Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
11 février 2010 4 11 /02 /février /2010 21:26

radio

 

  Grâce à mes amis et collègues du forum néoprofs, j'ai le plaisir de vous faire partager l'information suivante : le nouveau lycée, c'est trop frais ! 

  Toi qui écoutes Skyrock, la radio de ta génération (tu ne sais pas qu'elle fut également la radio de la mienne, moi que tu prends pour un vieux con, et qui écoutais Maurice et Super Nana alors que ta reum venait à peine d'avoir l'idée de t'appeler Kévin), tu peux désormais, entre deux éructations d'un mec qui gueule que la société a trop des problèmes 2 sons d'rap grave bien, ouïr les merveilleuses annonces publicitaires de not'bon ministère sur le nouveau lycée. 

  Pour ceux qui aiment avoir mal aux oreilles, je vous invite à les découvrir sur le site très officiel (on y voit le beau logo du ministère) du
nouveau lycée (en bas, "Spots Radios").

  Pour ceux qui aiment avoir mal aux yeux, je conselle la suite de mon billet ! 

  Grosso modo, le schéma est toujours le même :
1) Zyva! J'capte trop rien à la loi d'Ohm ! (enfin, là, c'est plutôt l'anglais, les maths et l'orientation qui sont à l'honneur)
2) « Excusez-moi, c'est pour un message sur le nouveau lycée...»
3) Keski m'dit l'ot'bouffon, là ?
4) « l'autre bouffon te dit que grâce à la réforme du lycée, tu vas grââve kiffer ta scolarité et que tout ira mieux ! »
5) Wesh ! U=RI* ! Merci le nouveau lycée !

  Le futur lycéen apprendra donc, grâce à l'accompagnement personnalisé, que cos 60 = 1/2 (une bonne calculatrice lui aurait probablement épargné toute cette peine), saura évidemment mieux parler anglais (« Intéressant... euh... interesting ! », bilinguera la lycéenne convertie aux groupes de niveaux) et surtout trouvera la réponse à cette question existentielle qu'il se pose depuis toujours : « mais moi, pour devenir créateur de jeux vidéo, je sais même pas quel bac il vaut mieux faire ! ». Ce à quoi il lui sera répondu qu'on s'en fout, puisque grâce aux stages passerelles, il pourra se rendre compte au final qu'il vaut mieux, comme prévu, faire un bac S. Mais comme il peut changer d'orientation en cours de cursus, s'il veut faire de la pub, finalement, le lycéen pourra se diriger vers un bac... ah ben un bac S, en fait ! 

  Ce qui me rassure, c'est que j'ai confiance en mes jeunes : ils trouveront sans nul doute ces pubs débiles, ringardes et risibles. Quand on veut parler d'jeuns à l'éduc'nat', on ne génère guère d'autres sentiments que la pitié chez le d'jeuns en question. Outre la forme ridicule,  franchement, l'élève qui galère et qui, subitement, parce qu'il entend l'expression "groupes de niveaux" ou "accompagnement personnalisé", se retrouve soudain frappé par l'esprit saint et la science infuse réunis, c'est dramatique...


  La chose qui chagrinera les moins jeunes, en revanche, outre cette vision surprenante de l'enseignement, c'est de voir qu'on dépense de l'argent dans cette fabuleuse campagne de désinformation communication. 


* U=RI, c'est la loi d'Ohm en question. Petit jeu amusant : essaie de te souvenir de ce que désigne chaque lettre, puis attribue à chacune son unité (ohm, ampère, volt) !



   

Repost 0
13 janvier 2010 3 13 /01 /janvier /2010 11:11

  vocation

  Désolé pour l'interruption du son et de l'image de ces dernières semaines, mais rassurez-vous, le blog repart !

 

  Comment, d'ailleurs, aurait-il pu ne pas repartir suite à notre réunion d'hier sur — vous l'attendiez tous — le Socle Commun de Connaissances et de Compétences (S3C) !!!

« M'sieur ! m'sieur ! Je peux distribuer les pop corns ? »
Faites, Covielle.


  Hélas, cher public, vous n'aurez pas droit aujourd'hui à mon célèbre numéro de démolissage du S3C : les acteurs sont fatigués...

« Ohhhh ! (cri de dépit) »

  Bon allez, juste un pour la route, alors. Dans le fort beau pavé document qui nous a été distribué hier soir afin de mieux comprendre le fonctionnement du S3C afn d'élaborer la mise en place de cet nouvelle pédagogie qui doit s'appréhender comme un carrefour civique au service d'un travail d'ouverture sur le monde de l'établissement scolaire conçu comme lieu de vie, nous relèverons que pour valider la deuxième sous-compétence du septième pilier (« Être capable de mobiliser ses ressources intellectuelles et physiques dans diverses situations »... voilà une compétence bien pécise !), l'élève doit (cela allait de soi) savoir s'autoévaluer. Et afin que nous puissions, enseignants socleux, évaluer son autoévaluation (ça va, je n'ai perdu personne ?), on nous propose l'indication suivante :

« Plus que son contenu, c'est la démarche d'autoévaluation qu'il convient de vérifier si elle est en place » (sic)

  Une formidable adéquation de la forme au fond : à syntaxe défaillante (c'est pourtant extrait d'un fort sérieux document officiel de la dgesco, direction générale de je-sais-pas-quoi, donc du ministère, en fait), idée à la con : si la démarche est là mais que le contenu est joyeusement erroné, tout va bien ! Et avec ça, je vous mets aussi un arc-en-ciel, quelques oiseaux qui chantent et des enfants qui se tiennent la main pour  former la ronde du bonheur ?



  Mais je m'éloigne de mon sujet initial. Faisons donc un flash-back une analepse : il est 17h, nous sommes dans la salle de réunion, notre principale-adjointe est en train de nous expliquer qu' « on ne peut plus enseigner aujourd'hui comme il y a dix ans », que « le professeur qui fait cours devant la classe pour transmettre son savoir, ce n'est plus possible », et donc, en gros, que l'enseignement par compétences est le nouveau « défi » à relever.
  Nous bougonnons (enfin, moi, je gueule ^^) qu'on bosse déjà énormément, et que là, on est en train de nous demander un travail pharaonique dont — formulation polie — nous ne voyons pas l'intérêt pour les élèves (il me semble me souvenir qu'à d'aures moments, j'ai été moins poli, hem...). Et là, notre principale-adjointe (au demeurant une personne charmante, sympathique, franche du collier dans le débat et très douée pour faire les emplois du temps) sort ses deux jokers d'un seul coup d'un seul : c'est dans l'intérêt des élèves, et ce travail ne doit pas vous faire peur, car, considère-t-elle (en prof qu'elle est, d'ailleurs), être enseignant, c'est avoir la... la.... la...

VOCATION. 


(Petit rappel : pour contrer le joker des profs (« ma liberté pédagogiqueuuuuh !!! »), notre administration, nos inspecteurs et tout le toutim disposent de  deux jokers pour faire culpabiliser l'enseigant et lui imposer tout et n'importe quoi ramener l'enseignant à la raison : « l'intérêt des élèves », classique inoxydable qui fait toujours ses preuves, et « la vocation », d'emploi plus ardu mais d'une efficacité parfois supérieure pour qui est suffisamment psychologue pour savoir que chez certains, c'est cette corde-là qu'il faut faire vibrer.)

  Le mot est lâché, le champ lexical de la religion déclôturé, nous sommes passés du métier à la vocation.

  Alors je tiens à dire ceci : enseignant, c'est un métier. Il est régi par des textes (dont nous avons d'ailleurs parlé lors de cette réunion primesautière), qui s'appliquent à tous ceux qui ont embrassé cette carrière. 
  Une vocation est une chose intime, qui peut d'ailleurs apparaître ou disparaître, s'intensifier ou s'affaiblir, et qui est du domaine de la croyance personnelle. Pas de la profession.
  Je ne demande pas à mon coiffeur, à mon banquier, à mon boulanger, à un ami chef d'entreprise, s'ils ont la vocation. Je ne m'en sers pas comme argument afin de leur faire faire ce que je veux. Même au prêtre que je n'ai pas, je ne demanderais pas s'il a la vocation. Je pense qu'on peut être un excellent prêtre sans avoir la vocation.

  Je pense de même qu'on peut être un excellent enseignant sans avoir la vocation. Je pense de toute façon que chez tous ceux qui disent avoir "la vocation", le mot recouvre des pensées, des visions, des valeurs très différentes d'une personne à l'autre. 

  Si l'on me posait la question, aujourd'hui, oui, je répondrais : je pense avoir la vocation. Cela ne veux pas dire que je l'aurai demain, ou que je l'aurais si j'enseignais dans une zep violence. J'ai une vocation du lieu et du moment. 

  Et c'est justement MA vocation qui fait que je ne me laisserai pas faire. Car une vocation va avec une croyance, une croyance personnelle dont on essaye de voir si elle est juste et si elle est bonne, qui sous-tend ma façon de faire, ma façon d'enseigner, et les valeurs que je mets dans mon enseignement. 

  Alors en appeler à MA vocation afin qu'elle lutte contre elle-même, c'est une monstruosité logique. Dire à un enseignant qu'au nom de ses valeurs, il doit détruire ses valeurs, c'est aberrant. 

  Ma vocation emmerde les nouvelles pédagogies : elle achète des vieilles grammaires et fait de l'analyse logique. Ma vocation jette à la poubelle toute une partie de la littérature de jeunesse et fait lire Le Roman de Tristan et Iseut. Ma vocation étouffe en salle informatique ; elle dépérit lors des animations citoyennes. La voilà, ma vocation. Et ma vocation est comme une belle plante : plus on la couvre de fumier pédagogiste, plus elle croît. 

  



Jeu débile : une phrase fabriquée par le Générateur de Vérités Néo-Pédagogiques Définitives s'est malicieusement dissimulée dans cet article, la coquine. Sauras-tu la retrouver ?

Repost 0
2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 09:12


* Je suis un apprenant qui postule à une formation par la pratique en présence sur l'harmonisation des cursus ! **
** Dis, chef ! Je peux aller faire une réunion à la con ?



  Le saviez-vous ? Nous disposons, à l'Éducation Nationale, d'un organe digne héritier des Lumières, qui éclaire nos consciences professionnelles tel un phare branché sur un panneau solaire breton (bisou à tous mes amis bretons, et aussi à mes amis nantais qui ont failli l'être), une mine de connaissances (et de compétences... oups ! pardon, réflexe conditionné...) langagières pointues comme un vieux clou émoussé, un think tank qu'Orwell et la Corée du nord réunis nous envient :

LA COMMISSION GÉNÉRALE DE TERMINOLOGIE ET DE NÉOLOGIE


    Ça fait peur, hein ! Mais ne soyez pas si craintifs : suivez le lien et constatez qu'en fait, ça fait rire. Cette noble commission a en effet, après un dur labeur, accouché de la définition de 10 (!!) mots (en fait 9, car formation par la pratique renvoie à apprentissage par la pratique) en précisant à chaque fois leur "domaine", leur "définition", mais aussi leur "équivalent étranger". Nous apprenons alors que le mot "étranger" vient lui aussi d'être redéfini, puisqu'il signifie désormais "anglais".

  Nous y découvrons donc l'inénarrable "presential", qu'une consière pédagogique de qualité m'avait déjà joyeusement néologisé à la tête en réunion ; nous y apprenons qu'il est bon d'être "promouvable" (c'est le mot français, là, pas le mot anglais, attention !) et que le célèbre "apprenant", ça y est, voit enfin son existence consacrée par l'institution. Enfin, nous pouvons constater la parfaite maîtrise d'Excel des membres de la commission, puisqu'ils nous resservent leur liste sous forme de tableaux juste en-dessous, des fois qu'on ne l'ait pas bien lue, on ne sait jamais.

  Sur ce, je vous laisse à votre consternation, et m'en vais reprendre ma formation tout au long de la vie afin d'élargir ma banque de connaissances (et de compé... NON !).

« What, Mister ? »
I'm going to enlarge my knowledge pool by lifelong learning, Othello !



Un grand merci à "G" pour ce lien !

 
Repost 0
26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 18:28

... la lettre de Guy Môquet ? Ce fut un gros débat il y a deux ans, ce ne fut rien du tout l'année dernière, et ce ne fut presque rien cette année.


  Au collège, la question ne se pose pas, puisque l'incitation (ou l'obligation ; les textes officiels ont terriblement manqué de clarté sur le sujet, à tel point qu'un ministre et un conseiller du président ont signalé que ce qui était dans les directives officielles était faux...) ne concerne plus, apparemment, que les lycées (la chose n'ayant jamais été très claire, de toute manière). Toutefois, il y a deux ans, en pleine frénésie médiatique, nous (professeurs de français et d'histégé de collège) avions reçu un exemplaire de ladite lettres dans nos casiers. Il me semble que c'était une spécificité de notre académie.

  À l'époque, je ne l'avais pas lue. Mes collègues d'histoire, en train d'envisager les conséquences de la première Guerre Mondiale, ne voyaient pas bien ce qu'ils allaient faire de cette lettre à ce moment précis non plus.

  Si c'était à refaire, je referais. Je ne suis pourtant pas (contrairement à Guy Môquet) un dangereux révolutionnaire. Je suis très au fait des obligations "morales" liées à mon statut de fonctionnaire, j'en ai je crois pleinement conscience, et d'ailleurs j'y tiens. Je suis un représentant de l'État ; j'ai une mission d'utilité publique à accomplir : ce n'est pas rien.

  C'est peut-être justement mon côté sérieux et concerné qui est chiffonné par les procédés employés. Je n'obéis pas à n'importe quoi. J'ai des programmes, et j'essaye de m'y tenir, mais je ruse avec eux dans l'intérêt de mes élèves quand il me semble qu'il le faut. Pas de façon outrée – en ouvrant ma grande gueule politiquement orientée – mais de façon tranquille, assumée mais pas revendiquée plus que ça, faisant par exemple de la grammaire de la façon qui me semble la plus claire, compréhensible et efficace, même si ce n'est pas celle qui est préconisée. Je ne me fonde pas sur du vent pour autant : je m'intéresse, je lis des études que je trouve sur internet, je farfouille aussi bien chez l'ami que chez l'ennemi, et surtout je maintiens ce que j'espère être un haut niveau d'esprit critique (tout autant chez l'ami que chez l'ennemi, d'ailleurs). Bref, j'estime être un professionnel, doté du sens professionnel qui va avec, et je fais au mieux avec tout ce que j'ai, à savoir des directives, mais aussi des horaires, des élèves particuliers, un matériel donné, etc. Comme je l'espère n'importe quel professionnel de n'importe quel métier.

  Je trouve donc fatigant qu'une fois encore, n'importe qui se permette de nous rappeler n'importe quoi. Je n'ai rien d'autre contre Henri Guaino que le fait qu'il écrit des discours qui insultent parfois l'intelligence, mais je ne vois pas ce qui lui donne la permission, et moins encore la légitimité de m'imposer quoi que ce soit, ou de me rappeler une prétendue obligation.
  Une fois encore, si l'on veut que les enseignants enseignent quelque chose, on (re)fait des programmes (et on ne va pas me faire croire qu'on le découvre, vu qu'ils sont réformés tous les cinq ans ou presque...) ; et là, le souci est l'éternelle notion de "liberté pédagogique", qui (contrairement à Guy Môquet, selon pas mal d'historiens) résiste. Si l'on veut une commémoration officielle, eh bien on s'en donne les moyens et on l'organise : on ne demande pas à des professionnels de l'enseignement qui ont déjà des choses à faire en cours (et déjà pas assez de temps pour les faire) de le faire pour vous, comme ça, au débotté, et hors programme (car on sait bien que le 22 novembren aucun prof d'aucun niveau ne fait, normalement, la seconde Guerre Mondiale, pour de bêtes raisons chronologiques). Qu'on ne crée pas les conditions du conflit, quoi ! Qu'on ne commence pas un bulletin officiel censé évoquer une journée nationale par « Le 22 octobre 2007, le président de la République commémorera le souvenir de Guy Môquet. » Que la République commémore, oui, pas de souci ; mais si le président veut commémorer, il n'a pas besoin de moi pour le faire.
  De toute façon, même du haut de mon peu d'ancienneté, j'ai l'impression de savoir reconnaître ce qui passe de ce qui reste, et cette lecture de lettre, elle passe, et je dirais même qu'elle est déjà passée.   

  Au final donc, que chacun s'occupe de ses affaires. En un mot : laissez-moi enseigner.
  Je suis de plus en plus convaincu que toutes ces directives, toutes ces réformes, toutes ces théories, tous ces principes de sciences de l'éducation mal digérés, tous ces revirements, toutes ces "nouvelles pédagogies" (jusqu'à ce que, à chaque fois, une encore plus "nouvelle" arrive), font au final davantage de mal que de bien à notre enseignement. Tiraillés entre trop de contraintes parfois contraires, souvent mal formés car davantage orientés vers une idéologie pédagogique que vers une réflexion critique desdites idéologies, on a créé des enseignants moins respectés par la hiérarchie, par les élèves, par les parents et donc par la société toute entière. Cela me semble bien plus grave que de savoir s'il faut enseigner par séquences, par périodes, par chapitres, par sous-matières, par cloisonnement ou par décloisonnement, par "pédagogie par objectifs" ou par "pédagogie par compétences", par TICE ou par tableau noir... Chacun fait ce qui lui convient, ce qui convient à sa pédagogie de SPÉCIALISTE. J'ai rencontré bien davantage d'enseignants compétents que d'enseignants incompétents dans leur matière. Mais j'en ai aussi croisés davantage qui subissaient les choses venant d'au-dessus comme une contrainte (parfois intériorisée sans le savoir) que comme une aide, comme une source de fragilité que comme une force, comme une sape de leur autorité naissante que comme une consolidation de celle-ci. Cela finit par démotiver même les plus enthousiastes.


  Bon, j'ai dévié du sujet initial, mais cette bête polémique autour de trois fois rien me semble révélatrice du fonctionnement actuel de l'institution : le premier mec venu (ça marche aussi avec les nanas ^^) situé, d'une façon ou d'une autre, "au-dessus" de nous (ce qui va du principal-adjoint au président, en passant par le formateur, le recteur, l'inspecteur, le principal/proviseur, le parent-d'élève-qui-connaît-son-enfant-mieux-que-nous-et-qui-après-tout-paye-des-impôts-pour-nous-rémunérer, n'est-ce pas ? (heureusement, ils ne sont pas si nombreux à être ainsi), voire le psychologue, le chronobiologiste, l'éditorialiste, le philosophe, le penseur des pages "débats" du Monde, les conseillers divers et variés, et j'en passe) croit qu'il peut, comme ça, nous dire quoi faire dans nos classes. Malheureusement, moi, je ne peux pas obéir à tout ça simultanément, surtout quand tout le monde n'est pas d'accord. J'obéis donc au maximum aux textes, qui garantissent un minimum (bien mince) de stabilité, à mon supérieur administratif car il est généralement possible de discuter avec lui, de faire valoir un point de vue dans cette discussion et de trouver des accords, des adhésions, des compromis.
  Mais à la fin, j'obéis avant tout à mon métier, à ce qui le constitue : transmettre des connaissances à mes élèves, les élever vers une meilleure maîtrise de la langue française, les cultiver, leur faire connaître, analyser et si possible aimer de grands textes. Le jour où je ne ferai plus ça, alors vous pourrez me dire que je suis un mauvais professeur, que je ne fais pas mon boulot et que c'est grave. Mais qu'on ne me reproche pas de le faire plutôt que de mettre en œuvre et en scène les dernières conneries à la mode, d'où qu'elles viennent. 
Repost 0
4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 10:04
  Appeler mon blog "Je suis en retard" n'était pas qu'un simple clin d'œil à l'un de mes livres (puis dessins animés) préféré. Alors voici donc, bien bien longtemps après la date prévue, la troisième et dernière partie de mes pérégrinations cinématiques. Vous pouvez retrouver les deux premières parties ici et .

3) L'Esquive : «
Leur vie est du Marivaux car Marivaux, c'est la vie. »

Un film d'Abdellatif Kechiche

  L'Esquive est le meilleur film sur l'école car ce n'est pas un film sur l'école. Paralogisme ? Absolument pas : contrairement aux deux autres films dont j'ai déjà parlé, L'Esquive n'est pas centré sur l'école, sur l'établissement scolaire, sur le cours, sur la pédagogie. Il ne tient pas un discours sur le milieu scolaire comme La Journée de la jupe ; il ne donne pas à voir une prétendue réalité quasi documentaire comme Entre les murs. L'Esquive, pourrait-on dire, est un film de cinéma. De grand cinéma. Un film sur l'humain, sur les rapports humains, sur l'amour, sur l'amitié. Les élèves n'y sont pas là en tant qu'élèves, mais en tant qu'individus, complets, complexes, passionnants.

  Et pourtant, L'Esquive est bien un film sur l'école. Car à travers ces jeunes gens qui montent, sous l'impulsion de leur professeur (non, je ne féminiserai pas ! ^^), une pièce de Marivaux, on nous montre le B-A BA de l'enseignement : il faut enseigner Marivaux car Marivaux est universel. Il faut leur parler de l'amour tel qu'il est (d)écrit sous la plume de Marivaux, car c'est un amour éternel, compréhensible par tous. Dans le labyrinthe de leur cité, dans leurs discussions d'ami à ami, de clan à clan, dans leurs confidences, ces adolescents vivent évidemment une pièce de Marivaux, connaissent les tours et détours du sentiment amoureux, les jeux de masque et de révélations de l'amour tels que Marivaux en parle. Leur vie est du Marivaux car Marivaux, c'est la vie. Ils ont remplacé la langue du XVIIIème par le langage de banlieue du XXème/XXIème ? Et alors ? S'ils ne parlent pas le même langage, ils parlent le même sentiment. Et en les voyant répéter, même mal, on les voit vivre. Le héros est incapable de jouer le rôle qui lui est demandé car ce rôle d'amoureux, il le vit au quotidien. Et peu à peu, Ils s'attachent tous à leur texte, à leur personnage, oui, ils s'attachent à leur culture. Et au final, la jeune fille molestée par les policiers ne supporte pas qu'ils lui prenennt son livre plus que tout le reste.

  Cela me rappelle une intervention d'une de mes formatrices IUFM (une bien, oui. J'en ai rencontré une !), qui faisait lire Le Colonel Chabert à ses élèves d'une banlieue pas très très favorisée en leur martelant : « Ils le lisent à Louis le Grand, de l'autre côté du périphérique, alors nous aussi, nous allons le lire. » Pas d'éducation à deux vitesse, pas de culture savante pour les uns et de brouet populaire pour les autres, non : l'égalité républicaine, pleine et entière. Je suis sûr que beaucoup de ses élèves étaient fiers d'elle et fiers d'eux.

  Alors ce film est probablement idéaliste, je sais. Ces élèves de banlieue qui marivaudent, adorables en cours, sous la férule souriante d'une prof formidable, ça paraîtrait infaisable avec les gosses de La Journée de la jupe, c'est sûr, mais finalement pas tant que ça avec ceux d'Entre les murs, du moins la plupart d'entre eux. À condition d'enseigner vraiment, au contraire de m'sieur Marin.

  Du film de Kechiche, qui mériterait 30 palmes d'or au vu de la valeur actuelle de la palme d'or, il y aura donc beaucoup à retenir. Cinématographiquement d'abord, avec ces personnages superbes, complexes, bourrés de sentiments ; avec cet art de la mise en scène et du dialogue aussi, puissant, vivant, gouailleur, fascinant. Mais aussi socialement, scolairement : il faut oser les grands textes, les grandes œuvres, les grands auteurs. Pas simpelemnt pour leur dimension patrimoniale (que je suis par ailleurs le premier à trouver importante), mais avant tout parce que les grands textes sont vivants, parce qu'on retrouve davantage de l'être humain (qu'il soit héros antique, princesse du Moyen Âge, bourgeois du XIXème ou ado de cette année) dans Tristan et Iseut, dans Marivaux, dans Maupassant, dans Shakespeare, dans Molière, dans Baudelaire que dans 3 tombereaux de littérature de jeunesse pseudo-adaptée aux "élèves d'aujourd'hui". Certes, c'est difficile ; certes, c'est du travail ; certes, le plaisir n'est pas forcément immédiat. L'Esquive nous dit pourtant qu'il est accessible, que le jeu en vaut  la chandelle, et construit sous nos yeux, dans un monde citadin très gris qui ne fait absolument pas envie, cette image à laquelle il nous faut toujours croire, à savoir l'élévation des âmes et des esprits par l'art et la culture. Car oui, au milieu de leurs répétitions compliquées, bouffées par leurs vies, maladroites, chaotiques, ces jeunes gens nous paraissent soudain les plus humains des humains. On n'a pas envie de les baffer comme dans le film de Cantet/Bégaudeau ou de les fuir comme dans celui de Lilienfeld : on a envie de les éduquer, de les "enseigner". On a envie de croire en eux.



Repost 0
12 septembre 2009 6 12 /09 /septembre /2009 15:20
 

  Une fonction tout à fait sympathique de ce blog est celle qui vous permet de savoir comment vos visiteurs sont arrivés par chez vous. J'ai pu ainsi apprendre que certaines personnes avaient pointé leur nez par ici en tapant des choses fort diverses et parfois inattendues dans leur moteur de recherche, telles que "evelyne thomas barbara émission", "je me sens con" et même "blog couple qui font l'amour" (et là, j'ai peur que l'internaute ait vécu une cruelle déception...).

  J'ai ainsi pu découvrir que des participants à un forum de personnels de direction avaient lu et commenté (comme je sais d'où ils viennent, je suis allé lire chez eux, petit curieux que je suis !) mon importanciel de la réunionitude (merci à eux), ce qui m'a fait plaisir, mais également réfléchir. En effet, si mes supérieurs potentiels ont apprécié la veine humoristique, ils ne semblaient pour beaucoup pas tout à fait d'accord sur une partie du contenu. Pour paraphraser leurs messages (je ne me permettrais pas de copier/coller sans autorisation), ils faisaient l'éloge de mon ami Antibi et affirmaient leur penchant pour le socle commun, l'évaluation par compétences et les liaisons intercycles. Et se désolaient sur les efforts de communication qu'il fallait entreprendre et qu'il faudrait entreprendre encore pour enfin faire partager leurs vues à nous autre, les profs.

  Et ça, ça m'intéresse.

  Nous autres, enseignants, sommes à la croisée de plusieurs volontés qui s'imposent à nous de façon plus ou moins reconnues et dont nous admettons plus ou moins l'autorité.

  Il y a les officielles :
  • Principal ou principal adjoint (adaptez avec vos proviseurs, chers collègues du lycée, et avec votre directeur, chers collègues du primaire) pour le côté administratif,
  • Inspecteur pour le volet pédagogique,
  • Programmes,
  • Socles Commun de Connaissances et de connaissances (parfois, oui, j'adore mes lapsus !), et de manière générale tout le blabla officiel qui paraît à gauche à droite.
  Il y a les moins officielles :
  • Parents d'élèves,
  • Élèves eux-mêmes, parfois (mais ça, on essaie de limiter un peu ^^).
  Sans compter parfois les collègues, la vie scolaire, et pourquoi pas l'infirmière (j'ai toujours dit "infirmière", mais je ne désespère pas de croiser un infirmier dans un établissement scolaire !), le gestionnaire, etc. Mais là, ce n'est pas tout à fait pareil.

  Ce qui fait beaucoup.

  Et comme je le constate une fois encore grâce à mes personnels de direction forumeurs, les domaines d'intervention de chacun présentent parfois des frontières bien floues. Ainsi je trouve légèrement étonnant que des personnels de direction (qui s'occupent de nous sur le plan administratif) cherchent à convaincre les enseignants du bien fondé de tel type d'évaluation (ce qui relève du plan pédagogique, n'est-il pas ?), et donc  (au final) de telle ou telle façon d'enseigner. Et d'autant plus quand ils sont persuadés que s'il y a résistance en face, c'est que le message n'est pas (encore) bien compris. Alors je le dis : si je ne suis pas d'acord, ce n'est pas qu'on a mal communiqué avec moi : c'est que je ne suis pas d'accord ! ^^ (ça ne vous est jamais arrivé, à vous, d'avoir eu d'envie de gifler  mettre un T.I.C. à l'homme/femme politique qui déblatérait dans le poste que "si cette réforme provoque des tensions, c'est parce que nous ne l'avons pas assez bien expliquée ?"). 
  Car au milieu de toutes ces volontés, moi aussi j'ai la mienne, moi aussi je réfléchis, moi aussi j'ai des avis, des opinions, des idées, peut-être bien même des idéologies, et moi aussi j'y crois. Ce n'est pas un problème de rhétorique ou de "communicationnel" si je pense qu'Antibi est une vaste fumisterie, que le socle porte bien son nom car il y manque l'œuvre qu'on met généralement dessus quand on fait de la sculpture, que l'enseignement par compétences est non seulement une (vaste) perte de temps, mais également un morcellement délétère des savoirs et une mise sur le même plan de choses qui n'ont rien à voir. C'est que je me suis documenté, que j'ai réfléchi, prenant évidemment en compte mon expérience d'enseignant (car au final, c'est quand même bien moi qui suis devant les élèves et note leur travail, et qui suis à même de constater si ce que je fais fonctionne ou pas).    

  Il faut bien s'en rendre compte, à un moment : un enseignant subit de plein fouet toutes les nouvelles idées d'en haut, qui varient suivant le courant à la mode en sciences de l'éducation :
  • lundi c'est méthode globale, jeudi méthode semi-globale, vendredi méthode naturelle et le 31 février méthode syllabique ;
  • janvier c'est le cloisonnement, mars le décloisonnement, juin le décloisonnement cloisonné un peu quand même
  • premier croissant de lune on fait de la littérature de jeunesse, pleine lune on ferait mieux d'étudier la presse, dernier croissant les recettes de cuisine, et à la nouvelle lune on devrait plutôt faire les classiques, etc. 
... mais qui varient aussi suivant le dernier pédago hype (je vous ressers un peu de Meirieu ou vous voulez plutôt essayer Antibi ?). Et parfois on se demande quel est le critère, car on n'y comprend plus rien – mais pourquoi on supprime du programme, justement ce qui plaît aux élèves ? Amis profs d'histoire qui enseigniez  avec passion l'Egypte en 6e, je pense fort à vous et vous souhaite bonne chance avec l'Inde des Gupta !

   On a souvent même essayé de nous  enfoncer certaine de ces "idées" bien profond dans le crâne – on appelle ça la formation. Généralement, l'IUFM nous laisse à tous de bien beaux souvenirs auxquels on repense, émus, devant nos élèves pour lesquels nous nous dispensons de préparer une belle fiche par séance (soit la bagatelle de 18 fiches par semaine, sans compter les heures sup') définissant nos prérequis/préacquis/objectis (en termes de savoirs, savoir-faire et savoir-être)/modalités et j'en oublie sûrement, car je devais  être en train de corriger un paquet de copies quand la formatrice nous a expliqué ce prérequis indispensable aux modalités objectivales de notre professionalitude...

  À l'autre bout de la chaîne, on retrouve les élèves apprenants et leurs parents, qui eux s'en foutent bien de la dernière mode pédagogique, et qui veulent des résultats. Je préfère de loin ces discussions-là, car au moins on parle de concret, de palpable, ce qui n'empêche pas parfois les tensions, évidemment : la seule chose pire qu'un parent qui se rend compte de l'indigence et de l'inefficacité de l'enseignement reçu par la chair de sa chair, c'est quand la chair de sa chair s'en rend compte elle-même, que ce soit sur le moment ou après. Cela donne des gens comme une excellente amie à moi, nourrie à la méthode globale (la vraie, celle qui n'a "jamais été employée en France", hahaha !), et qui en veut à l'Educ' Nat' de lui avoir pourri sa scolarité et de l'avoir forcée à reprendre des cours d'orthographe une fois devenue adulte. Inutile, je pense, de dire que je suis de son côté.

  Bref, dans ce nœud de volontés diverses et parfois contradictoires, nous, enseignants, avons un travail important à faire pour tenter de nous adapter aux exigences des uns et aux attentes des autres, sans remettre en cause ce en quoi nous pouvons croire – car je ne pense pas un seul instant que l'on puisse enseigner efficacement en enseignant contre soi-même – à partir du moment où nous en avons vérifié l'efficacité, ou à tout le moins la non-nocivité.

  Alors, chers collègues personnels de direction, par pitié, n'en rajoutez pas trop. Vous n'imaginez même pas à quel point nous sommes heureux quand vous nous faites tout simplement confiance, et à quel point nous le sommes moins (litote polie ^^) quand vous nous dites de faire comme-ci ou comme-ça dans le seul domaine dans lequel nous espérions pourtant bien, encore, être des spécialistes et des prof....essionnels.

Illustration de l'article de Martin Vidberg. N'hésitez pas à aller voir son blog .
Repost 0
29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 16:21
  Comme écrit la semaine dernière, je vais vous parler d'un film plein de défauts et qui m'a pourtant fait forte impression.

2) La Journée de la jupe : « C'est la réalité qui est caricaturale. »

Un film de Jean-Paul Lilienfeld

  Évacuons avant tout un certain nombre de choses. Oui, la musique est souvent horripilante, surtout vers la fin. Oui, les intrigues secondaires - le policier et ses problèmes de cœur, par exemple - ne servent à rien et affaiblissent l'ensemble. Oui, parfois, ça part un peu n'importe où n'importe comment. Oui, la scène finale, très Cercle des poètes disparus (je vous ai dit tout le mal que je pensais de ce film ? Non ? Alors redemandez-le moi à l'occasion ! ^^) est inutile.

  Et pourtant, c'est une vraie réussite :

  • parce qu'il y a une bonne idée de départ, qui produit des moments de vrai cinéma. Plutôt que de se vautrer  comme Entre les murs dans le film-documentaire dont l'acmé est un mauvais conseil de discipline pour des raisons finalement faibles - un élève en blesse une autre par inadvertance avec une partie métallique de son sac à dos et tutoie son enseignant (combien de collègues peuvent témoigner que dans certains établissements, ça vaut à peine  une journée d'exclusion, voire des "points" en moins sur un "permis à points") -, La Journée de la jupe, dès le début, nous met dans une ambiance autrement plus dramatique (au sens théâtral du terme) : la prof nous dit que ses élèves sont devenus ses ennemis, et paf - flash-back - elle trouve un pistolet dans un sac d'élève, et, couverte d'insultes et de menaces, devient l'agresseur et prend ses élèves en otage.

  • parce que je me reconnais dans le message délivré par le film : féminisme et laïcité. Et que là-dessus, le film a tout bon, aussi caricaturaux que puissent être les personnages (collègues et principal). Au passage, quand on sait que le prof d'Entre les murs n'est pas une caricature, je crois qu'on peut admettre facilement que les personnages de La Journée de la jupe n'en sont probablement pas davantage, y compris le prof qui a son Coran sur lui pour  vérifier les affirmations de ses élèves, y compris le principal veule qui explique en bégayant pourquoi il ne fait rien (écoutez bien ses explications : elles ne sont pas caricaturales. Non : elles sont exactes. Parfaitement exactes.), y compris le prof qui s'est fait tabasser par des gamins et qui explique qu'ils ont eu une divergence d'opinion et qu'il a senti de la détresse dans ce geste. Tout ça serait caricatural ? C'est vrai : c'est la réalité qui est caricaturale.

  • parce que ce film est vrai ! Tout le travail pseudo-réaliste d'Entre les murs contient moins de vérité qu'une scène de La Journée de la jupe. Vraie, la "culture" djeuns (ou plutôt l'aculture djeuns) dénoncée probablement trop grossièrement, mais parfois de façon tellement jubilatoire dans le film (« Zidane il a marqué  !!! »). Vraie, la façon de filmer. Je me suis vu dans un collège du début à la fin (avis à mes collègues : ils ont le même carrelage que nous sur les murs !), alors qu'Entre les murs et son plan fixe sur chaises vides m'a fait tout autant sortir du réel que son match de foot final pseudo-réconciliateur m'en a exclu jusqu'au bout, mauvaises ficelles d'un mauvais cinéma. Vrais également la rage, la colère, le désarroi, la souffrance de nombreux professeurs confrontés à des fauves plutôt qu'à des élèves (eh non ! les élèves non plus ne sont pas caricaturaux), et qu'enfin l'on peut voir exploser dans le film. Vraie enfin la vision sociale proposée. J'ai habité en banlieue "légèrement" chaude (comprenez qu'il y a nettement pire) : j'ai vu une fille se faire projeter dans une cabine téléphonique par son frère - sous le regard des copains dudit frère, neutres comme la Suisse - parce qu'elle était en jupe et maquillée. Alors la loi du silence, les sacs plastiques au lieu de sacs à main, toute cette chronique de la violence ordinaire que nous fait le film, notamment au travers des interventions des habitants du quartier au micro des journalistes, j'y crois complètement.

  • parce qu'on a une vraie actrice qui joue vraiment. Non, franchement, même si on n'aime pas Adjani, au moins elle fait du cinéma.

  • parce que ce film fonctionne malgré ses excès, et même jusque dans ses excès. Une prof laïque jusqu'au point de ne pas avoir voulu révéler des origines qui l'auraient sans aucun doute "aidée" à tenir sa classe - eussent-elles été connues ? Un cours sur Molière (pas terrible, d'ailleurs : juste une lecture à voix haute de la biographie) sous la menace d'un flingue ? Eh bien ça marche, car on est passé sur le plan du symbolique, sur le plan de l'illustration  forte d'une idée tout aussi forte. Au moins là, le message du film est clair : on voit bien qu'il y a quelque chose de pourri au royaume des cités, et qu'on ne va pas affirmer que le manque de culture classique est contrebalancé par la formidable énergie de cette jeune génération, "qui bouge mieux", comme le disait horriblement Bégaudeau.  

  Bref : c'est à voir, à voir vraiment. On n'en sort pas forcément rassuré, mais il y a dans ce personnage de prof paumée qui vomit chaque matin tellement elle hait aller en cours, et qui pourtant dégaine son Bourgeois gentilhomme et tente, envers et contre tout, de faire jouer une scène même peu, même mal, dans cette prof qui,  si elle ne minimise ni la détresse ni les difficultés immenses de ses élèves, ne leur pardonne  pourtant pas de ne pas saisir la chance qui leur est offerte de s'en sortir - la seule peut-être qu'ils auront dans leur vie- ; il y a  dans ce personnage un attachement si fort au savoir, à l'intelligence, à la culture - la grande culture - et une croyance si belle en leur possibilité d'améliorer les êtres, qu'elle dépasse de loin tous les François Marin, complices de la médiocrité et enseignants de rien du tout.
  Il est d'ailleurs significatif qu'à chaque fois, ce soit un prof de français qui soit choisi : c'est dans ma matière que l'idéologique a fait le maximum de dégâts, en agissant non seulement sur la façon d'enseigner, mais également - et nettement plus qu'ailleurs - sur le contenu des enseignements, sur le "message citoyen". C'est par ma matière que peuvent passer les messages d'espoirs, les idées. C'est en maîtrisant sa langue et en ayant conscience des beautés  et des pensées qu'elle a fait naître qu'on peut trouver sa place dans la société et dans le monde. Et c'est en détruisant le langage et la communication éclairée qu'on met en place un cycle de la violence.


Repost 0
29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 15:18
 J'ai (relativement) récemment vu trois films qui traitaient peu ou prou la même thématique : enseigner en ZEP. Trois chocs, en ce qui me concerne (et dans tous les sens du mot choc) Trois films extrêmement différents, mais qu'il me semble intéressant de rapprocher (ou d'éloigner, d'ailleurs). Bref, faisons une comparaison !

« C'est un procédé littéraire qui associe une réalité - le comparé - à une autre - le comparant - au moyen d'un outil de comparaison car ces deux réalités présentent un point commun - le point de comparaison - ! »
Bravo, Arsinoé !

 
Aujourd'hui, je parlerais d'Entre les murs. Mercredi, si tout va bien, de La Journée de la jupe, et, le week-end prochain (on verra si j'y arrive ^^) de L'Esquive.


1) Entre les murs : « ceci n'est pas de l'enseignement »

un film de François Bégaudeau et Laurent Cantet

  Jamais je ne me suis autant pris la tête dans les mains qu'à ce film. Synopsis : un prof de français qui ne fait presque jamais un cours de français tchatche avec ses élèves en classe et se laisse dépasser et par eux et par les événements. En tentant d'acheter la paix sociale, il fout le boxon et multiplie les bêtises  grosses comme lui, du débat sur le football à la classe laissée sans surveillance. Développons ce qui ne va pas :

- Quand le personnage de Marin dévie (tout le temps) de son cours.  Dans le film, un seul moment de cours - court - : de la versification (je connais : je fais le même). En deux secondes, il est interrompu par une remarque hors de propos, signale que la remarque est hors de propos, et fort logiquement... y répond, et se lance avec les élèves dans une discussion, vous l'aurez compris, hors de propos.

- Quand il n'offre aucun savoir à ses élèves, qu'il s'englue dans des explications qui n'expliquent rien et ne satisfont personne. Jamais rien vu d'aussi peu structuré.

- Quand il produit du mauvais : de son excursus dans les terres de l'imparfait du subjonctif (excursus que je me suis également permis une fois, d'ailleurs ; c'est dire si cela m'a intéressé de voir ça), ses élèves ne retiendront que deux choses : ça n'est utilisé que par les snobs, et les homos sont maniérés (heureusement, lui avoue qu'il est hétéro afin de "rassurer" ses élèves : toutes mes félicitations !).

- Quand il quitte sa classe pour conduire un élève chez le principal (qu'on me rassure : aucun de mes collègues n'a jamais fait cela, j'espère ?).

- Quand il fume à la cantine, et dit à la dame qui nettoie et lui signale que c'est non-fumeur que ce n'est pas grave car il n'y avait personne (là, j'ai été choqué : cette dame n'est personne ?).

« M'sieur ! C'est peut-être une ruse, comme Ulysse avec le Cyclope ! »

- Quand il utilise une ironie que ses élèves sont incapables de comprendre (mais qu'ils perçoivent et analysent finalement de façon juste : oui, leur prof les "charrie"). On pourrait multiplier les exemples.

   Pour reprendre la formule d'une amie chère : ce film est un traité d'anti-éducation. Le problème est qu'il n'est pas présenté comme tel, et que chacun y verra finalement ce qu'il veut bien y voir... la preuve, l'auteur-interprète y voit une jeunesse formidable d'énergie et des méthodes éducatives tout à fait merveilleusess. Mon ministre aussi, d'après ce que j'ai compris. Or donc combien de personnes vont croire que des Marin hantent toutes les salles des profs, en nombre ? Mon métier n'est pas toujours facile : j'aimerais qu'on ne me le complique pas davantage. Et en même temps, j'ai éprouvé de la joie en visionnant ce film. Joie de ne pas être comme lui. Joie de me voir conforté dans mes idées, dans mes actes d'enseignant. Joie de ne jamais avoir insulté un élève, de n'avoir jamais été aussi seul, dans quelque salle des profs ou équipe pédagogique que ce soit.

   Il faut donc rétablir certaines vérités : ceci n'est pas de l'enseignement ; c'est ce que certains veulent que l'enseignement soit ou devienne. Je hais ces gens, qui massacrent des générations d'élèves. Si ce film est une chronique relativement fidèle de la pratique de Bégaudeau, alors qu'il continue à faire du cinéma et ne retourne jamais devant une classe, devant des élèves.

  Ce film est enfin - et surtout - cinématographiquement décevant. Poncifs bien-pensants sur les sans-papiers, blondasse de service (car présentée comme telle de façon évidente dans le film) se ridiculisant en commission permanente sur une histoire de machine à café (ça va encore donner une super image des profs, ça...), invraisemblance sur invraisemblance, le tout servi par une mise en scène de base et des ficelles énormes de dialoguistes et de scénario (apparemment, il n'y a pas qu'Esméralda qui n'ait pas lu ou pas compris La République de Platon...), je ne vois rien là que de très moyen, voire de très médiocre.

  J'aurais donc souhaité une autre image de l'enseignement "sous tension" au cinéma. Et c'est un film qui pourtant part exactement des mêmes préalables - en plus violent quand même -, un film bourré de défauts, qui va m'apporter satisfaction. Paradoxalement, il y a peu d'enseignement dans ce film, et pourtant tout y est. Mercredi 1er avril, ce sera donc non seulement la journée des farces, mais aussi La Journée de la jupe ! A vos poissons pour les décorer, ces jupes !


Repost 0
8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 12:23


 Comme le dirait mon ami Pierre Cormary, je suis un laïcard pur et dur, la réincarnation d'un hussard noir qui aurait juste ajouté des rayures verticales roses à ses vêtements
.

"Wouah ! Vous êtes trop fashion, m'sieur !"
Merci, Dorante.

  Je n'ai pas eu la malchance d'enseigner dans des établissements très difficiles où ces questions peuvent se poser au quotidien, mais je tiens à la laïcité, et refuse qu'on lui épithètelie des adjectifs qualificatifs tels que "positive" ou "ouverte". Je parle à mes élèves de "mythes chrétiens" comme je leur parle de "mythes grecs", ...

"M'sieur ! mythe, c'est parce que ça vient de l'animal ?"
Dorimène, une heure de colle !

... je fais respecter le règlement intérieur en faisant enlever tout ce qui de près ou de loin ressemble à un couvre-chef...

"Même un bandeau, m'sieur ?"
Oui Dorimène, même un bandeau.

... et j'ai déjà failli faire un scandale à la cantine de mon ancien établissement

"- Bonjour madame ! Alors je vous prendrai des nuggets (si quelqu'un a un mot français convenable pour traduire cet anglicisme, je suis prenenur... Avant de proposer, sachez que je trouve "beignet" inexact, "pépite" bien trop littéral, "morceau" bien trop flou et "morceau de poulet pané" bien trop long) de poulet, s'il vous plaît !
- Le problème monsieur, c'est qu'ensuite il n'y en aura plus assez pour les élèves musulmans."

  J'ai été pris de court. Je ne m'attendais vraiment pas à cette réponse. D'autre part, la vague chose à base de porc avec laquelle les nuggets constituaient une alternative me plaisait fort peu. Et quand bien même c'eût été du rôti de porc fermier bio label rouge à la truffe noire du Périgord, j'étais prêt à en faire une question de principe. J'ai donc redit à la dame que j'ALLAIS PRENDRE des nuggets de poulet. Après réflexion, j'aurais voulu lui avoir dit que j'étais musulman, juste pour voir sa tête (pour la petite histoire, j'ai finalement eu mes nuggets de poulet, et d'ailleurs elles n'étaient pas bonnes ^^).

  Selon moi, la laïcité permet justement à chacun de vivre sa foi ou son absence de foi tranquillement à l'école, sans heurts, sans anathème et sans fatwa. Elle permet de parler de la religion de façon dépassionnée. Moi, en bon prof de français laïc, je parle énormément de religion à mes élèves, et le fait qu'elle ne soit pas présente à tous les coins de cour de récréation comme vecteur d'insultes lui permet justement d'être présente en classe comme savoir. J'explique tout l'apport du christianisme à notre culture. Je pointe les liens entre les trois grands monothéismes pour les opposer au polythéisme gréco-romain. Je réponds clairement et sans prendre parti aux élèves qui me demandent si c'est vrai que le Paradis et l'Enfer existent. Je leur raconte Dante et les sept péchés capitaux

"M'sieur ? C'est quoi exactement, la luxure ?"

  Je suis donc contre le communautarisme érigé en norme sociale. Je suis évidemment pour que chacun se sente appartenir aux communautés auxquelles il s'identifie. Je suis certes pour que la rue, espace public de liberté, puisse être un lieu de circulation d'hommes portant la kippa et de femmes voilées, même si je suis contre le port du voile - et pourtant je connais des femmes voilées (voilées léger, tout de même) extrêmement libérées, sympathiques, amicales, et qui s'en foutent complètement de mon avis sur la question, et je les adore aussi pour ça -. Je suis toutefois contre le fait que l'école ou la fonction publique deviennent des lieux où l'on peut dévoiler (hem !) sa religion à la face des autres. La fonction publique car j'aime sa neutralité. L'école car je sais qu'elle est là pour enseigner des savoirs à des personnes qui sont encore en pleine construction personnelle, voire en révolte, et que l'expression d'un communautarisme - quel qu'il soit -  n'a jamais apaisé des esprits qui ne demandent parfois qu'à s'échauffer. La laïcité n'est pas bonne ou mauvaise en soi, mais finalement elle n'emmerde que ceux qui veulent nous prendre la tête avec leur religion. Les personnes modérées, ouvertes d'esprit n'ont aucun problème avec, et je discute du dogme de la trinité ou des houris du Paradis avec elles quand elles le désirent. Seules ont des problèmes avec les personnes obtuses ou prosélytes ou extrêmistes, voire les trois (et là, je m'en réjouis) ou les personnes qui n'ont pas réfléchi au problème pour diverses raisons d'habitude, de culture, de manque d'outils de réflexion (et là, je m'en réjouis aussi, car je vais essayer de leur apporter tout ça pour que nous en discutions ensemble).

  Je ne crois enfin pas que le communautarisme soit un vecteur de paix sociale, et que l'institutionnaliser diminue les tensions, au contraire. C'est justement là où il est déjà le plus exacerbé que les tensions sont les plus grandes, les affrontements les plus nombreux. La laïcité a l'avantage de ne distinguer personne, de mettre tout le monde sur un pied d'égalité. Le communautarisme crée des catégories, et comme toujours chez l'homme, une fois les catégories créées et revendiquant chacune des "droits" et des "avantages" à la façon de véritables lobbies, certains vont vouloir les classer et hiérarchiser. Oui, je pense que la laïcité est un rempart, certes parfois fragile, contre les fanatismes, qui n'ont pas besoin d'elles pour s'exacerber. Elle permet de continuer de raisonner par rapport au statut de la personne que l'on a en face de soi, à sa fonction, à son métier, à son rôle ; et non par rapport à son intime (car oui, ce qui relève de la foi relève de l'intime).

  Pour en revenir à mes histoires de cantine et à la façon de les régler une bonne fois pour toutes, il suffit qu'il y ait du choix et que chacun prenne ce qu'il souhaite (et considère qu'il est en droit de) prendre dans ce qui lui est proposé plutôt que de demander autre chose. Tu es végétarien ? Y'a des légumes ou des pâtes. Tu es musulman ? Y'a des légumes ou des pâtes aussi, et souvent autre chose que du porc. Tu es catholique et c'est vendredi ? Désolé, le chef n'a rien attrapé dans la rivière aujourd'hui, mais y'a toujours des légumes ou des pâtes !  Tu as encore un peu faim ? C'est Dieu qui teste ta foi : loué soit le nom du Seigneur !/Allah est grand et miséricordieux !/tiens, voilà du Bouddah !
  Aux chefs d'établissement donc de se battre pour que la société qui s'occupe de leur cantine propose suffisamment de choix, voilà (d'ailleurs, chez nous, on mange bien ! ^^). Et à tous les autres de s'adapter par rapport à ce qui leur est proposé.


NB : inscrivez-vous donc à la newsletter : c'est le moyen le plus simple d'être tenu au courant des mises à jour !
Repost 0

Présentation

  • : Je suis en retard
  • Je suis en retard
  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
  • Contact

Devenez follower !

Pages