Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 juin 2013 7 16 /06 /juin /2013 19:48
Redoublement des élèves : argent trop cher

  Après une petite pause causée par une très légère surcharge d'activités venant de pair avec d'intenses séances d'écriture syndicale qui ne me motivent hélas pas toujours à écrire à nouveau sur l'École en rentrant chez moi, voici un petit article en forme de coup de gueule.

 

  Je vous ai, je crois bien, déjà longuement parlé de « l'intérêt de l'enfant », ce concept tout à fait vide de sens qu'on brandit comme un étendard chaque fois qu'on veut imposer ses idées sans trop se fatiguer dans le domaine scolaire. Je profite de ce qui est en train de se passer dans mon établissement — mais c'est probablement la même chose dans bien d'autres endroits — pour vous montrer à quel point l'intérêt de votre, de nos enfants, on s'en moque bien. Mais bien. Mais alors vraiment bien.

 

  Or donc sachez que, quoi qu'on puisse penser de l'intérêt de redoubler dans notre système1, le redoublement d'un élève est soumis à un impératif majeur : la contrainte économique. Cela se déroule ainsi : BIEN AVANT les conseils de classe du troisième trimestre, la dotation horaire de l'établissement pour l'année suivante a déjà été votée, et avec elle le nombre de classes par niveau qui existeront à la rentrée, le tout fondé sur des prévisions de l'institution d'une part, du chef d'établissement d'autre part, la première s'évertuant à voir le verre à moitié vide, et le second à moitié plein2.

 

  Vous voyez venir le problème : arrive le moment où un ou plusieurs niveaux sont déjà pleins comme des œufs, à 29/30 par classe, et c'est là que l'idée de faire redoubler un élève se heurte à la capacité d'accueil de vos salles de classe, à la vindicte de vos professeurs qui en ont (et à raison) ras-le-bol que le nombre d'élèves par classe suive le taux d'inflation du pays, et à l'impossibilité d'obtenir une ouverture de classe sans beaucoup pleurer, beaucoup gueuler, le tout pour n'avoir dans le meilleur des cas qu'un surplus tardif en heures souvent supplémentaires qui va vous obliger à négocier pour chaque matière, à vous pourrir tout votre été pour la constitution des emplois du temps, sans être sûr qu'il y aura bien des professeurs devant les élèves de cette nouvelle classe en septembre.

 

  Et c'est là qu'on déconseillera de faire redoubler les élèves de tel niveau, sachant à l'avance que l'on n'aura pas les sous pour le faire. Je veux être sûr que vous ayez bien tout compris : on se fiche totalement de savoir si ce redoublement pourrait ou non être profitable, si l'élève pourra suivre l'année d'après ou si l'on sait déjà qu'il va couler corps et bien… Si les effectifs ne le permettent pas, on ne le fera de toute façon pas redoubler ! Tant pis pour lui, il n'avait qu'à pas avoir du mal. Et tant mieux pour les finances des uns et des autres, qui se porteront mieux si Zorglub passe en 5e plutôt que s'il redouble sa 6e.  

 

  On en est arrivé à un niveau de délire du système à peine concevable : non seulement les vrais spécialistes de la question, i.e. les professeurs, n'ont plus qu'un avis consultatif puisque le conseil de classe ne fait que proposer et ne décide plus de rien ; non seulement le chef d'établissement peut désavouer son équipe en faisant passer après un entretien express avec les parents dans son bureau un élève que les enseignants avaient souhaité faire redoubler ; non seulement on a mis en place un simulacre de juridiction (une commission d'appel) qui peut dire m… à l'établissement tout entier ; non seulement tout ça sape l'autorité de notre institution et ruine sa crédibilité ; mais de plus, alors que tout le monde peut être d'accord pour dire qu'un redoublement est la meilleure solution (ou la moins mauvaise), on n'ira même pas le proposer car la structure prévisionnelle fait que ce redoublement ne cadre pas avec ce que l'administration centrale avait anticipé sur le plan des gros sous ! 

 

  Soyez les bienvenus dans le monde de la folie, du masochisme, des contraintes absurdes, des règles abconses, des boules de cristal en panne, des bons sentiments et des mauvaises actions, de l'auto-dénigrement et de la chienlit réunis : l'Éducation nationale.  

 

_______________________________________________________________________

1. Pour ceux que la question intéresse, je vous invite à lire un de mes articles sur le sujet ici.

 

2. Comprenez par-là que l'institution est toujours très pessimiste concernant le nombre d'élèves que vous aurez, ce qui lui permet de vous donnez le moins de moyens possibles. Pour contrebalancer, le chef d'établissement peut tenter d'être plus optimiste afin d'obtenir une rallonge.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

plomberie paris 29/01/2015 18:33

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

Nanttebes 29/06/2013 16:08

Je propose peut etre quelque chose d'idiot... mais il est evident que certains enfants apprenent plus vite que d'autres. C'est injuste mais c'est comme ca!
Pourquoi empêcher certains d'avancer plus vite en favorisant les sauts de classe pour les enfants doués... économiquement, un saut de classe pour un compense un redoublement pour un autre.
Ne s'occuper des meilleurs que 4 ans pour pouvoir consacrer 6 ans aux plus faibles : je vois pas ou est le problème. Pourtant bien souvent le saut de classe est une pratique tabou.

Nicolas 19/06/2013 16:26

mail

Nicolas 20/06/2013 09:47

Quelqu'un a dit "toute méthode est regrettable qui prétend faire boire un cheval qui n'a pas soif".
On peut accuser l'élève qui n'a pas soif de connaissances, le menacer, le flatter mais autant parler à un sourd.
Lui donner soif est bien plus dur, c'est le réel "enjeu" de l'école. La réussite vient après.

Oui, je connais bien l'insulte "intello" oui. Je l'ai proféré à maintes reprises et j'ai compris pourquoi maintenant.

Pour continuer la réflexion, http://www.meirieu.com/pourquoi.htm

Cordialement,

Nicolas

Celeborn 19/06/2013 17:38

Mon expérience (en tant que témoin plutôt que participant, pour le coup) montre qu'hélas, à un moment, les explications des enjeux ne portent pas. J'ai vu beaucoup d'élèves à qui l'on parle énormément de la confiance qu'on met en eux, de l'importance qu'il y a à davantage travailler l'année suivante s'ils veulent réussir, et tout ce genre de choses. Le bilan est déprimant. Ça ne sert non pas dans la majorité, mais bien dans la quasi totalité des cas, à rien. Je n'accuse personne, mais je constate : l'enjeu de la réussite à l'école, beaucoup d'élèves n'en ont vraiment plus rien à faire.

Ensuite, un élève qui sait mal lire et à qui on n'apprend pas mieux à lire l'année d'après, car on a d'autres choses à faire, c'est un élève perdu. Alors si l'on mettait en place un véritable accompagnement, avec une structure et/ou du personnel pour ça, ça pourrait peut-être fonctionner, oui. Sauf qu'on ne le fait pas ; l'élève sera dans la classe, traité comme tous les autres (car le prof aura tout autant que lui de l'année d'en-dessous bien d'autres soucis à gérer).
Une fois encore, le redoublement ne fait pas de miracles, et m'est avis qu'il est + efficace tôt que tard.

Enfin, un élève qui ne parvient pas à suivre est tout aussi humilié, voire davantage, qu'un élève qui redouble et qui peut à l'occasion utiliser ce qu'il a pu retenir de l'année précédente. Bien entendu, dans certaines classes, c'est le problème inverse, et ce sont les élèves sérieux et travailleurs, minoritaires, qui sont humiliés. Vous n'imaginez pas à quel point "intello" peut être une insulte, et jusqu'où ça peut aller. Je crois que les redoublants sont loin d'être les + humiliés dans les établissements scolaires.

Nicolas 18/06/2013 17:46

Monsieur Celeborn, j'ai lu avec intérêt votre papier cependant je reste assez perplexe.
Pourquoi raisonner en termes de niveau et non en terme d'épanouissement ? Tant qu'un élève n'a pas de plaisir à apprendre, pourquoi lui demander d'avoir un niveau ? De toute façon, il atteindra ce niveau dès qu'il y trouvera du plaisir, je n'ai jamais rencontré un enfant souhaitant échouer. Ajouter à cela l'humiliation inévitable, même si elle est refoulée, d'être dans une classe d'âge plus jeune que soi (l'école est un apprentissage avant tout social, où ce genre de détails compte énormément dans les rapports aux camarades et aux enseignants). Vous avez alors un enfant qui n'a toujours pas de plaisir à apprendre mais qui risque également de perdre confiance en lui.
Vous dites vouloir lancer un coup de gueule, j'avoue m'y perdre un peu...
D'autant que j'avais particulièrement accroché sur le titre de votre blog "Je suis en retard" espérant trouvé ce regard critique sur les impératifs scolaires souvent absurdes : qu'il s'agisse d'horaires ou de "niveaux".
Cordialement,
Nicolas, ancien élève ayant redoublé

Nicolas 19/06/2013 12:27

Merci de votre réponse.
Certes nous divergeons. Pour autant, je suis tout à fait d'accord sur des alternatives au redoublement comme celle des propositions d'orientations plus précoces, tant qu'elles permettent de revenir au cursus général dès que possible (sinon cela ne fera que renforcer les inégalités, les filières pro sont déjà majoritairement populaires). Alternatives qui permettraient de combattre les sorties du système scolaire en augmentation depuis 2000 et la diminution des redoublements(comme quoi le problème est complexe).

En revanche, n'est-il pas dommage de considérer uniquement l'échec des élèves pour justifier ces choix? Il me semble que l'échec des élèves (faisons attention à ce terme car il peut s'agir seulement de difficultés n'ayant jamais été réellement travaillées) devrait tout autant être considéré comme celui des enseignants et d'un système révolu. Et je n’ai aucun intérêt à accabler qui que ce soit, il ne s'agit pas de culpabiliser mais de questionner.
Ainsi, si on réfléchit au "risque" de faire passer un élève sachant mal lire comparativement au "risque" de le faire redoubler, je ne suis pas certain que ce dernier choix paraisse plus logique. Deux raisons principales à cela. D'abord parce qu'un bon redoublement se fait en lien avec les enseignants or ceux-ci auront généralement bien d'autres soucis à gérer. Et ensuite parce que l'élève en qui on place notre confiance, en lui expliquant l'enjeu de son passage, sera bien plus valorisé et apte à réussir. On retrouve là l'aspect social de l'apprentissage : à travers la reconnaissance.
Sur l'humiliation à l'école, les occasions sont nombreuses c'est certain, mais cela n'enlève en rien à leur gravité je crois.

Celeborn 18/06/2013 17:56

Monsieur Nicolas, il arrive un moment où le plaisir ne peut plus être atteint, car lorsqu'on ânonne en lisant à voix haute au collège ou que l'on est incapable de poser une règle de 3 au lycée, on pourra toujours travailler la motivation, l'épanouissement et toutes ces très belles choses qu'on n'arrivera à rien. Le mot niveau n'est peut-être pas totalement satisfaisant, mais il a le mérite de la clarté, et de faire comprendre que sans certaines connaissances (et compétences, d'ailleurs), on ne peut hélas qu'échouer, arrivé un moment. Alors on retarde de plus en plus cet aveu d'échec (aujourd'hui, on l'a pour une grande partie déplacé en licence à l'université), mais le bilan est le même. Mon syndicat propose, sachez-le, des alternatives au redoublement (et des orientations plus précoces pour des élèves dont on sait qu'ils ne s'épanouiront pas dans le cursus général jusqu'à 16 ans), qui n'est pas la panacée, loin de là. Mais le passage automatique dans la classe supérieure sans rien faire de sérieux n'en est pas une.
Quant à l'humiliation à l'école, elle n'est pas le propre des redoublants, soyez rassurés…
Enfin, nous divergeons quant à l'idée que l'école serait un apprentissage avant tout social. Ce n'est à mon sens pas le cas : l'école transmet avant tout des fondamentaux et des connaissances pour forger l'esprit (et le corps), développer le sens critique et la réflexion.

Yvonne Cloarec 17/06/2013 15:44

En écho à votre article, je peux vous dire que ce n'est pas mieux dans les conseils de classe de fin de seconde : dans le lycée où j'enseignais (j'ai pris ma retraite au début de cette année scolaire-ci) nous sommes passés de 20-25% de redoublements et ré-orientations en fin de seconde, à 5%, en quelques années. Par quel prodige ? Prenons un exemple : l'élève X , ignorant et fier de l'être,ne fait rien lors d'une première seconde; il redouble, le redoublement étant de droit. Ne fait rien la deuxième année, toujours aussi sûr de son bon droit. Ni lui ni sa famille n'entament la moindre démarche en vue d'une éventuelle réorientation, pourtant déjà conseillée l'année précédente. Il y a quelques années, il se serait fait virer à la fin de sa deuxième seconde. (On aurait mis pudiquement sur le bulletin : réorientation, tout en sachant qu'elle était difficilement possible.) Aujourd'hui, la démarche de ré-orientation doit venir de la famille, elle ne peut pas lui être imposée, et donc l'élève en question est admis en 1° STMG, à l'écoeurement général : celui des professeurs, auxquels le proviseur-adjoint répond alors qu'on doit "faire de la gestion de flux" en guise d'orientation, mais surtout surtout celui des élèves, dont certains dans la même classe ont travaillé d'arrache-pied pour obtenir leur orientation dans cette même section (technologique) et qui se trouvent confrontés à une injustice intolérable. Tout ceci signifie bien sûr que les élèves sérieux de la future classe de première seront sacrifiés, noyés dans la masse de ceux qui n'ont rien à y faire. Deux ans plus tard, on se retrouvera avec une classe de terminale STMG du type de celle que j'avais il y a deux ans, et dans laquelle 20 élèves sur 30 étaient absentéistes.
PS : j'enseignais (et j'y suis restée 31 ans) dans "un bon lycée de centre-ville". Qu'est-ce qu'on rigole!

Seb 18/06/2013 15:45

Malheureusement, je ne peux que rapporter le même témoignage qu'Yvonne... J'ai été tout simplement scandalisé (c'était mes premiers conseils de classe du 3eme trimestre!) de voir à qu'on envoyait :
* en 1ere (STMG, of course) des élèves qui n'avaient la moyenne dans aucune matière (à part en sport où les moyennes de la classe s'étalent entre 14 et 20),
* des élèves en ES avec 4 de moyenne en maths et à peine la moyenne dans le reste,
* un élève en S avec de grosses lacunes (tous les profs ont crié qu'ils se casserait la gueule dès le 1er mois de la PS, mais voyez-vous "il faut bien lui donner sa chance").

Comme décrit par Celeborn, les décisions étaient déjà arrêtées, on ne pouvait rien changer (mais ça, on ne me l'a dit qu'après le conseil, ce qui fait que j'ai passé la séance à user de ma salive pour rien...)

Présentation

  • : Je suis en retard
  • Je suis en retard
  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
  • Contact

Devenez follower !

Pages