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24 décembre 2016 6 24 /12 /décembre /2016 15:31
Les Réac' de l'École : une chaîne nébuleuse

Comme beaucoup d'entre vous, je suis tombé hier sur mon réseau social préféré sur la cartographie de la nébuleuse réactionnaire publiée par Questions de classe. Ce schéma, inspiré d'un ouvrage similaire réalisé par La Horde sur l'extrême-droite, prétend offrir la représentation synthétique « d'une nébuleuse de personnalités et de réseaux caressant le rêve de rétablir un état scolaire — et social — ancien. »  Toutes enrôlées sous l'appellation unique « réac-publicains », ces structures et personnalités se caractérisent par le fait qu'elles évoquent « inlassablement l'effondrement du niveau et la décadence de l'institution », et qu'elles appellent de leur vœux la « restauration de l'ordre moral et de la nation. »

Cette cartographie présente ainsi 3 groupes bien identifiés : les intégristes et ultra-libéraux scolaires, les idéologues de l'identité et les nationaux-républicains. Tous les trois gravitent autour d'un même soleil noir : le Front National.

L'auteur, Grégory Chambat, explique dans un texte d'accompagnement comment il est parvenu à relier tout ce petit monde. Parfois, le lien est ténu. Parfois, il est inexistant, tant dans le texte que sur la carte (l'éventail de « littérature » décliniste ou d'associations de l'anti-pédagogisme est posé là sans explications). À l'arrivée, on se retrouve avec un objet que je trouve proprement scandaleux.

 

Il n'échappera à personne que je suis vice-président d'un syndicat de l'Éducation nationale, le SNALC. Et que cette organisation se retrouve dans la cartographie, reliée par traits et pointillés successifs à la Manif pour Tous, au Bloc identitaire, à Dieudonné, aux négationnistes . Et bien sûr au FN, puisque c'est le point de départ de l'exercice.

Toute personne me connaissant un minimum (et connaissant mes positions sur les questions sociétales) ne manquera pas d'être surprise : « mais alors, tu es un réactionnaire d'extrême droite ? » C'est sûrement ça, oui. Comme Jean-Pierre Chevènement, qui figure lui aussi dans la cartographie.

 

En fait, cette cartographie, même accompagnée de son texte explicatif, est une cartographie des présupposés idéologiques de son auteur, qui va de raccourci en amalgame, suivant une logique qui s'apparent davantage à « marabout-bout d'ficelle » qu'à une enquête approfondie. Alors ça ne veut pas dire que tout est à jeter, ou que l'explication en elle-même n'est pas intéressante à analyser. Mais le souci, c'est qu'on est surtout dans la volonté de justifier à tout prix (et a posteriori) la catégorie des « réac-publicains » créée pour l'occasion. Et pour ce faire, le plus petit bout d'interview, la plus insignifiante virgule pourra être retenu contre vous si l'auteur a décidé que vous seriez sur la carte.

C'est ainsi qu'on est confronté à deux biais majeurs :

 

  • l'impossibilité de relier réellement les éléments de la nébuleuse entre eux. Par exemple, entre le SNALC qui défend une École publique de qualité pour tous (avec des propositions concrètes) et la Fondation pour l'École dont l'objectif est de créer et promouvoir des écoles privées hors-contrat, le positionnement est diamétralement opposé. On retrouve cette divergence absolue jusque dans un article du Café Pédagogique. De même, il va falloir m'expliquer quelle est la cohérence d'une nébuleuse qui comprend tant Chevènement que Dieudonné. À vouloir traquer la réaction scolaire au niveau microscopique chez chacun, Chambat fabrique un assemblage sans rime ni raison au niveau macroscopique. On remarquera au passage que dans la synthèse cartographique (mais les explications du texte adjoint ne me paraissent pas plus convaincantes), mon organisation n'est reliée que par des « contacts anciens », qui de surcroît ont été visiblement rompus (le symbole du petit éclair) ;

 

  • l'arbitraire de la délimitation. Un exemple simple. En tant que responsable syndical, j'ai des « contacts occasionnels », et même des « liens réguliers » (pour reprendre la terminologie employée) avec les responsables du SNES, de la CGT ou de Sud-Éducation. On a fait de nombreuses intersyndicales ensemble sur des sujets variés, signé des lettres communes, etc. Alors pourquoi ne pas poursuivre la cartographie, par exemple avec une jolie case reliée au SNALC intitulée « les syndicats jamais contents » et qui comprendrait ces organisations ? Alors évidemment, l'idée de relier Sud au FN paraît immédiatement fort baroque, mais l'est-elle davantage que celle consistant à relier des syndicats défenseurs de l'école publique à des associations qui cherchent à la démolir (ou aux « conspirationnistes », alors qu'on veut avant tout développer l'esprit critique chez nos élèves) ? Qu'on se rassure, l'association Questions de classe regroupant, de l'aveu même de Chambat, « des militants CNT - SUD - CNT-SO, Emancipation, Eé, non syndiqués » (NDLR : Émancipation et École émancipée sont des tendances du SNES), l'extension du domaine de la carte ne risque pas d'arriver. 

 

Et c'est bien entendu là qu'on comprend le projet dans son ensemble : coller l'étiquette de « réac-pulicain » à une personne ou un groupe est un moyen facile de le disqualifier d'emblée (et donc de qualifier ceux qui s'opposent à lui). D'ailleurs, plusieurs joyeux responsables et militants syndicaux (d'organisations variées) se sont dépêchés de faire circuler le document en question et de le commenter, à base de « à lire et vérifier avant de citer n'importe qui dans les débats d'éducation » (si t'es sur la carte, tu n'as pas à être écouté sur la question), de « Il y a apparemment des collègues qui ont des sympathies, voire font la promotion, de mouvements dont ils ignorent l'origine et les valeurs » (si t'es sur la carte, tes valeurs sont dégueulasses) ou encore de  « on n'y est pas pour grand chose nous si l'école fabrique des convergences un peu honteuses en effet. »

 

On touche ici, je crois, au nœud du problème : la notion de « convergence ». Car si tout ce beau (et souvent moins beau) monde est associé, c'est qu'il y aurait des convergences dans la vision de l'École, mais aussi dans les objectifs poursuivis par l'ensemble (rappelons-les : un redressement de l'école qui préfigure la « restauration de l'ordre moral et de la nation »). En gros, si mon syndicat est dans le lot, ce n'est pas tant parce qu'un adhérent aurait un jour « dérapé » (j'espère qu'il ne s'est pas fait trop mal), mais c'est parce qu'on est des « déclinistes ». Et que le FN aussi. Et que la Fondation pour l'École aussi. et que Chevènement aussi. C'est ça, la principale « convergence » soulevée.

 

Sauf qu'à ce niveau, il faudrait aussi inclure les enquêtes internationales dans la cartographie (et donc l'OCDE). Et le département d'étude statistique du ministère, qui produit ce genre de document. Parce que le constat que non seulement l'École n'est pas très en forme, mais de surcroît que ça ne s'améliore pas, ce n'est pas un constat idéologique : c'est la réalité. Et plutôt que de l'admettre clairement, on se réjouit des résultats au Bac, on fait un barème du Brevet tellement avantageux que c'en est presque indécent, etc. Et on laisse à tout un chacun, qu'il soit bien ou mal intentionné vis-à-vis de l'école publique, la possibilité de se saisir de constats hélas irréfutables pour justifier tout et n'importe quoi. Pire : toute personne partant de ces constats pourra immédiatement être assimilée à la fachosphère. Tu dis que l'École va mal ? Alors tu es un réac-publicain qui gravite autour du FN. Si tu touches aux IUFM (ESPE), tu es le cousin de Christine Boutin.

 

On pourra toujours dire qu'il faut apprendre à lire ce type de documents, que le texte d'accompagnement met en perspective… je n'en crois pas un seul mot. Ce document montre très clairement la volonté de regrouper sous un étendard commun l'ensemble des personnes et groupes à qui l'on s'oppose, et d'en profiter pour salir par des noms judicieusement placés des associations parfaitement légitimes et fréquentables. On appellera ça comme on voudra (caricature, amalgame…), mais pour moi il n'y a qu'une seule expression qui recouvre ce que j'ai ressenti en voyant et lisant ce document : malhonnêteté intellectuelle.

 

NB : j'ai par le passé proposé à deux reprises à l'auteur de cette carte une rencontre, afin justement d'échanger sur sa notion de « réac-publicain » et sur ce qu'était mon syndicat. On aurait pu penser que quelqu'un aussi passionné par le fait d'enquêter sur cette nébuleuse allait sauter sur l'occasion de rencontrer un responsable d'icelle. Je n'ai évidemment jamais eu de réponse. C'est dire le niveau de sérieux de son « enquête ». 

 

 

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commentaires

Jean 08/01/2017 11:40

Votre propos est pertinent. Cependant, comme beaucoup de textes écrits par des enseignants concernés et attentifs, il y manque une dimension essentielle. Ce que vous décrivez est un procédé rhétorique général visant à discriminer et marginaliser ces interlocuteurs portants une voix dissonante, une contradiction à une ligne idéologique dominante ou doxa politicienne.

Arthur Schopenhauer dans sa "Dialectique éristique (L'Art d'avoir toujours raison)" détaille ces abus de la logique qu'il oppose à la philosophie comme recherche du Vrai. Ceux qui ont recours aujourd'hui à ces méthodes de mauvais aloi en ont fait un système de manipulation de l'opinion et de gouvernement tyrannique. Ils disposent de toute une panoplie d'officines et de porte-paroles qui ont un accès prioritaire sur les plateaux de télévision, dans la presse et sont promus facilement aux plus hautes responsabilités. Mme Najat Vallaud-Belkacem fait incontestablement partie de cette mouvance et il n'y a rien d'étonnant qu'une réforme dont elle porte l'essentiel soit l'occasion d'une émergence explosive de ces manifestations de mauvaise foi et désordre de la pensée. Il faudrait donc s'interroger en premier et dernier lieu sur cette vision instrumentaliste du débat démocratique, sur ces acteurs rompus en sophismes et syllogismes et sur les finalités de toute cette emprise sur la culture et l'éducation de ces "nouveaux philosophes" et pseudo-pédagoques.

Ici et là certains auteurs vous offrent des clés de lecture et des synthèses, un point de vue de sociologie politique qui complèterait vos observations et répondrait en partie à vos questions. Par exemple dans un texte intitulé "Ultralibéralisme et guerre sociale - La France dans les griffes du Pentagone" l'auteur détaille : "Dès 1945 un programme d'ingérence culturelle [12] est mis en œuvre dans tous les pays européens sous tutelle. Il s'agit de substituer à l'influence de l'intelligensia marxiste ou celle plus généralement humaniste, une sous-culture favorable aux intérêts économiques et politiques outre-atlantique [13]. La cible à atteindre est cette littérature engagée, ce théatre populaire (inspiré de la culture classique grecque d'Euripide, Sophocle, etc.) : c'est à dire une culture qui offre les prémisses d'une réflexion approfondie sur la société, qui porte les éléments d'un débat rationnel et pertinent sur les conditions sociales et les valeurs politiques. Or il s'agit à la fois de s'opposer frontalement à toute diversité de la pensée et de la pousser par des problématiques binaires vers l'amalgame et des positions extrémistes ; mais surtout de faire diversion par des programmes de divertissement qui occuperont les cerveaux disponibles et conformeront les mentalités aux valeurs et comportements favorables aux intérêts de l'oligarchie US."
http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/ultraliberalisme-et-guerre-sociale-186083

Votre ministre de tutelle ayant participé en 2006 au programme « Young Leaders » de la French American Fondation ne peut pas ignorer ces méthodes utilisées tout azimut pour fausser le débat démocratique naturel et y imposer dans ses conclusions les termes d'une stratégie manipulatoire. Autant dire que si les arguments de beaucoup d'opposants à cette réformette (#collège2016) sont valables, ils ne pèsent pas grand poids face à une offensive de si large envergure disposant d'un grand pouvoir de saturation médiatique et de relais institutionnels bien établis. D'autant plus si ils ignorent d'où viennent les coups et quelles positions restent encore à conquérir à leur adversaires pour emporter la partie et achever une mission de déstabilisation de l'éducation nationale.

Vous pouvez croire qu'il s'agisse d'un énième délire complotiste... Mais si vous savez en décrypter les outrances et en recycler les questionnements dans des formules ayant tous les codes de la convenance et du bon gout, la verticalité de ce point de vue vous portera loin, plus précisément derrière le dos de ces agitateurs de marionnettes qui nuisent tant à la République et à l'avenir de ses enfants.

Jean 08/01/2017 11:29

Votre propos est pertinent. Cependant, comme beaucoup de textes écrits par des enseignants concernés et attentifs, il y manque une dimension essentielle. Ce que vous décrivez est un procédé rhétorique général visant à discriminer et marginaliser ces interlocuteurs portants une voix dissonante, une contradiction à une ligne idéologique dominante ou doxa politicienne.
Arthur Schopenhauer dans sa "Dialectique éristique (L'Art d'avoir toujours raison)" détaille ces abus de la logique qu'il oppose à la philosophie comme recherche du Vrai.
Ceux qui ont recours aujourd'hui à ces méthodes de mauvais aloi en ont fait un système de manipulation de l'opinion et de gouvernement tyrannique. Ils disposent de toute une panoplie d'officines et de porte-paroles qui ont un accès prioritaire sur les plateaux de télévision, dans la presse et sont promus facilement aux plus hautes responsabilités. Mme Najat Vallaud-Belkacem fait incontestablement partie de cette mouvance et il n'y a rien d'étonnant qu'une réforme dont elle porte l'essentiel soit l'occasion d'une émergence explosive de ces manifestations de mauvaise foi et désordre de la pensée. Il faudrait donc s'interroger en premier et dernier lieu sur cette vision instrumentaliste du débat démocratique, sur ces acteurs rompus en sophismes et syllogismes et sur les finalités de toute cette emprise sur la culture et l'éducation de ces "nouveaux philosophes" et pseudo-pédagoques.
Ici et là certains auteurs vous offrent des clés de lecture et des synthèses, un point de vue de sociologie politique qui complèterait vos observations et répondrait en partie à vos questions.
Par exemple dans un texte intitulé "Ultralibéralisme et guerre sociale - La France dans les griffes du Pentagone" l'auteur détaille :
"Dès 1945 un programme d'ingérence culturelle [12] est mis en œuvre dans tous les pays européens sous tutelle. Il s'agit de substituer à l'influence de l'intelligensia marxiste ou celle plus généralement humaniste, une sous-culture favorable aux intérêts économiques et politiques outre-atlantique [13]. La cible à atteindre est cette littérature engagée, ce théatre populaire (inspiré de la culture classique grecque d'Euripide, Sophocle, etc.) : c'est à dire une culture qui offre les prémisses d'une réflexion approfondie sur la société, qui porte les éléments d'un débat rationnel et pertinent sur les conditions sociales et les valeurs politiques. Or il s'agit à la fois de s'opposer frontalement à toute diversité de la pensée et de la pousser par des problématiques binaires vers l'amalgame et des positions extrémistes ; mais surtout de faire diversion par des programmes de divertissement qui occuperont les cerveaux disponibles et conformeront les mentalités aux valeurs et comportements favorables aux intérêts de l'oligarchie US."
Votre ministre de tutelle ayant participé en 2006 au programme « Young Leaders » de la French American Fondation ne peut pas ignorer ces méthodes utilisées tout azimut pour fausser le débat démocratique naturel et y imposer dans ses conclusions les termes d'une stratégie manipulatoire.
Autant dire si les arguments de beaucoup d'opposants à cette réformette (#collège2016) sont valables, ils ne pèsent pas grand poids face à une offensive de si large envergure disposant d'un grand pouvoir de saturation médiatique et de relais institutionnels bien établis. D'autant plus si ils ignorent d'où viennent les coups et quelles positions restent encore à conquérir à leur adversaires pour emporter la partie et achever une mission de déstabilisation de l'éducation nationale.
Vous pouvez croire qu'il s'agisse d'un énième délire complotiste... Mais si vous savez en décrypter les outrances et en recycler les questionnements dans des formules ayant tous les codes de la convenance et du bon gout, la verticalité de ce point de vue vous portera loin, plus précisément derrière le dos de ces agitateurs de marionnettes qui nuisent tant à la République et à l'avenir de ses enfants.

Spinoza1670 24/12/2016 19:22

Excellente critique de ce torchon infâme !
Merci de relever le niveau !

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