant et 2) t'obliger à refaire 10 réunions pour la prendre en compte.

2. Désolé pour les non initiés. Pour faire vite, il y a trois rythmes d'avancement pour un professeur. Le projet actuel de réforme de l'évaluation des professeurs ralentit considérablement la vitesse de progression. Pour les trois. 

3. Tout ce qui clignote, que tu n'as pas focément à disposition dans ta salle, et qui ne marche plus quand y'a panne de courant.

4. Toute personne ayant déjà lu les commentaires d'un quelconque article au sujet des professeurs sur le site du journal comprendra parfaitement de quoi je veux parler. 

5. Tableau Numérique Interactif. Le nec plus ultra des TICE (bientôt obsolète et remplacé par la tablette tactile).

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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 19:47

enfer

 

 

  On m'a signalé par courrier (électronique) un article de blog d'une collègue en m'incitant à l'aller lire. Je le fis. 

 

  … Et je vous incite donc à l'aller lire à votre tour. Enseignant dans un endroit relativement préservé sur le plan conportemental — mes Clitandre, mes Arnolphe, mes Élise et mes Dorine n'étant pas bien effrayants, avouons-le  — je n'ai pas l'expérience d'un certain type d'élèves et d'un certain type de conditions de travail.

 

  Ma collègue, elle, si. Voici donc

 

L'ARTICLE DU BLOG KÉTAMINE, QUI RACONTE UNE JOURNÉE PAS COMME LES AUTRES

 

Âmes sensibles s'abstenir. Pour savoir si vous êtes une âme sensible, vérifiez que vous parvenez à aller au bout de cet extrait : 

 

Soudain j'entend des cris et des hurlements dans la salle d'à côté, où travaille la prof d'Indochinois, et dans le couloir. J'ouvre la porte entre les deux salles, et je vois deux élèves en train de s'étriper, le prof de Bataille Navale entrer depuis la salle de l'autre côté, la petite prof d'Indochinois en panique, et TOUTE SA CLASSE hurler des encouragements à tuer l'un ou l'autre des protagonistes de la bagarre. Pendant ce temps là mes Shrek sont sortis hurler dans le couloir, les élèves du prof de Bataille Navale et de la prof d'Indochinois aussi. Il y a des élèves partout, ça crie, ça s'excite, tous les profs de l'étage passent la tête de derrière leurs portes. On arrive finalement au bout d'un moment à faire rentrer toutes les classes. Je m'assois, choquée, une deuxième fois.

 

L'intégralité en suivant le lien, donc. Et n'hésitez pas à lui laisser un petit message dans ses commentaires ! 

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 15:57

esprit lois

 

 

  Suite à la sortie du livre Les Droits de l'élève de l'avocat1 Valérie Piau, il me semble intéressant de revenir sur cette chose qui nous pend au nez : la judiciarisation de l'école. 

 

  Ça a commencé pour moi il y a quelques années, lorsque Dorante refusa de me remettre son carnet de correspondance. J'allai alors jusqu'à son sac et faillis m'en prendre une. Dorante, néanmoins, dans un éclair de lucidité, comprit que c'était m'sieur Celeborn qu'il avait en face, qu'il aimait bien m'sieur Celeborn et que non, quand même, il n'allait pas le défigurer à vie. Or donc, allant discuter le bout de gras avec ma Principale de l'époque, j'appris cette chose :

 

« Vous savez, m'sieur Celeborn, vous n'avez pas le droit de prendre le carnet de correspondance dans le sac d'un élève. »

 

  Diantre. Là, deux pensées me vinrent :

 

1) C'est complètement stupide. Cet élève est sous ma responsabilité et je ne peux même pas mettre le peu d'autorité qu'on m'a octroyé en actes. Il m'en faut passer par les artifices du langage, par le talent oratoire, par mes capacités innées et acquises en argumentation juste pour régler une chose aussi simple que prendre le carnet d'un élève.

 

2) Mais comment j'étais censé le savoir, moi ?

 

  C'est la seconde pensée que je vais développer. Nous sommes envahis de codes, de décrets et de circulaires, qui additionnent, retranchent, surajoutent, clarifient, obscurcissent… voire se contredisent. Les punitions collectives, apparemment interdites en 2000, ont été réinstaurées en 2004, et de nouveau supprimées en 2011 ; et c'est tout juste s'il ne faut pas faire une thèse en casuistique pour savoir quand on a le droit de mettre un zéro. La dernière circulaire sur le régime des punitions et des sanctions, par exemple, fait une taille considérable, et une phrase anodine peut se transformer soudain en nouvelle règle infrangible2. Or il faut le savoir, nous n'avons pour la majorité d'entre nous JAMAIS été formés à ces questions de droit. à l'IUFM, j'ai peut-être vaguement eu une formatrice qui un jour aurait rappelé deux ou trois choses ponctuelles, mais c'est bien tout. Alors que j'étudiais des pages de manuels de sciences de l'éducation consacrées à la comparaison des différentes façons d'enseigner à partir d'expériences sur des rats3, j'eusse peut-être mieux utilisé mon temps avec un spécialiste du droit administratif ou pénal. 

 

  Alors madame Valérie Piau dit apparemment4 des choses parfaitement exactes dans son livre. Mais il faut bien comprendre que la question, ici, n'est pas tant celle de la légalité que celle de la légitimité. La plupart des professeurs ne savent absolument rien de la chose légale. Or comme à côté du recueil des lois, règlements et publications au journal officiel concernant notre métier, un poème de Mallarmé est d'une limpidité qui frise celle des nouvelles publications de la Bibliothèque Rose, se renseigner de façon rapide et efficace relève de la gageure5. On fonctionne donc généralement par on-dit, par bruits de couloirs, par forum ou syndicat interposés (ce qui reste la moins mauvaise solution si l'on n'a pas un après-midi à perdre sur légifrance). Au final, on se retrouve avec des familles qui pour certaines sont de plus en plus procédurières, des chefs d'établissement qui doivent subir quant à eux des formations-poker pour bluffer le cas échéant en réunion sur les règles à respecter, partant du principe que les profs n'y connaissent rien, et des profs qui, effectivement, n'y connaissent rien, acceptent des choses qu'ils devraient refuser, refusent des choses qu'ils sont tenus d'accepter, font des choses illégales sans le savoir, en font d'autres dont on leur dit qu'elles sont illégales alors elles ne le sont pas, mais ça, ils n'en savent rien. Le Parisien dans son chapeau d'article synthétise merveilleusement cette atmosphère délétère : 

 

Les enseignants sont-ils tout puissants à l’école? Quels sont les droits des élèves? Un petit ouvrage pratique remet les pendules à l’heure.

 

  Enseignants = tyrans ; les élèves ont des droits ; chers parents, allez remettre les pendules à l'heure avec la prof d'Arsinoé et nous aurons des lendemains qui chantent. Et également des élèves qui répondent joyeux à des collègues : « Madame vous n'avez pas le droit de nous donner des lignes ! » ou « Madame, les punitions collectives, vous n'avez pas le droit ! » 

  Comment s'étonner alors de la dégradation accélérée de l'image des professeurs ? Chacune de nos décisions est soumise à une ligne d'un texte dont nous ignorons jusqu'à l'existence, chaque punition que nous donnons est un risque que nous prenons, chaque intervention que nous faisons est une possibilité de nous plonger dans le bran jusqu'au cou. Vais-je séparer ces deux élèves qui se battent ? Non ? Je suis hors-la-loi. Oui, alors ? Mais il va falloir que je fasse bien attention à intervenir sans risquer de les heurter, de les blesser, parce que sinon, ça va chauffer pour mon matricule.

 

  Au passage, on a prétendu mieux « sanctuariser l'école » par la dernière circulaire issue des fumeux fameux États Généraux de la sécurité à l'école. À l'arrivée, un texte qui, sous un vernis d'intransigeance, restreint considérablement les sanctions possibles, déconseille formellement les exclusions définitives, interdit davantage aux adultes responsables qu'aux élèves. Quant au Grenelle de l'environnement, l'annonce faite avec tambours et trompettes dans tous vos quotidiens comme quoi on interdisait le portable en primaire et au collège a en fait accouché d'une loi que la hiérarchie de nos chefs d'établissement fait appliquer à l'opposé, à savoir en les forçant à définir des endroits dans lesquels les élèves peuvent utiliser leur téléphone.

 

  Au final, nous n'y connaissons rien, les textes changent tout le temps, ils mettent en application le contraire de ce qui était annoncé et créent davantage de bisbilles entre parents, élèves et professeurs qu'ils ne résolvent les problèmes d'indisiplines, d'insultes, de harcèlement et de violence scolaire. Sans compter que les tribunaux ont autre chose à faire que de juger du fait de savoir si donner à Armande la phrase « je ne dois pas tutoyer mon professeur » à copier 50 fois constitue une brimade. Car pendant ce temps, on force les établissements scolaires à garder à tout prix les élèves qui, eux, commettent de vraies brimades, sous le prétexte qu'exclure n'est pas la solution. Rendre tout le monde addict aux antidépresseurs l'est-il davantage ?   

 

 


 

1. Non, je ne féminiserai pas.

 

2. Infrangible du moins jusqu'à la prochaine circulaire…

 

3. Anecdote parfaitement véridique.

 

4. Malgré ma conscience journalistique poussée, je n'ai pas lu son livre… mais j'ai lu une interview sur le site du Parisien !

 

5. N'oubliez pas de prononcer [gajure].

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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 22:25

débâcle

 

 

  C'est toujours un effet du hasard. Et parfois, ça tombe sur vous. Cette année, c'est tombé sur moi : je suis le professeur de français de la Sixième de l'Angoisse. Ça s'est senti rapidement d'ailleurs : l'année allait être longue. Ça s'est très vite confirmé : 6 élèves ont séché le premier cours de soutien, dont un au moins volontairement. Pour les autres, c'est plus flou : il n'est pas certain qu'ils aient compris le système de groupe 1/groupe 2, bêtement calqué sur l'ordre alphabétique. Ma délicieuse collègue d'Histoire-Géographie leur avait pourtant rappelé le matin même kikiallait au soutien et kikiyallait pas. Mais entre le matin et l'après-midi, il y a tout le temps d'oublier. J'avais fait écrire la chose sur le carnet de correspondance (en marquant bien ça au tableau), mais l'un des élèves n'avait pas été capable de recopier. Une mère d'élève (pas le même !) à ma collègue1 : « Ah mais de toute façon, il ne sait pas lire ! »

 

  Je m'en étais hélas aperçu… Et il n'est d'ailleurs pas le seul. Curieux de nature, j'ai décidé cette année de faire passer un contrôle d'entrée en 6e à mes élèves, avec de la bonne grammaire et de la bonne conjugaison calquées sur le programme de chaque année de primaire, et en sus une petite lecture à voix haute d'un bout de conte mythologique, avec des noms de dieux ou de personnages tout rigolos avec des "h" et des "y" ! Bon, quand j'ai vu que la majorité n'arivait pas à souligner les noms dans quatre courtes phrases (voire n'arrivait pas à compter les phrases), ne savait pas conjuguer la plupart des verbes au programme du CE1 (et aux temps vus en CE1), et que tout le monde ou presque s'était arrêté au milieu du CE2, soit parce qu'ils ne pouvaient pas, soit parce que faire les choses basiques leur prenait tellement de temps qu'il ne leur en restait plus, là, j'ai commencé à blêmir. La lecture à voix haute m'ayant achevé (des mots mis les uns à la place des autres chez la moitié d'entre eux, un déchiffrage poussif des mots simples, une incapacité chronique à déchiffrer les mots inconnus, une constance bornée dans la non prise en compte de la ponctuation…), je me dis que bon, ils étaient peut-être faibles, mais que cela n'empêcherait pas qu'on passe une année sympathique. Après tout, j'en ai déjà eu, des élèves faibles (bon, pas tous dans la même classe, c'est vrai), et ils peuvent être tout à fait charmants.

 

  Même pas. Entre celui qui taille son crayon avec ses ciseaux SUR la table (mettant des pelures partout), celui qui cherche frénétiquement sa feuille de papier tombée par terre AU MOMENT où tu lis un poème (« dans le plus grand silence », ha ha ! raté…), celui qui te répond, celui qui te regarde droit dans les yeux avec son petit sourire, celui qui mâche ostensiblement son chewing-gum sur le chemin de la poubelle, celui qui n'a toujours pas de classeur 15 jours après la rentrée, celui qui t'explique que Pasteur a inventé le vaccin contre le SIDA (et qui t'engueule presque quand tu lui signales que non), celui qui a bien un classeur avec des intercalaires mais qui met toutes ses feuilles devant et tous ses intercalaires à la fin ; celui qui t'explique avec une candeur naïve que les instits de primaire avaient peur d'eux…  on est servi !

 

  Mais bon, on retrousse ses manches ; on met des croix (mais pas pour cocher des compétences, là…) ; on pousse deux trois gueulantes ; on pardonne intérieurement à celui qui discute parce qu'on sait très bien qu'il n'y comprend absolument rien, à ce qui est en train de se dire ; on tente de se raccrocher aux à l'élève d'un niveau correct ; on ne s'énerve pas quand Clitandre répète pour la seconde fois que « Le Buffet » de Rimbaud contient de la vaisselle alors qu'on vient juste de faire la liste de ce qu'il contenait, à savoir des linges, des chiffons, des dentelles, des fichus, des médaillons, des mèches de cheveux et des fleurs sèches ; on ne tique pas lorsque, lors de l'étude du quatrième poème du chapitre, pour travailler sur le rythme, aucun élève n'envisage de regarder la longueur des vers, alors qu'on l'a fait sur les trois poèmes précédents et qu'on a passé deux heures sur la versification ; on ne s'étonne donc pas quand la moyenne de la classe est de 5/20 pour une dictée de deux phrases à l'imparfait de l'indicatif (fataliste, on compare avec l'autre Sixième, pas spécialement brillante, car les brillants sont dans la section bilangue, mais dont les notes sont en moyenne deux fois supérieures…). La collègue du soutien français vous demande de finir la compréhension du poème qu'ils auront à réciter car elle n'a pas eu le temps (elle l'avait eu avec l'autre classe, sans soucis)… poème que vous avez déjà expliqué, bien entendu, mais la pédagogie, c'est la répétition.

 

  On s'interroge, tout de même : est-ce un fait exprès ? Mais comment peut-on faire exprès de créer une mauvaise classe de 6e avec ces livrets de compétences de primaire auxquels on ne comprend rien du niveau de l'élève ? Et là, on se rend compte que la majorité des élèves vient de Trou-perdu-village, le village aux bas loyers, là où que c'est pas cher de se loger dans le bassin2. On y est : notre école fonctionne réellement sur le déterminisme social. Les pauvres sont devenus fatalement cons ; les riches, eux, ne sont pas forcément intelligents, mais au moins ils savent à peu près lire.

 

  Alors forcément, on se demande, on devient un peu soupçonneux : on aimerait connaître les méthodes de lecture, la quantité et la qualité de la grammaire  déversée dans le bassin au CP, au CE et au CM. On propose même d'envoyer un fichier aux parents pour qu'ils apprennent à lire à leurs enfants3. Et puis bon, allez, ils commencent à être un peu mieux cadrés ; le travail est davantage fait. L'ambiance s'améliore. Et là, les vacances arrivent.

 

  … Et tout fut à recommencer. 

 

 


1. Qui a l'immense joie d'être professeur principal de la classe. Parfois, on doit avoir fait de sacrées saletés dans une vie antérieure, ou bien un sorcier vaudou mal luné aura trouvé que votre tête ne lui revenait pas…

 

2. Non, il n'y a pas de fuites à Trou-perdu-village. Le mot « bassin » est simplement du dernier chic dans la terminologie Éduc'Nat'.  

 

3. J'ai réellement fait cela, oui. Les parents avaient vu les résultats de l'évaluation d'entrée, lecture à voix haute incluse. J'ai proposé ce que je pouvais. Aucun ne m'a demandé mon fichier. Aucun n'a pris rendez-vous avec moi pour voir ce qu'il pouvait faire pour aider son enfant. 

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 18:43

machine

L'informatique, c'est fantastique !

 

 

  Or donc, cette semaine, c'étaient les élections syndicales dans l'Éducation Nationale. Mon syndicat (le SNALC) se réjouissait assez curieusement du fait qu'elles se déroulassent par voie électronique, invoquant le fait qu'on a moins de pression de la part de collègues mal intentionnés quand on est seul devant son écran que lorsqu'on vote avec des papiers dans son établissement1. Pour le coup, je disconviens respectueusement : ce vote électronique a été une pantalonnade, une vaste blague.


  Passons sur les problèmes purement techniques — nombreux — allant de la mauvaise version de Java qui n'allait pas au navigateur qui ne convenait pas, en passant par le temps de chargement infini, ou encore le vote qui ne s'affichait pas. Mais rien que la procédure était délirante. Il fallait

  • retirer au secrétariat de l'établissement une enveloppe contenant votre identifiant et votre NUMEN2 — à gratter comme un ticket de la Française des jeux — et le tout avant une certaine date ; 
  • Se connecter à l'aide de ces informations (et du n° de votre département de naissance) sur le-site-qui-va-bien pour obtenir son mot de passe ;
  • Aller enfin voter sur un ordinateur technologiquement compatible avec le site de vote à l'aide de ce mot de passe… et de l'identifiant contenu dans la première enveloppe, qu'il fallait soigneusement conserver !3 

  Tellement plus simple que d'attraper des bulletins de vote et que de les mettre dans une urne après avoir montré un papier d'identité, n'est-il pas ? Je pense notamment à mes collègues qui nous parlent d'un temps que les moins de 30 ans… et qui posent parfois le même regard sur un ordinateur que moi sur une machine à coudre SINGER™. Conclusion, la participation s'est effondrée. Alors il y a probablement d'autres raisons, la désespérance, la résignation, tout ça…mais entre ceux qui ont raté l'enveloppe, ceux qui ont jeté ou égaré le papier, ceux qui ont eu des problèmes techniques, ceux qui n'ont apparemment pas réussi à toujours voter pour tout et ceux qui n'y ont tout simplement rien compris, je pense qu'on a perdu quelques électeurs en chemin. 

 

  Deuxième information d'importance : mon syndicat progresse, donc il n'est plus représentatif au plan national. Non non, je n'ai pas soudainement perdu l'usage de la raison : mon syndicat a enregistré une nette progression dans le secondaire (dans les CAPA4) et, parallèlement, il est absent de la CTM et de la plupart des CTA, c'est-à-dire des organes de la représentativité syndicale. Comprenez par là qu'on va nous couper les bourses. Et sans moyens, un syndicat, ça fonctionne beaucoup moins bien (je ne parle pas tant d'argent ici que de décharges syndicales i.e. de temps pour faire correctement du syndicalisme). 

 

  Au final, nous sommes donc davantage représentatifs, mais ne sommes plus représentés . Comment cela est-il possible ? Eh bien c'est la loi, admirable lecteur, éclairée lectrice. La loi sur la représentativité syndicale fait que c'est l'élection où tout le monde vote ensemble — celle pour le CTM (et non celles des CAPN comme avant), dont on a raboté le nombre de places au passage — qui détermine quelle organisation pourra avoir des moyens ; or nous, nous sommes un syndicat des enseignants du secondaire. Autant dire que lorsque l'on additionne les voix des enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur et des… personnels de direction et des inspecteurs (si si, eux aussi !), on pèse beaucoup moins lourd, même en ayant fait une alliance. 

 

  Bref, chers collègues du secondaire qui lisez ce blog, sachez que vous avez voté pour nous en nombre, que nous sommes touchés de votre confiance, et que nous ne pourrons hélas l'honorer comme nous l'aurions voulu car nous perdons la plus grande partie de nos moyens de fonctionnement. En fait, nous avons gagné, mais comme on a changé les règles du jeu, nous avons perdu. La démocratie, quoi… 

 

 


1. Il faut ici rappeler que mon syndicat a souvent mauvaise presse ( « la calomnie, monsieur, la calomnie… »). Nous serions de droite (ce qui, en soi, ne me semblerait pas une honte : techniquement, le Parti Socialiste l'est aussi quand on regarde son programme… mais en plus, pour nous, c'est faux), voire — et c'est là que les rumeurs vont bon train — d'extrême droite (fichtre ! Rien que ça !). De là à ce que nous sacrifiions des bébés sur des autels surplombés du portrait de Jean-Marie Le Pen, il n'y a qu'un pas que certains collègues n'hésitent d'ailleurs pas à franchir. Accessoirement, pour en avoir hanté les couloirs, je n'ai trouvé ni croix gammées, ni musique militaire, mais bien des gens de toute obédience, du vrai droitier au pur gauchiste. J'arrête là, sinon cette note de bas de page finira par être plus longue que l'article (« C'est déjà fait ! », me souffle-t-on). 

 

2. le NUMEN, pour un prof, c'est l'équivalent de votre code de sécu. On ne sait jamais quand on va en avoir besoin, mais quand on en a besoin, mieux vaut l'avoir sur soi ! 

 

3. J'ai eu une suée à ce moment-là, avant de me rendre compte qu'intelligemment, j'avais laissé la feuille devant l'ordi, ouf !

 

4. Attention, nous entrons dans une zone de sigles imbittables, veuillez attacher vos ceintures. Pour faire vite (j'arriverai peut-être ainsi à dissimuler le fait que je n'y comprends pas tout !), les CAPA s'occupent des mutations, de la notation et autres dans votre académie et pour votre corps (certifié, agrégé, etc.) ; la CAPN travaille là-dessus au plan national, le CTM est l'organe de la représentativité syndicale au plan national (là où on présente les réformes), et le CTA est la même chose au plan académique. Désolé pour cette note de bas de page particulièrement abstruse : la prochaine note de bas de page, pour compenser, racontera une blague de Toto.

 

5. C'est Toto qui rentre chez lui et qui annonce à sa mère : - Maman, tu devineras jamais, mais je suis meilleur que la maîtresse. - Ah oui Toto ? Mais comment ça ? - Ben la maîtresse reste dans la même classe, alors que moi, je passe dans celle du dessus !

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14 octobre 2011 5 14 /10 /octobre /2011 22:14

huis clos

 

 

  Ce soir, c'était réunion parents-professeurs pour mes deux classes de 4e. En gros, 3 heures de transports en commun (aller-retour) pour venir dire aux parents : « bonjour, je suis monsieur Celeborn, et je suis le professeur de français de vos élèves enfants. En français, on fera du français. Les livres à lire sont à lire. Les contrôles contrôleront. Les interros interrogeront. Les leçons à apprendre doivent être apprises. Les exercices leur permettront de s'exercer. Sinon, la classe est agréable mais n'en fout pas une. Des questions ? Le cahier d'histoire des arts ??? Oh là là ! ma brave dame, si je savais comment c'est censé fonctionner, oui, je vous expliquerais bien ! »

 

  Dans la classe dont je suis professeur principal, 5 collègues présents alors qu'il y a 11 professeurs, et 13 parents présents alors qu'il y a 30 élèves. J'ai failli sortir les bougies pour installer une petite ambiance cosy. 

 

  Cette année, je crois qu'on a touché le fond de la réunionite. Avec la précédente principale — qui nous avait pourtant bien dit le jour de son arrivée qu'elle n'était pas pour les réunions à tout va et que nous ne ferions que celles strictement nécessaires — nous étions déjà descendus bien bas. Qu'importe ! On creuse encore ! Une pensée émue pour ma délicieuse collègue d'histoire-géographie qui, jeudi prochain, en sus de ses 7 heures de cours, doit se coltiner une réunion le soir sur l'épreuve d'histoire des arts, et une autre à midi sur le rapport de stage des élèves de 3e… sachant qu'elle se réunit déjà en tant que professeur principal pour faire son conseil de mi-trimestre le même midi ! 

 

  Si encore c'était efficace… Mais disons qu'au bout de la 11ème réunion sur le livret de compétences ou l'histoire des arts, on commence à douter… On révolutionne la note de vie scolaire grâce à l'outil informatique qui va permettre d'adopter un fonctionnement simple et de bon goût ? Oui, mais non, car l'outil informatique ne veut pas être simple et de bon goût. À nous donc de mettre les rustines en nous réunissant de nouveau pour voir comment transformer cette belle idée inapplicable (sur laquelle nous planchâmes longtemps) en moche usine à gaz remplie de bouts de papiers qui circuleront pour pallier les déficiences de l'ordinateur (à moins que ce ne soient celles de notre principal-adjoint, d'autant plus féru des TICE1 qu'il les maîtrise mal).

 

  Je vous parlerais bien aussi d'un corollaire à la réunionite aiguë : la distributionite aiguë. C'est une maladie qui touche les professeurs principaux essentiellement. À vous les joies de distribuer moults papiers à vos élèves sur les sujets les plus divers : élection des représentants des parents, mise en place de l'accompagement éducatif (ou est-ce de l'aide individualisée ? ou du tutorat personnalisé ?), ouverture d'une salle d'étude sur le temps  de midi, brocante du week-end suivant (je vous JURE que j'ai eu ça, une fois, à distribuer à mes élèves), facture de cantine, bon de commande pour la photo de classe… Entre deux papiers, il se peut, parfois, que je fasse cours. 

 

  Justement, il m'est arrivé ces dernières années d'avoir parfois un curieux sentiment : j'avais l'impression que mon cœur de métier était devenu ces réunions, cette paperasse, et que de temps à autres, pour me divertir, pour m'aérer l'esprit, j'allais faire cours à une classe. Je me retrouvais presque surpris d'être devant des élèves, à parler, à les voir m'écouter, sans tensions, sans échanges interminables, sans envolées lyriques larmoyantes, sans psychodrame, sans excuses à demander (j'ai dû à deux reprises demander des excuses en pleine réunion à mes supérieurs hiérarchiques… ambiance !), sans cette fatigue qui s'installe à force d'entendre la même stupidité pour la cinquième fois de suite.

  Cette impression m'est heureusement passée. Je souhaite qu'elle ne revienne pas.   

 


1. Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement. Le plus courant de nos acronymes ces temps-ci, et donc le plus insupportable. 
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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 21:21

arrachecoeur

 

 

 

  Une nouvelle collègue m'a livré son témoignage concernant son année de stage : il me semble que sa publication peut permettre de mieux encore se rendre compte de ce que certains ont eu à subir durant cette année. Je profite de cette introduction pour saluer les nombreux lecteurs venus sur mon blog suite à l'article précédent : n'hésitez pas à visiter, à farfouiller. Certes, c'est un blog de professeur qui parle plus facilement aux gens de l'Éducation Nationale (l'EN du titre) qu'aux autres ; néanmoins, je crois que savoir ce qui se passe dans cette grande maison, aussi bien au niveau du macrocosme que du microcosme, est de nature à intéresser tout un chacun. Sur ce, je laisse la parole à Ciara. 

 

 

Par Ciara

 

« Mme Ciara s'est trompée de métier »

  Ainsi se concluait le rapport de mon chef d'établissement que j'ai dû signer sous les yeux de celui-ci et de mes tuteurs en décembre 2010, après une heure de bilan sur l'acquisition de mes compétences. Visiblement, je n'en avais aucune,  j'étais un véritable danger pour mes élèves, insupportable, ne me souciant aucunement d'eux ; je méprisais et craignais mes élèves ; en même temps, je les terrorisais.


  Revenons en juillet 2010 : j'ai pleuré de bonheur en voyant mon nom sur publinet1. Si j'avais su que quelques mois plus tard, je pleurerais tous les soirs. Pour l'instant, tout va bien. Mes parents chez qui je viens d'apprendre la nouvelle m'embrassent, pleurent aussi. Les mauvais souvenirs, les difficultés s'effacent. Fierté de ma mère, fierté de mon père, qui peuvent marcher enfin tête haute à leur travail et enfin pouvoir répondre sans honte à la question : « Mais votre fille, quand est-ce qu'elle va travailler ? » (Je sentais la friture quand je passais mes partiels, j'ai soutenu mes mémoires les yeux cernés) Les vacances commencent sitôt la paperasse virtuelle expédiée, et quelques préparations de cours au hasard... Temps plein, mais règles identiques : on connaîtra notre point de chute fin août.


  Fin août : l'établissement d'affectation apparaît sur ma boîte mail. Je téléphone, répondeur, je retéléphone et finit par faire connaissance avec mon chef d'établissement : ton sec, je n'ose demander le nom de mon tuteur (visiblement, il y a des problèmes), je serai reçue un jour avant la rentrée des professeurs, et entre-temps j'assisterai à un discours à l'IUFM2 où le rectorat se félicitera de la réforme sans interruption durant trois heures et blâmera le cours magistral, inutile et pesant pour nos élèves. Je rencontrerai également les IPR qui m'informeront que j'ai deux tuteurs. Je consulte les annonces immobilières et je ne trouve rien. Le lendemain, j'arrive dans ma ville d'affectation quelque peu endormie mis à part trois personnes qui m'observent avec insistance. Je marche d'un pas enthousiaste vers mon établissement, impressionnant, bloc de béton des années 70. Je suis alors accueillie par un homme souriant, qui me propose même un café et me dit où m'asseoir en attendant sa majesté. J'apprendrai une heure plus tard qu'il s'agit du CPE. Je le remercie encore et en garde un excellent souvenir : fermeté vis-à-vis des élèves, soutien des professeurs... Je suis introduite avec cérémonie par la secrétaire dans le bureau du CDE. Un discours mi-compréhensif mi-agacé s'ensuit : « Ah, cette réforme, c'est pénible. Je suis certain qu'il y aura des problèmes. Je n'ai pas d'informations. Comment allez-vous être évaluée ? Sinon, notre établissement s'apparente à une ZEP rurale ; il faudra gérer l'hétérogénéité de vos classes... ». Visite de l'établissement en compagnie du CPE, souriant. Pré-rentrée : quelques cours préparés, quelques questions à soumettre à mes tuteurs. Réunion plénière, emploi du temps : sept classes (trois complètes, le reste Aide dont certains que je ne verrai qu'une fois par mois). Après avoir été appelée par l'administration et avoir patienté inutilement ¾ d'heure (le papier que je devais signer n'est pas prêt), je cherche mes tuteurs... longtemps. Tout est vague : je me souviens que des collègues me proposent d'aller déjeuner avec eux dans le bourg, je les suis et je retrouve par la même occasion un de mes tuteurs. Mes tuteurs regardent rapidement mes premiers séances. 


  Septembre : bon contact avec la plupart des classes. Je prends plaisir à enseigner, mais je suis épuisée par les préparations plus réunionnite (Socle commun, Histoire des arts, Aide, élèves en difficulté, élève ayant des troubles de comportement...) plus déménagement à organiser (j'ai fini par trouver un logement). Deuxième jour, dans une de mes classes : un sixième en insulte un autre et se lève d'un ton menaçant. J'arrête mon cours, explique que ce genre de comportement n'est pas acceptable (respect envers le professeur, mais également envers ses camarades), je parviens à faire se rasseoir l'élève (exploit aux dires de mes collègues), et le soir, j'apprends à rédiger mon premier rapport. Je dors très peu. Tant de questions, oui, mais lesquelles ? Lors de mon déménagement, je m'évanouis, je ne sais pourquoi : tout va trop vite. Suis-je trop fragile ? Alors que je reviens chercher quelques cartons le dimanche et en profite pour consulter rapidement mes mails (toutes les informations importantes passant par internet, on ne sait jamais), je tombe sur un message de mon tuteur : mon cours n'est pas bien construit, il faut tout revoir. J'avais précisé pourtant que je n'étais pas joignable durant ce week-end éprouvant, normalement, je ne devais même pas revenir dans mon ancien appartement. Tous les cartons déposés, je ne prends même pas le temps d'en déballer ou de fêter mon déménagement, je branche mon ordinateur, et je reconstruis mon cours tant bien que mal. Une semaine plus tard, un élève tente de se faire du mal dans mon cours, je l'en empêche, essaye de rassurer la classe, fait appeller en catastrophe le CPE. Alors que je raconte ce qui est arrivé à mes tuteurs, je me mets à pleurer ; bilan de mes tuteurs : je suis trop fragile et émotive (ce fait sera marqué dans mon rapport sans aucune allusion à l'incident en classe).


  Octobre : une de mes classes devenant difficile, après avoir essayé plusieurs conseils de mes tuteurs, je demande, toujours sous leurs conseils, une intervention du CDE qui n'aura jamais lieu. Un de mes tuteurs me dit que je ne sais pas appliquer ses conseils, qu'il a perdu du temps avec moi. 


  Novembre : une lueur d'espoir ? Réunions parents-professeurs niveau 6èmes, 40 rendez-vous... de la fin des cours jusqu'à 21h (j'ai deux classes de 6èmes). À 19h, après avoir croisé des regards noirs et réprobateurs en rentrant dans la salle (j'ai osé m'absenter cinq minutes pour aller aux toilettes), une maman entre avec un grand sourire et me déclare d'entrée :

  "Je veux vous dire merci. Et sachez que je vous apprécie". "Mais... pourquoi ?"

  "Parce que vos corrections sont toujours précises, parce que vous êtes intransigeante sur l'orthographe, parce qu'on voit que tout cela vous tient à coeur "


  Décembre : mon chef d'établissement vient m'observer une heure. Je demande à plusieurs reprises ensuite s'il est possible d'avoir un entretien. Aucune nouvelle, jusqu'à un mail m'invitant avec mes tuteurs à faire un bilan le dernier jour avant les vacances. Mes tuteurs m'ayant observé trouvent que j'ai fait de gros progrès. 

...

  Sortie de cet entretien, je veux partir, je veux respirer, je retiens mes larmes. Mes tuteurs, silencieux durant tout l'entretien, me suivent et leurs langues se délient : « Tu sais, il veut plutôt t'aider, cela se sent. Et il faut dire aussi que …. ». Je n'entends plus rien, tout est flou. Je rentre chez moi, pose mon cartable, me force à sourire à mon compagnon mais suis-je bête ? Je n'ai plus à jouer un rôle, je m'effondre : sans tuteur, le frêle stagiaire s'effondre. Et lui, il me prend dans ses bras et ne dit rien : il m'écoute. Les compagnons, tout l'entourage des stagiaires ou des enseignants, c'est cela l'aide, l'écoute, l'absence de jugement, accepter les pleurs, le silence, dire à minuit passé "Cela suffit, va dormir, tu vas te tuer à la tâche, ils ne te méritent pas." Je ne sais pas où j'en serais sans lui. Je t'aime. 


  Le reste de l'année continuera de même. Entre espoir et crainte... et bonheur à enseigner.

  Janvier : l'inspecteur, terreur des enseignants (« Ah bon, il arrive … mais t'es sûre qu'il ne va pas venir me voir... »), dont on m'a brossé le portrait, arrive selon les dires de certains (et au grand bonheur du CDE, qui sourit depuis l'annonce), pour mettre la couche finale. Et cela se passe bien : son premier geste est d'indiquer la sortie au CDE. Je mène mon cours, au départ tremblante, puis normalement, ne me souciant plus de cet être qui bouge dans ma salle, avec mes élèves qui se donnent à fond (élèves prévenus comme moi avant le week-end, croisés le samedi : « Madame, on va ranger tous nos classeurs, et on va montrer que c'est trop bien avec vous »). Et alors que je je crois que je vais me faire détruire, un bon bilan, répété devant moi au CDE qui ne dit presque mot.


  Février : le rapport arrive quelques semaines plus tard, je le signe dans le bureau du CDE qui nie tous les points positifs énumérés l'inspecteur et me dit qu'il n'est pas d'accord et le fera savoir. Quelques jours en plus tard, il dira haut et fort à mes collègues qu'il ne veut plus de stagiaire, car il a été désapprouvé par un inspecteur. Je me suis sentie désapprouvée en tant que professeur et en tant que personne durant tous ces mois. Visites inopportunes, sentiment d'être surveillée, malaise vis-à-vis de mes élèves. Un samedi soir, seule, à bout de nerfs, je ne bouge plus. Étrangement calme, c'est la première fois depuis septembre. Je rêve que tout se termine... plus envie de continuer. Je suis un automate, je fixe, plus de larmes. De longues minutes se passent... Que vais-je faire ? J'appelle SOS Détresse Amitié, et je pleure de nouveau. Je me couche avec un somnifère, mon compagnon rentre du travail. J'ai tu ce moment longtemps pour l'épargner. 

  J'ai été arrêtée en tout et pour tout quatre jours durant l'année scolaire, dont une fois car j'étais tombée inconsciente en prenant mon café. L'inspection finale se passera mal. Je n'accuse personne, ma séance était mal conçue. 


  Jusqu'à fin août, je ne savais pas si je voulais continuer.

 


1. Le site sur lequel on consulte les résultats de nos concours.


2. Bon, je vous les fais tous d'un coup : IUFM = Institut Universitaire de Formation des Maîtres (décriés généralement à juste titre) ; IPR = Inspecteur Pédagogique Régional ; CPE =  Conseiller Principal d'Éducation (ex-surgé) ; CDE =  Chef D'Établissement ; ZEP = Zone d'Éducation Prioritaire (mais ça, vous le saviez).

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2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 19:48

couv5

 

 

  Je ne sais si, comme moi, vous fûtes bercés durant votre enfance par Claude, Mick, François, Annie et Dagobert. Je dois dire que je garde du Club des 5 d'Enid Blyton un excellent souvenir : des aventures extraordinaires, des personnages attachants auxquels on s'identifiait facilement, un super-chien presque humain dans ses réactions… Bref, le Club des 5 fut une vraie étape de mon enfance.

  Or donc j'ai un jour entendu qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de la bibliothèque rose. Je ne parle pas ici de la présentation "marketing" de la collection affreuse, ni même des  horribles illustrations de couverture qui ont remplacé les beaux dessins d'époque (qui ont d'ailleurs disparu des pages intérieures, alors qu'ils y rythmaient auparavant l'intrigue)… je parle de la traduction. « Traduction revue », me dit mon édition contemporaine. Et pour cause ! Traduction massacrée serait en fait le terme le plus approprié. Je vous propose donc un petit comparatif entre la traduction originale et celle que l'on peut trouver aujourd'hui dans les librairies, avant d'essayer de tirer de tout cela quelques enseignements. Je m'appuie pour ce faire sur le titre Le Club des Cinq et les saltimbanques, renommé depuis Le Club des Cinq et le Cirque de l'Étoile. À lire pour savoir quoi acheter à notre enfant, petite nièce, arrière-cousin, fils des voisins…

 

 

I- Oui, oui, tout a changé ! (comparaison d'ensemble)

 

  À commencer par le titre, donc, qui évacue le mot « saltimbanque », probablement jugé pas assez politiquement correct (vous verrez, l'accusation n'est pas gratuite). Rien à voir avec une volonté de se rapprocher du titre anglais, au passage. 

 

1) Il est une fois

  Modification la plus radicale : le récit n'est plus au passé simple, mais bien au présent ! 

Claude soupira → Claude soupire

 

2) On n'est pas des nous !

  Le niveau de langue des personnages a singulièrement baissé. Tous les « nous » sont devenus des « on », et le vocabulaire est sacrément appauvri !

Donc, nous n'irons pas à Kernach cet été, conclut François. Qu'allons-nous faire, alors ? → Dans ce cas, c'est très clair : on n'ira pas à Kernach cet été, conclut François. Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Oui, c'est une bonne idée ! → Mais oui, c'est un projet génial !

 

3) Les descriptions, c'est ennuyeux

  Et donc les pauvres descriptions du roman ont fondu. Et on a également coupé un certains nombre de phrases, de répliques : non à la longueur ! 

 

4) Le politiquement correct

  Rappelons que, dans l'histoire, nos amis croisent Pancho, un jeune forain accompagné d'un sympathique singe, et qui est malheureux car il est traité rudement par son « oncle ». Comprenez qu'il est battu. C'est dit dans le livre. Cela fait du jeune garçon un personnage touchant, compagnon d'autres jeunes bambins aux conditions de vie difficiles dont la littérature pour jeunes gens est remplie. Or dans l'édition actuelle, Pancho n'est plus battu : tout au plus a-t-il reçu une fois une gifle de son oncle. Les motivations psychologiques des personnages ne collent d'ailleurs ainsi absolument plus à l'action. 

  Signalons au passage que la méfiance que les forains expriment envers la police a tout bonnement été caviardée, ainsi qu'une scène pourtant pittoresque où une vieille foraine ratatinée récupère les ouistitis enfuis à grand coups de paroles incompréhensibles, façon vieille sorcière. 

  De surcroît, les répliques ont été « redistribuées » entre les différents personnages : ce n'est plus Annie qui pleure à intervalles réguliers ou qui va faire la tambouille. Qu'on se le dise, le sexisme ne passera plus par le Club des 5 ! 

 

 

II- Étude de cas (le chapitre 10)

 

  Afin de bien rendre compte de ce qui a été infligé à la série, j'ai choisi — complètement au hasard — un chapitre du livre et ai comparé avec précision les deux traductions. 

 

VOCABULAIRE/NIVEAU DE LANGUE

Quand ils furent en vue → Quand ils s'approchent

Comptez-vous aller plus loin bientôt ? → Vous comptez rester longtemps ?

Nous resterons ici aussi longtemps qu'il nous plaira → On restera ici aussi longtemps qu'on voudra

Nous aurons du mal à l'empêcher de s'en prendre à ces messieurs → Nous aurons du mal à l'empêcher de vous sauter dessus.

Mon bon Dagobert ! → Salut, toi ! 

Au revoir ! À bientôt ! → Allez ! À bientôt ! Salut !  

 

CAVIARDAGE (politiquement correct)

  Tout le passage où Mick soupçonne à voix haute l'oncle de Pancho d'avoir envisagé de les voler est coupé. Dommage, il permettait de montrer d'intéressantes réactions psychologiques : rougissement de Mick, peur de blesser l'autre, réaction saine de Pancho.

  On ne mentionne plus que l'« oncle » de Pancho a élevé ce dernier, orphelin, juste pour l'argent. 

J'irai dans un autre cirque, parce que , dans celui-ci, on ne veut pas me laisser approcher des chevaux. C'est de la jalousie, j'en suis sûr, parce que je sais m'y prendre avec eux. → caviardé. Bouh les mauvais sentiments ! 

dit Lou en montrant ses vilaines dents jaunes → dit-il en montrant du doigt les roulottes rouges et vertes. 

Tu m'as battu → Tu m'as grondé

Je ne pensais pas que Pancho pouvait s'entendre avec des enfants comme vous. Ce n'est pas son genre ! → Je pensais que c'était une mauvaise idée que Pancho devienne votre ami : il souffrira de vous quitter quand le cirque reprendra la route.

  Admirez comment on a violemment injecté une grosse dose de bons sentiments dégoulinants au méchant oncle. De manière générale, cet oncle perd à peu près tout ses défauts, et on se demande bien ce qu'on en vient à lui reprocher.  

 

CAVIARDAGE (raccourcissement pur, descriptions massacrées, etc.)

Claude trouvait réconfortante la certitude que Dagobert l'entendrait si elle le sifflait. Il accourrait au premier appel ! → Y'a plus !

 (D'autres phrases disparaissent dans le même passage)

Et puis, je me plais avec vous ! — Merci répondit Annie. → y'a plus ! 

Ils passèrent une heure à discuter, puis le soleil disparut dans un flamboiement d'incendie, et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d'or. → Ils passent encore une heure à discuter, puis le soleil disparaît derrière les sommets alpins, et le lac prend des reflets dorés. 

 

 

III- Synthèse


  Si nous résumons rapidement, le lexique s'est appauvri ainsi que les descriptions, le langage est plus « proche » de celui des jeunes, le passé simple —probablement jugé trop difficile d'accès — a disparu, la complexité psychologique des personnages ainsi que leurs caractéristiques propres ont été gommées… et surtout le texte a été soumis à une véritable révision idéologique, façon Anastasie ! La gentillesse irradie, suinte de partout ; les méchants ne sont plus trop méchants ; l'expression des préjugés est évacuée ; la figure de l'enfant battu est pudiquement passée sous silence ; les scènes de genre qui présentent le monde des forains comme un groupe social doté d'un certain protectionnisme, d'une certaine méfiance des étrangers et de pratiques parfois hors du commun ont disparu. Ajoutons à cela quelques incohérences délicieuses : on fait intervenir Dagobert dans le dialogue à un moment où il n'est pas là ; et surtout, les membres du Club des 5, désormais armés de leurs téléphones portables, vont quand même frapper à la porte de la ferme pour téléphoner (leur couverture réseau n'a pas l'air excellente !).

  Que s'est-il passé ? On peut y voir d'une part l'influence du pédagogisme : nul doute qu'une personne dotée des meilleures intentions du monde s'est dit que non, vraiment, ces histoires étaient un peu dures, et qu'il fallait lisser tout ça, pour ne pas présenter aux enfants des choses qui pourraient les choquer, leur donner de mauvaises idées, etc. 

  Mais j'y vois aussi une marque de la baisse du niveau. On ne révise pas des traductions à ce point si ce n'est aussi pour des raisons commerciales. Pourquoi ce lexique rachitique, ce présent de l'indicatif ? Mais parce qu'il faut continuer à vendre les livres, bien sûr, et pour cela, il faut que le maximum d'enfants puissent les lire ! De là à dire que le niveau de lecture baisse et que les commerciaux s'en sont rendu compte et on cherche à remédier à cela, il n'y a qu'un pas que je me permets de franchir. 

 

  En conclusion, si vous aussi vous avez aimé le Club des 5 et si vous souhaitez faire partager ce plaisir aux jeunes gens d'aujourd'hui, le marché de l'occasion vous tend les bras !  

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