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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 16:52

sigle

 

 

« Si vous n'avez pas peur de la différence, venez à la kermesse que nous organisons cet après-midi. »


  C'est notamment à partir de cette phrase qu'est née mon exaspération et celle de certains de mes collègues. Bon, soyons honnêtes, nous étions exaspérés avant même d'arriver à cette réunion, pour la simple et bonne raison que, ce samedi matin-là, nous effectuions la moitié de notre journée de solidarité envers les personnes âgées, qui, dans l'Éduc'Nat', consiste à dépenser du carburant et rejeter du CO2 dans l'atmosphère pour aller roupiller sur une chaise (ou corriger des copies, pour ceux qui ont conservé leurs réflexes de l'IUFM1). Il faudra m'expliquer ce qu'y gagnent les petits vieux. 


  Au programme : présentation de l'UPI4, qui s'ouvre l'année prochaine entre nos murs.


« M'sieur ! C'est quoi, une UPI4 ?»

Bonne question, Arsinoé. Ça veut dire « Unité Pédagogique d'Intégration ». C'est un dispositif comme l'Éduc'Nat' les aime, destiné à accueillir en collège des élèves handicapés psychomoteurs (les UPI1, 2 et 3 se chargeant d'autres types de handicaps). Mais on ne les accueille pas à temps plein : ils viennent de temps à autre, et toute l'organisation est bien compliquée, vous l'imaginez. 


  Au passage, en tant qu'heureux professeur principal, j'avais déjà eu l'occasion d'assister à une réunion avec la coordinatrice de la chose (« professeur référent », que ça s'appelle, je crois… Peut-être même « professeurE référente », vu le délicat pédagol employé par la personne en question, qui ferait passer le + hype des formateurs IUFM pour un vieux réac' pratiquant la syllabique sur un manuel des années 20.), et ai donc eu l'immense plaisir d'entendre deux fois la même chose. J'espère que les petits vieux dont je suis solidaire auront eu deux fois du dessert, pour la peine. 


  Après avoir appris que nous étions le « terreau » sur lequel l'élève le « jeune » s'épanouissait à partir de divers « axes pédagogiques » (quand je vous disais que la référente employait un langage fabuleux), nous avons eu droit à un superbe powerpoint sur l'hôpital du coin, subtilement décoré de photos de masques de grands brûlés et autres réjouissances. On nous a ensuite seriné sur tous les tons les deux messages suivants :


1) Il ne faut pas avoir peur de la différence ;

2) les adolescents handicapés sont des adolescents comme les autres.


  J'avoue avoir du mal à synthétiser les deux idées sans déclencher une grève générale de mon sens logique.


  Alors qu'on soit bien d'accord : je n'ai pas peur de la différence. J'ai déjà côtoyé des personnes handicapées dans le privé comme dans ma scolarité ; j'ai même failli il y a deux semaines me coincer le dos en tentant avec d'autres usagers de faire sortir une personne en fauteuil roulant d'une station de métro remplie d'escaliers et de portes ma foi fort étroites. Bon, de là à aller voir une kermesse, il ne faudrait pas non plus trop pousser. En revanche, j'ai très peur POUR les élèves handicapés, qui vont être lâchés à certaines récréations au milieu de nos zébulons sautillants. Apparemment, je m'inquiète pour rien, puisqu'un bon discours aux élèves sur le fait qu'il faudra faire attention à leurs petits camarades suffira, semble-t-il, à régler le problème. La dernière intervention sur les méfaits du tabac ayant bien évidemment éradiqué toute cigarette du bec de nos élèves, je ne vois effectivement pas pourquoi je m'inquiète : la toute puissance de la parole est indiscutable, n'est-ce pas ?


  Mais qu'on soit bien d'accord : j'ai peur POUR les élèves handicapés car on leur fournit une scolarité au rabais, surtout. Derrière les appels aux bons sentiments et les procédés peu discrets de culpabilisation se cachent surtout des moyens de faire des économies, aussi bien financières que culturelles. Foin de structures adaptées coûteuses en petits groupes qui pourraient réellement les faire progresser : on n'a pas l'argent. Et demerdatum s'ils ne sont pas à tous vos cours : vous arriverez bien à leur apprendre quelque chose dans le cadre d'une pédagogie différenciée, n'est-ce pas ? De toute façon, l'objectif n'est pas qu'ils fassent le programme, mais qu'ils acquièrent des compétences du socle2. Il faudra donc se réjouir si l'élève handicapé, plombé par cette scolarité ô combien destructurée, parvient péniblement à la fin de l'année à faire le quart de ce qu'on attend d'un élève lambda de la classe : à partir du moment où il a progressé, inutile de trop  creuser pour savoir s'il a beaucoup progressé. N'ayant pas encore inventé la pédagogie régressive, je dois dire qu'on risque de s'auto-congratuler dans 100% des cas. Youpi ! 


  Je tiens donc à l'affirmer ici : si un élève handicapé se retrouve dans ma classe, il suivra les mêmes cours que les autres. On lui fera photocopier les cours auxquels ils ne peut assister, et il aura droit aux même contrôles que les autres, et sera noté comme les autres. Face à la rhétorique de la différence, je militerai toujours pour le droit à l'indifférence, le seul — à mon sens — à véritablement réaliser l' « intégration » pompeusement souhaitée dans l'intitulé du dispositif.


In cauda venenum3 : On n'est pas sûr d'avoir les subvensions demandées à temps, ni d'avoir tout court le personnel nécessaire pour que ça tourne et que les élèves puissent suivre dans de bonnes conditions. Ah oui ! évidemment, on n'est pas payé pour la surcharge évidente de travail que cela va nous demander si l'on commence à appliquer tous les merveilleux principes pédagogiques que l'on nous demande d'appliquer (et je ne parle pas des zolies réunions auxquelles on va avoir droit). Le plaisir d'avoir aidé un élève handicapé à valider trois items du socle est, je l'imagine, une gratification suffisante pour ne pas venir le salir avec des considérations bassement matérielles.


Moi, cynique ?



 


 

1. Institut Universitaire de Formation des Maîtres. On y est formé avant tout à faire semblant d'écouter le formateur tout en corrigeant discrètement des copies. Ou moins discrètement, parfois.


2. Eh oui ! Ils ont même réussi à nous le replacer ici. 


3. Oui, j'aime bien utiliser une petite expression latine de temps à autres. C'est quand même très décoratif.

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commentaires

Didier 29/11/2010 16:23


"Penser, c'est se retenir
d'agir".


Alain, "Pedagogie enfantine", 1925.

http://classiques.uqac.ca/classiques/Alain/esquisses_Alain/1_pedagogie_enfantine/pedagogie_enfantine.pdf


Celeborn 17/10/2010 15:43


Merci pour vos interventions, Prof Timbré. Les précisions que vous apportez sont les bienvenues.


Prof Timbré 17/10/2010 15:33


J'ai passé 22 années de ma carrière dans l'enseignement spécialisé avant de reprendre depuis la rentrée dernière, une classe "ordinaire" (on n'a pas le droit de dire une classe "normale" puisque ça
n'existe pas).

Je suis en accord absolu avec vous :

- sur les raisons profondes de "l'inclusion" des élèves handicapés (on n'a plus le droit de dire "intégration", sauf pour les bizutages), c'est à dire des raisons financières.
- la problématique du programme à faire suivre à ces élèves est d'autant plus cruciale lorsqu'on sait (chiffres pour mon département d'exercice) que cette inclusion concerne à 90% des élèves
souffrant d'un handicap mental.


Patrice 21/06/2010 20:34


Même pas peur non plus : cette année, je vais faire passer le brevet à un(e) "UPI" ...
Ils ont dû se dire : à candidats handicapés, examinateurs de même ;)


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