J'ai (relativement) récemment vu trois films qui traitaient peu ou prou la même thématique : enseigner en ZEP. Trois chocs, en ce qui me
concerne (et dans tous les sens du mot choc) Trois films extrêmement différents, mais qu'il me semble intéressant de rapprocher (ou d'éloigner, d'ailleurs). Bref, faisons une comparaison !
« C'est un procédé littéraire qui associe une réalité - le comparé - à une autre - le comparant - au moyen d'un outil de comparaison car ces deux réalités présentent un point commun - le
point de comparaison - ! »
Bravo, Arsinoé !
Aujourd'hui, je parlerais d'Entre les murs. Mercredi, si tout va bien, de La Journée de la jupe, et, le week-end prochain (on verra si j'y arrive ^^) de
L'Esquive.
1) Entre les murs : « ceci n'est pas de l'enseignement »
un film de François Bégaudeau et Laurent Cantet
Jamais je ne me suis autant pris la tête dans les mains qu'à ce film. Synopsis : un prof de
français qui ne fait presque jamais un cours de français tchatche avec ses élèves en classe et se laisse dépasser et par eux et par les événements. En tentant d'acheter la paix sociale, il fout
le boxon et multiplie les bêtises grosses comme lui, du débat sur le football à la classe laissée sans surveillance. Développons ce qui ne va pas :
- Quand le personnage de Marin dévie (tout le temps) de son cours. Dans le film, un seul moment de cours - court - : de la versification (je connais : je fais le même). En deux secondes,
il est interrompu par une remarque hors de propos, signale que la remarque est hors de propos, et fort logiquement... y répond, et se lance avec les élèves dans une discussion, vous l'aurez
compris, hors de propos.
- Quand il n'offre aucun savoir à ses élèves, qu'il s'englue dans des explications qui n'expliquent rien et ne satisfont personne. Jamais rien vu d'aussi peu structuré.
- Quand il produit du mauvais : de son excursus dans les terres de l'imparfait du subjonctif (excursus que je me suis également permis une fois, d'ailleurs ; c'est dire si cela m'a intéressé de
voir ça), ses élèves ne retiendront que deux choses : ça n'est utilisé que par les snobs, et les homos sont maniérés (heureusement, lui avoue qu'il est hétéro afin de "rassurer" ses élèves :
toutes mes félicitations !).
- Quand il quitte sa classe pour conduire un élève chez le principal (qu'on me rassure : aucun de mes collègues n'a jamais fait cela, j'espère ?).
- Quand il fume à la cantine, et dit à la dame qui nettoie et lui signale que c'est non-fumeur que ce n'est pas grave car il n'y avait personne (là, j'ai été choqué : cette dame n'est personne
?).
« M'sieur ! C'est peut-être une ruse, comme Ulysse avec le Cyclope ! »
- Quand il utilise une ironie que ses élèves sont incapables de comprendre (mais qu'ils perçoivent et analysent finalement de façon juste : oui, leur prof les "charrie"). On pourrait multiplier
les exemples.
Pour reprendre la formule d'une amie chère : ce film est un traité d'anti-éducation. Le problème est qu'il n'est pas présenté comme tel, et que chacun y verra finalement ce qu'il
veut bien y voir... la preuve, l'auteur-interprète y voit une jeunesse formidable d'énergie et des méthodes éducatives tout à fait merveilleusess. Mon ministre aussi, d'après ce que j'ai
compris. Or donc combien de personnes vont croire que des Marin hantent toutes les salles des profs, en nombre ? Mon métier n'est pas toujours facile : j'aimerais qu'on ne me le complique pas
davantage. Et en même temps, j'ai éprouvé de la joie en visionnant ce film. Joie de ne pas être comme lui. Joie de me voir conforté dans mes idées, dans mes actes d'enseignant. Joie de ne
jamais avoir insulté un élève, de n'avoir jamais été aussi seul, dans quelque salle des profs ou équipe pédagogique que ce soit.
Il faut donc rétablir certaines vérités : ceci n'est pas de l'enseignement ; c'est ce que certains veulent que l'enseignement soit ou devienne. Je hais ces gens, qui massacrent des
générations d'élèves. Si ce film est une chronique relativement fidèle de la pratique de Bégaudeau, alors qu'il continue à faire du cinéma et ne retourne jamais devant une classe, devant des
élèves.
Ce film est enfin - et surtout - cinématographiquement décevant. Poncifs bien-pensants sur les sans-papiers, blondasse de service (car présentée comme telle de façon évidente dans le
film) se ridiculisant en commission permanente sur une histoire de machine à café (ça va encore donner une super image des profs, ça...), invraisemblance sur invraisemblance, le tout servi par
une mise en scène de base et des ficelles énormes de dialoguistes et de scénario (apparemment, il n'y a pas qu'Esméralda qui n'ait pas lu ou pas compris La République de Platon...), je ne vois
rien là que de très moyen, voire de très médiocre.
J'aurais donc souhaité une autre image de l'enseignement "sous tension" au cinéma. Et c'est un film qui pourtant part exactement des mêmes préalables - en plus violent quand même -, un
film bourré de défauts, qui va m'apporter satisfaction. Paradoxalement, il y a peu d'enseignement dans ce film, et pourtant tout y est. Mercredi 1er avril, ce sera donc non seulement la journée
des farces, mais aussi La Journée de la jupe ! A vos poissons pour les décorer, ces jupes !