Suite à la remise du rapport annuel du Haut Conseil de l'Éducation1 (téléchargeable ici) — rapport qui pose des constats pas toujours inintéressants, mais pour hélas les utiliser afin de nourrir une propagande pro-socle commun particulièrement vomitive — on voit fleurir les analyses sur le collège, maillon faible du système scolaire. Comprenez qu'après avoir réformé le primaire (de façon hélas discutable) et le lycée (de façon indiscutablement catastrophique), on n'allait pas les accuser de tous les maux du monde, quand même : on les a réformés, donc ils fonctionnent bien ! Et comme ça fait un petit moment qu'on n'a pas touché en profondeur au collège, c'est que c'était probablement de ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal2.
Le HCE l'a pourtant signalé (pour l'oublier tout aussitôt), dans une sous-partie dont le titre est une lapalissade de la plus belle eau :
« 2.2 Le collège hérite des déficiences de l’école primaire »
Ça c'est ben vrai !
Mais en fait oui, c'est vrai, très vrai, et c'est d'ailleurs terrible. Certes, on trouvera toujours des esprits forts pour dire que chaque maillon du système scolaire rejette la faute sur le maillon précédent : ce bel apophtegme ne doit toutefois pas nous empêcher d'analyser les faits. Quels sont-ils ?
Tout d'abord, les objectifs du primaire. Cet échelon d'enseignement élémentaire est là pour transmettre les éléments du savoir, tout simplement. Ces bases incontournables sur lesquelles on pourra construire des spécialisations dans le secondaire (avec un spécialiste par discipline), puis dans le supérieur (avec une spécialisation accrue dans un ou deux domaines). Lire, écrire et compter, résumerions-nous de façon un peu rapide mais globalement juste (en y ajoutant un minimum de culture historique, géographique et scientifique). Certains y ajouteraient volontiers l'étude d'une langue vivante, mais depuis qu'on a appris de la bouche d'un haut représentant de l'État qu'au primaire, c'était juste décoratif (voir article précédent), on peut peut-être s'en passer.
Or tout le monde vous le dira : ça ne marche pas. Et d'accuser l'évolution de la société, les nouvelles technologies (qui, par un renversement conceptuel proprement délirant, sont censées sauver les élèves des problèmes qu'elles créent grâce à leur utilisation massive dans les établissements scolaires), les mentalités, l'immigration, la pauvreté, la démission des parents, tout ce qu'on voudra…
Certes. Aucun de ces facteurs n'est tout à fait anodin, à mon sens (surtout la démission des parents). Mais après mûre réflexion, il y a trois éléments fondamentaux de l'école primaire qui me paraissent plus importants encore.
J'accuse2 donc la diminution des horaires ; j'accuse également l'ineptie des méthodes et des programmes qui vont avec ; j'accuse enfin… les enseignants du primaire. Mais avant que ces derniers ne m'envoient des brûlots dans la partie « Commentaires », je me permets de développer :
1) Les horaires
Sur la diminution des horaires, je n'irai pas bien loin : le comparatif de l'association Sauvez les lettres est éloquent. Vous pouvez le consulter ici. Moins d'heures de français = une moins bonne maîtrise des éléments de base : la logique est imparable. À la place, les élèves font des zarts, de la techno, des débats citoyens et n'apprennent pas l'anglais. Et du soutien pour combler les lacunes qu'ils ont forcément développées. Du temps merveilleusement utilisé.
2) Les programmes et les méthodes
Sur le programmes et les méthodes, je m'attarderai un peu plus. Je vous épargne ma traditionnelle fustigation de l'évaluation par compétences, qui sclérose le primaire depuis quelques années, pour le plus grand malheur de tous. Je vous épargne également la ritournelle sur les méthodes globales et semi-globales (qui oui, sont toujours majoritaires à l'heure actuelle), sur le fait qu'ont déboulé au collège depuis quelques années les élèves ayant subi les programmes de 2002 dont on avait tout bêtement supprimé la grammaire (!!), remplacée par la nettement plus sexy « Observation Réfléchie de la Langue ». On voit le résultat : il est à pleurer3.
Excursus personnel : je vois pas mal d'élèves au demeurant volontaires et travailleurs, qui ne sont pas des génies mais pas non plus des déficients mentaux — bref, des élèves moyens — arriver en 6e avec un niveau de maîtrise de la langue française déprimant. À l'oral, la lecture est hachée et fautive. À l'écrit, l'orthographe est un champ de ruines. Pourtant, ces élèves (qui apprennent avec sérieux et font ce qu'on leur demande), placés dans un cadre strict et logique, nourris à la grammaire de phrase la plus basique et la plus primaire, font des progrès surprenants et analysent joyeusement des pronoms adverbiaux4 COI5 au troisième trimestre. Ce qui m'amène à mon troisième point :
3) Les professeurs des écoles
Foin de langue de bois : tout le monde sait que les parents bien informés cherchent l'instit' à l'ancienne, celle (généralement… Parfois, c'est celui, mais le primaire est très très féminisé) qui vous parle d'un temps où les moins de vingt ans n'allaient pas à l'IUFM (les plus de vingt ans pas davantage) ou ne faisaient pas de Master en sciences de l'éducation. Celle sur laquelle les réformes ont glissé comme l'eau sur la plume du canard. Celle qui ne fait pas de fautes d'orthographe.
Car sachez-le : pour être professeur des écoles6, que faut-il faire (nous parlerons des épreuves actuelles, mais celles d'il y a quelques années étaient fort similaires) ?
- Il faut passer deux épreuves écrites de coefficient identique (3). Une de maths et sciences où l'on fait d'une part des maths (sur 12 points), et d'autre part des science et de la techno (sur 8 points). Et une de français et d'histoire géographie où l'on fait d'une part de l'histoire, de la géographie mais aussi bien entendu de l'éducation civique (sur 8 points), et d'autre part… si à ce moment précis, vous avez mentalement complété la phrase par "du français", vous avez perdu ! Voilà ce qu'il en est :
« Le candidat doit répondre, sous la forme d'une analyse, d'une synthèse ou d'un commentaire, à une question relative à un texte ou à un ensemble de textes littéraires ou documentaires dont certains peuvent avoir trait à l'acquisition et à l'enseignement du français. La production écrite du candidat doit permettre au jury d'évaluer son aptitude au raisonnement, à la structuration ordonnée d'une pensée logique ainsi que sa capacité à exposer de façon claire, précise et simple une problématique complexe. »
Rassurez-vous, le candidat doit ensuite répondre à 3 questions de grammaire, orthographe ou lexique. Voilà qui va des mieux ! On est sauvé !
Mais ce qui est encore plus gênant, c'est que l'orthographe et la syntaxe pour chaque épreuve écrite ne peuvent au maximum être pénalisées que de 3 points ! Rien d'irrattrapable pour qui sait courir vite…
- En effet, dans les deux épreuves orales (coefficient 3 chacune), il s'agira de préparer et présenter une séquence d'enseignement en mathématiques (12 points) puis de présenter une œuvre plastique ou filmique de sa réalisation, ou de chanter ou de jouer d'un instrument, ou de danser ou de courir un 1500 mètres. Et d'expliquer en quoi cette pratique est formidable pour nourrir son futur enseignement (8 points). L'autre épreuve a beaucoup fait parler d'elle, puisqu'il s'agit d'une présentation d'une séquence de français accompagnée d'une interrogation sur la compétence « Agir en fonctionnaire de l'État de façon éthique et responsable ». Rassurez-vous : on ne va pas vraiment juger des compétences en langue française du candidat, mais plutôt de sa capacité à réciter et à appliquer l'idéologie en vigueur (de toute façon, on lui fournit un dossier pour pallier ses carences en matière de français). Quant à la seconde partie de l'épreuve, je préfère garder le silence là-dessus, de peur de dire des grossièretés.
Résumons-nous : la maîtrise de l'orthographe, de la grammaire, de la syntaxe et du lexique sont depuis un bon moment réduites à portion congrue dans les concours de professeurs des écoles. Conséquence : on embauche entre autres des gens qui ne maîtrisent pas correctement notre langue et donc seront incapables de l'enseigner comme il faut. Une collègue et amie me racontait qu'elle avait été sollicitée par une amie sienne pour corriger son mémoire IUFM (c'était le bon vieux temps) truffé de fautes. Ce sont ces gens-là qui sont censés inculquer les éléments, les bases de la langue française aux élèves. Ce genre d'anecdote est loin d'être un cas isolé.
Dans ces conditions, comment voulez-vous que ça se passe bien ?
C'est pourquoi, si j'accuse les enseignants du primaire, ce n'est pas parce qu'ils feraient exprès de saboter les choses, loin de là : ils ne sont pas responsables du fait d'avoir été recrutés. Ni du fait d'avoir été mal formés (ou déformés, ou plus formés du tout). Mais c'est bien leur mode de recrutement qui me paraît aberrant. Le profil idéal tient davantage du singe savant qui récite la vulgate en cours que du professionnel maîtrisant les savoirs qu'il doit transmettre.
Et c'est une catastrophe. Qui n'est pas prête de s'arrêter.
…D'autant que l'instit' à l'ancienne (surtout si elle a trois enfants), elle en a profité pour partir en retraite pendant qu'il en est encore temps.
1. La composition du HCE, disponible à la fin du rapport, rappelle à tous que nous avons affaire à des gens de terrain, qui croisent des élèves du secondaire tous les jours : un conseiller à la Cour des Comptes, un président de banque, une directrice d'agence, des professeurs d'université…
2. Et une référence culturelle, une !
3. L'analyse s'applique tout autant au collège, pour le coup. Mais les dégâts faits en primaire, eux, sont irrémédiables : les professeurs du secondaire, même animés des meilleures intentions du monde, arrivent trop tard.
4. en, y.
5. Complément d'Objet Indirect. Exemple : je pense au niveau de mes élèves.
6. Un jour, on a trouvé qu'« instituteur », ça faisait trop plouc…
Celeborn 08/12/2010
Didier 07/01/2011
Céline 30/07/2011
Celeborn 30/07/2011
jph 14/12/2011