... car les élèves, je m'en charge.
Tragi-comédie en beaucoup, mais alors là vraiment beaucoup trop d'actes.
Suite à mon article sur le rôle que jouent les parents d'élèves dans nos vies et dans
nos beaux établissements scolaires, voici un cas concret. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé (mais je crois que personne n'est mort depuis) est évidemment
volontaire, mais, vous le verrez, les noms des protagonistes ont été habilement maquillés !
Acte I, il y a quelques semaines
Joe Dalton et Rantanplan, deux élèves au demeurant de bon niveau et néanmoins voisins, sont depuis quelques temps suspectés de tricherie en interrogations de conjugaison par leur terrible
professeur, moi-même. Une dernière faute commune tout à fait invraisemblable pour qui n'a pas lorgné sur la faute du voisin achève de les confondre. Mis devant le fait accompli, ils avouent sans
aucun problème et fort sobrement, précisent qu'ils se sont aidés mutuellement sur plusieurs interrogations ce trimestre. Ils donnent une estimation de leurs méfaits à mon avis + proche des
chiffres de la police que de ceux du SNES un jour de manif' : 3 interrogations. Ne souhaitant pas m'apesantir, je remplace 3 de leurs notes sur 5 par un zéro, et mets une heure de retenue aux
deux loustics pour leur rappeler les vertus éducatives du travail supplémentaire quand on l'a bien mérité.
Dans un monde idéal, l'histoire se serait arrêtée là, et vous pesteriez devant cet article de blog ma foi fort court et peu intéressant. Mais le monde de l'Educ'Nat' n'est pas un monde
idéal : c'est le far-west !
Acte II, un beau matin
Joe Dalton et Rantanplan viennent accomplir leur devoir sacré dans ma salle, annexe personnelle de la vie scolaire quand ça me chante. Et là, sur le carnet de Joe, à la page des retenues,
les jolies cases prévues par la CPE pour le corriger de ses méfaits futurs sont couvertes d'une écriture bi-parentale dont le contenu est fort peu amène envers mes pratiques éducatives. Joe ne
peut avoir triché car il travaille sérieusemement et n'a pas besoin de ça pour avoir de bons résultats. Le fait de lui avoir mis 3 zéros ne saurait donc que le braquer, puisque la psychologie
adolescente n'est pas suffisamment ferme et stable pour comprendre et supporter de telles malversations professorales. D'ailleurs, si Rantanplan, la bête immonde dont vient tout le mal, voulait
bien se dénoncer, ça arrangerait tout le monde. Non mais !
Acte III, le midi du matin de l'acte II
Fin de cours avec la classe de 5e Lucky Luke. Joe et Rantanplan, invités à un pince-fesse sans petits fours en fin d'heure par myself, maintiennent leur version de triche mutuelle (avec
explication quasi Laroussienne de la dimension mutuelle de l'acte). Rantanplan s'esbaudit : ses parents ont trouvé tout à fait justifié ce qui lui est arrivé. Joe, nullement traumatisé, affirme
nettement qu'il n'est pas stupide et qu'il a bien compris pourquoi on lui mettait zéro quand il trichait. Rantanplan sort, Joe ne change pas de version.
Le fourbe professeur, afin d'avertir Ma et Pa Dalton, lui propose alors, puisque toutes les personnes présentes (2) dans la salle sont d'accord sur tout, de l'écrire. Joe se fend d'un mot
rapide où il signale l'aspect mutuel du comportement répréhensible, ainsi que la claire conscience qu'il a du fait que tricher c'est pas bien et qu'ça mérite zéro. Le professeur décline donc la
demande de rendez-vous des géniteurs vu que la version est confirmée et que Joe ne semble pas sur le point de s'ouvrir les veines une fois le seuil du saloon de français franchi. Joe
signale en sortant que ses parents graphomanes ont, en plus de la diatribe gravée sur la page des retenues susdite, mitonné une bafouille qui devrait se trouver dans la boîte aux lettres de la
salle des professeurs.
Acte IV, le même midi, mais après avoir déjeuné
La bafouille est bien dans la boîte, mais l'affaire, elle, n'est pas dans le sac. Dans l'enveloppe, une jolie lettre dactylographiée de 3 paragraphes avec en-tête, formule de politesse et
signatures. Ma et Pa Dalton y développent les quelques idées délicatement esquissées dans le carnet afin de leur donner leur pleine mesure. D'ailleurs, allez savoir, peut-être cette tricherie
n'a-t-elle jamais eu lieu. En tous les cas, un adolescent, c'est fragile, surtout quand on lui change ses notes pour les remplacer par des bulles. L'enseignant a-t-il vraiment mesuré la portée de
son terrible geste vengeur ? Ma et Pa paraissent dubitatifs à ce sujet. La lettre circule en salle des profs : y'a pas de raison de pas faire profiter les collègues des dernières théories en
cours en psychologie de l'adolescent. C'est pas en formation du PAF1 qu'on en apprendrait autant.
Acte V, même jour, 17h
Ma CPE déboule en salle des profs : Ma Dalton est là, carabine à la main, et demande à l'enseignant de la recevoir dans le cadre des fameuses consultations sans rendez-vous du lundi. Elle
n'a pas l'air contente (cece est une litote). Malheureusement pour son mécontentement, je n'ai pas que ça à faire : un autre rendez-vous m'attend — tout le monde sauf elle sait que les
consultations sans rendez-vous du lundi sont une légende urbaine — et quand bien même, la vie est une chienne. Ma Dalton laisse à ma CPE un choix dans la date2 pour que
le professeur puisse subir son juste courroux.
Entracte
Teaser :
- le professeur recevra-t-il Ma Dalton ?
- la principale adjointe assistera-t-elle au possible rendez-vous ?
- mais qui de Ma Dalton ou de mézigue préviendra l'administration le premier ?
- et le conseil de classe de la 5e Lucky Luke de vendredi soir, comment va-t-il donc se passer sachant que Ma Dalton est déléguée parent ? Les petits gâteaux proposés par la PP3
voleront-ils au travers de la salle ? Etudiera-t-on le cas du dernier élève avant que la gardienne nous foute dehors car elle doit nourrir son Gremlin avant que minuit ne sonne
?
Acte VI, voiture de la PP, le lendemain
Ayant l'honneur d'être véhiculé par la PP de la 5e Lucky Luke, je lui narre les événements avec force détails. Bon, en fait, je lui avais déjà tout narré la veille par téléphone
(vous verrez, chers lecteurs aimés, que le téléphone sera le fil conducteur de la journée, si j'ose un archaïsme téléphonique aussi absurde qu'un téléphone filaire peut
l'être), mais j'aime renarrer. La PP étant également une amie, aucun souci de ce côté, au contraire. C'est bon de se sentir soutenu et approuvé dans son ire professionnelle.
Acte VII, juste après
Arrivant sur mon lieu de travail, je découvre non seulement les propositions de rendez-vous de Ma Dalton dont ma CPE m'avait fait miroiter la présence dans ma
mangeoire4, mais également un papier-bonus (youpi !). Renseignements pris, Pa Dalton, sans doute fâché que l'irresponsable pédagogue ait échappé au fusil familial la veille,
en avait remis une couche téléphonique, et veut vraiment qu'impérativement on le rappelle sans délai et de toute urgence. Et là maintenant tout de suite sur le moment à l'instant, tant qu'à
faire. Ma CPE, toute tourneboulée, me décrit sa rencontre avec les parents Dalton (rencontre de visu avec Ma, et de telephonu avec Pa) dans des termes qui feraient passer
Charybde et Scylla pour Joe le rigolo et sa cousine Heidi, celle avec des nattes et qui sent bon l'air pur des montagnes jolies de mon enfance hélas bien loin déjà, et tout ça ne nous rajeunit
pas... Je sens donc que le grand moment est arrivé : lettre sous le bras, fleur au fusil et espoir en bandoulière, je me dirige après la récréation vers l'antre de mon chef d'établissement...
Acte VIII, dans l'antre du CdE
Au fait, si vous aussi vous trouvez qu'une tragi-comédie qui dépasse 5 actes, c'est n'importe quoi, sachez que je suis bien d'accord avec vous !
On y est. J'expose. Tu lis la lettre. Elle écoute. Nous devisons. Vous voulez un café ? Bref : ils en parlent (on m'annonce que la situation d'énonciation vient à l'instant de porter
plainte contre moi pour ces phrases aberrantes. Zut ! encore un problème à régler !). C'est un mélange de figue et de raisin, un ménagement de la chèvre et du chou sur certains points, mais un
bon soutien de forme tout de même parce-que-ces-parents-vraiment-ils-nous-font-ch..., c'est déjà ça de pris. Après moultes errances — il faudrait la recevoir... ou alors une lettre claire.... oui
ou alors on la reçoit ensemble — la CdE, consciente que le thème du jour, décidément, c'est le téléphone, propose de prendre l'affaire sur son dos qui a déjà porté de plus lourds fardeaux, et
donc d'appeler Ma Dalton dans la journée.
Mais se pose la question de la sanction donnée. Etait-ce vraiment la peine de mettre 3 zéros à des élèves qu'on n'a surpris à tricher qu'une seule fois, sur la seule base de leurs
déclarations (on ne dira jamais la fourberie de ces élèves qui mentent dans leurs aveux) ? N'est-ce pas pousser le bouchon un peu loin, m'sieur Celeborn ? Surtout des bons petits comme ça, quand
on voit les enfants sauvages qui rôdent dans les couloirs de nos jours et posent des pièges à ours derrière la porte de l'infirmerie ou sous le bureau de la COP5, je vous
demande un peu. Alors dites-moi, prof de français de mon coeur, ces zéros catégoriques, est-ce que ça leur change beaucoup leur moyenne ? Non ? alors ça ira, je gère la mère. Mais donnez-moi les
chiffres, m'sieur Celeborn ; le chiffres, y'a qu'ça de vrai, y'a pas d'autres certitudes de nos jours.
Acte IX, devant YoupiNotes6
Ah tiens ! ça lui fait 1 point de moyenne en moins, à Joe, quand même... Comme quoi, ces petites interrogations de conjugaison, ce n'est pas juse décoratif !
Acte X, back dans l'antre
Ah oui ? 1 point quand même, m'sieur Celeborn ? Mon bel argument pour Ma Dalton qui s'envole !
Bref, après de multiples tergiversations (couronnées d'un avis du public appel à l'opinion éclairée de la principale adjointe), nous en
arrivons à la solution de compromis non compromettant suivante (tout un art) : on garde le zéro qu'il est bien mérité, et, pour montrer notre bienveillance envers un élève qui a — mais comment
avez-vous accompli ce miracle, m'sieur Celeborn, au fait ? — avoué son péché, on fait disparaître les deux autres zéros, sans pour autant lui remettre ses bonnes notes d'avant. La vie est une
éternelle surprise : on se retourne à peine une seconde, et pouf ! une interro de conjugaison s'évanouit de votre bulletin. Le différentiel moyennesque est supportable, le prof conforté tout en
ayant montré qu'il sait faire preuve d'intelligence, bref : la CdE va pouvoir appeler Ma Dalton.
Acte XI, après-midi
Re-re-re-re-re-bonjour, m'sieur Celeborn ! Mère appelée, problème réglé, regardez comme la vie est belle et comme les oiseaux chantent dans les arbres dont la cour ne dispose
pas ! Ah ! le gai rossignol et le merle moqueur, mais je m'égara (faubourg de Carthage)... asseyez-vous donc. Tout de même, ce bon élève, il ne trichait pas ce qui s'appelle tricher. C'est un bon
élève : il cherchait simplement à SE RASSURER. Et vous lui avez quand même collé 6 coups de bâton pour ça :
1) 1 zéro
2) un 2e zéro
3) un 3e zéro (la, le professeur que je suis se dit qu'il aurait compté autrement, mais bon,voyons les trois autres...)
4) une heure de retenue
5) la note de vie scolaire, petit coquin que vous êtes, je suis sûr que vous me l'avez baissée dans votre partie "attitude en classe" (pfff... elle me connaît trop bien !)
6) oh la jolie appréciation dans le bulletin !
Bref, après un coup de compétence diplomatie +10 dans l'appréciation susdite (de l'art de dire la même chose sans prononcer un mot de la famille du verbe tricher), la journée s'achève sur
le bilan suivant :
- Joe a été bien sanctionné, mais sans trop faire baisser sa moyenne quand même. L'heure de retenue ayant été faite, elle n'est plus à défaire.
- Ma Dalton a été pour le moment calmée ; pourvou que ça doure ! (spoiler : ça n'a pas douré
!)
- Mézigue a mis de l'eau dans son vinaigre bulletinier, mais c'est quand même mal barré pour les féloches de Joe (surtout que la PP, c'est ma copineuh). Et là, à mon avis, ça sent
l'acte XII au conseil, avec la présence de Ma pour égayer le quotidien du prof en fin de semaine.
Rendez-vous dans quelques jours pour savoir si Ma Dalton a sorti la carabine en plein conseil, et pour un petit bilan délicieusement synthétique sur la présence des parents au collège
!
1. Le PAF, ou Plan Académique de Formation, est l'ensemble des formations qui nous sont gracieusement
offertes par notre académie. On y trouve à boire et à manger (et parfois à vomir, mais surtout à faire la sieste). L'une des grandes traditions du PAF est de ne pas y obtenir les
formations qu'on y demande, mais de se voir imposer celles dont on ne voulait vraiment pas.
2. hem...
3. Professeur Principal (féminisez comme vous voulez).
4. La mangeoire n'est pas l'endroit où les élèves nous jettent des graines, mais bien celui où nous recevons tous nos papiers administratifs.
5. Conseillère d'Orientation Psychologue (masculinisez si vous pouvez... je n'ai personnellement encore jamais rencontré le modèle mâle).
6. YoupiNotes (nom très légèrement déformé) est le logiciel qui nous permet de rnettre nos notes sur un serveur de la mort, vive les TICE ! Quand il n'est pas en panne, bien
entendu...
Jacinte 17/06/2011
Une maman 11/11/2011
Celeborn 11/11/2011
Carole 22/11/2011
Maylis 16/01/2012