Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 18:55

persuasion

 

 

  Lundi dernier, prévenue par une amie chère, j'allais assister à un Rendez-vous de la crise organisé par l'EHESS sur le thème : « Mais que fait l'école ? ». Il faut dire que le casting du débat avait de quoi m'allécher : réunir dans une même salle François Dubet1 et Philippe Meirieu2, ça donne envie de poser des bombes prendre des notes ! Comme troisième larron, le philosophe Marcel Gauchet, à qui l'on peut pour le moins prêter une pensée construite et intéressante (et dans laquelle, j'avoue, je me retrouve souvent).  

 

 

Quand le virus établit lui-même le diagnostic

 Ouvrant la partie « Diagnostics », François Dubet attaque fort : l'école produit trop d'inégalités à cause des pratiques scolaires, de son tropisme élitiste. La course aux diplômes accroît l'inégalité, tout le monde est stressé, donc crise de la transmission, doublée d'une crise de la capacité politique pour prendre en charge les problèmes éducatifs. 2/3 références au milieu de tout ça aux études internationales pour faire bonne mesure. On ne va pas très loin, et on sent l'idéologie pointer déjà le bout de son nez.

  Marcel Gauchet prend alors de la hauteur et dit à mon sens des choses très justes : l'école, institution investie d'énormément d'attentes, joue un rôle substitutif (on lui demande de transformer l'avenir, de faire que les individus s'épanouissent, d'instaurer l'égalité et de faire accéder à la citoyenneté). Comme la réalisation est forcément inférieure à l'attente, on n'est jamais satisfait de l'école. Gauchet évoque ensuite les raisons spécifiques de son échec : la réalité qui n'a pas été conforme à l'idéal de massification, la question des méthodes pédagogiques3. À un moment, très intéressant développement sur la famille, sur son rapport problématique à l'école, sur le caractère contradictoire de ses demandes : la famille demande à l'école ce qu'elle-même ne veut ou ne peut plus faire ; mais la famille récuse l'école comme institution (elle se place en consommatrice). In fine, Gauchet formule clairement la mission primordiale de l'école : la maîtrise de l'expression, l'emploi du langage, le maniement de la logique. Bref : apprendre à parler et à écrire. On ne le lui fait pas dire.

  C'est alors un grand moment de Philippe Meirieu. Papelard, il trouve le moyen de brosser un tableau apocalyptique et révoltant de l'école aujourd'hui, oubliant peut-être un peu vite sa part de responsabilité dans l'affaire. Peu importe : il dit ce que les gens ont envie d'entendre, se permet même une petite sortie réac' sur le principe délirant de vouloir savoir sans apprendre, stigmatise la médicalisation du système scolaire à grands coups de dys-4, et termine sur la notion de « transmission du plaisir », tout aussi vraie que son emploi en clausule est démagogique. 

 

 

Les incompétents heureux

 S'ensuit un « débat » (à grands coups de « je rejoins ce qu'a dit machin ») durant lequel Meirieu lâche cette bombe au sujet du livret de compétences : « conception technocratique des savoirs » (la citation est rigoureusement exacte). Oui, l'homme dont la définition de la compétence est reprise à tous les étages de la mise en place du dit livret, est contre. Après recherches, c'est effectivement une position qu'il a soutenue à de nombreuses reprises ces derniers temps, critiquant la « dérive behavioriste » de la chose (qui est d'ailleurs tout à fait observable), mais tout en disant que la notion de compétence est féconde… bref, du Meirieu de la plus belle eau, qui parvient à faire croire simultanément à sa souplesse et à sa rigidité sur le sujet, qui fait semblant de prôner une position médiane et de bon sens, pleine de byzantines nuances pour montrer que sa pensée est évoluée, quand en réalité il contribue au carnage. En même temps, je dois dire que c'est fascinant, car on se surprend à être d'accord avec ce qu'il dit : il y a chez cet homme un art de l'esquive, du poids exact de chaque mot, de chaque formulation, pesés dans des balances de toile d'araignée, qui émerveille. Même ses pires ennemis le disent « homme de dialogue » : il me semble que ce doit non pas être pris dans le sens d'un homme avec qui l'on peut dialoguer, mais d'un homme dont l'échange de parole constituerait l'essence-même. Il est dialogue.  

  Un moment amusant : François Dubet avouant son incompétence sur la question de la pédagogie, avant de finir la séance par une revendication de faire le lien entre le primaire et le secondaire afin de faire déteindre le premier sur le second (en mettant des profs plurivalents aux premiers échelons du collège, par exemple), lançant au passage une pique à l'égard du SNES5, qui n'avait rien demandé. Quand on ne connaît rien à la pédagogie, on ne prétend pas avoir des idées sur la façon dont il faudrait s'y prendre pour l'améliorer.

 

 

Astérix est là !

  Cerise sur le gâteau, avec Philippe Meirieu, nous discutâmes — puisque le public avait le droit de poser des questions, je ne m'en suis pas privé — au sujet d'Hésiode et d'Astérix, figurez-vous. Philippe Meirieu avait narré son expérience d'enseignement récente dans une classe de lycée pro, expérience au demeurant stupéfiante quand il a vu les énergumènes en face de  lui (qu'il avait lui-même contribué à créer, mais bon passons…). Et de nous tirer une petite larme sur le fait qu'il fallait être ambitieux pour et avec eux, et qu'on pouvait par exemple tout à fait intéresser ces jeunes gens à Hésiode. Les grands auteurs, la grande culture, l'intelligence du monde qui parle à l'intelligence de l'homme, tout ça. Oui mais alors pourquoi avait-on promu la littérature dite « de jeunesse » jusque dans les moindres recoins du collège (dans des programmes, en 2002, qu'il avait lui-même applaudis) ? Pourquoi avais-je vu enseigner Astérix (au demeurant une excellente BD) en œuvre intégrale dans une classe de Sixième (et ce n'était certes pas un exemple isolé : des exemples comme ça, j'en ai plein ma musette) ? Ah mais c'est qu'on peut se servir de l'un pour accéder à l'autre, me répondit l'ami Philippe, enchaînant sur la possibilité d'utiliser les mangaspour atteindre les grands thèmes de la-littérature-la-vraie. Philippe Meirieu a-t-il pris connaissance des horaires de français au collège ? Quand il dit qu'il faut pratiquer l'écriture longue — apparemment si souvent pratiquée au primaire7 —, qu'à l'entrée au collège les élèves se retrouvent à ne faire que des réponses courtes et des QCM (oui, il a dit ça, collègues de collège), peut-on savoir sur quoi il se fonde ? Et l'écriture longue régulière, au fait, je la pratique quand ? Pendant le cours d'EPS ou d'Espagnol ? 

  Au final, je dois dire qu'il fut agréable d'entendre ces messieurs car oui, les constats étaient souvent justes, et certaines idées de Gauchet me semblent d'ailleurs très productives à ce sujet. Néanmoins, c'est toujours un peu étonnant de voir des personnes qui n'enseignent pas (ou plus depuis fort longtemps, ou alors juste une année comme ça pour se donner le frisson) prétendre en savoir plus que nous sur ce qui se passe dans un établissement scolaire et affirmer qu'elles savent comment il faut améliorer les choses qu'elles ont, parfois, contribué à dégrader. J'ai en tous les cas pu assister à une magnifique leçon de double discours par le maître du genre, et rien que pour ça, ça valait largement le déplacement ! 

 

 


1. François Dubet est un sociologue « spécialiste » de l'école. Il est surtout réputé pour sa production de livres sur le sujet et pour être aimé des cahiers pédagogiques et du café pédagogique itou. 

 

2. Faut-il vraiment présenter Philippe Meirieu ?

 

3. Je sursaute quand il affirme que les méthodes traditionnelles sont inadéquates tandis que les méthodes nouvelles sont dévoyées. Il me semblait que c'était plutôt l'inverse, en fait.

 

4. Dyslexiques, dysorthographiques… Avez-vous lu le livre de Colette Ouzilou sur le sujet, délicieux lecteurs, lectrices à croquer ? Elle y montre que ce sont très exactement les méthodes encouragées par Meirieu et sa clique qui sont à l'origine d'une grande partie de cette fausse épidémie. Ou comment rendre un homme sain malade avant de le présenter au public pour susciter la terreur et la pitié du bon peuple devant le spectacle.

 

5.Syndicat majoritaire du secondaire, qui, comme le SNALC, est contre (merci à lui !)

 

6. Loin de moin l'idée de dénigrer les mangas, dans lesquels il y a des merveilles dont je me délecte.

 

7. Mais le plus souvent sans aucune ponctuation ou avec une ponctuation aléatoire, semblerait-il d'après mes copies de 6e… 

Repost 0
2 janvier 2012 1 02 /01 /janvier /2012 10:36

argent2

 

 

  Le GRIP (Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes) est quelque chose qui me tient à cœur. Il tente de remettre l'enseignement dans le primaire sur ses deux jambes, en définissant des programmes expérimentaux logiques, ambitieux, bien construits, et en rédigeant les manuels qui vont avec, année après année. Le travail est tout bonnement remarquable : j'ai moi-même pris un certain nombre de choses concernant la grammaire sur leur site pour m'en servir. Ainsi, quand cette lettre ouverte est venue à ma connaissance, je me suis dit que je devais vous la faire partager. Pour une fois qu'on a des innovateurs, des expérimentateurs qui font des choses vraiment sérieuses et clairement bénéfiques pour les élèves… on leur coupe les bourses. Merci à mes lecteurs, et notamment à mes lecteurs professeurs des écoles, mais aussi parents d'élèves scolarisés en primaire, de faire remonter la chose, s'ils le désirent, par la voie hiérarchique de l'inspection. Et que les professeurs des écoles qui découvrent le GRIP à la lecture de l'article n'hésitent pas à se rendre sur leur site (note de bas de page n°1) : une fois encore, le travail qui y est réalisé est remarquable, et les manuels proposés sont de grande qualité. 


 

LETTRE OUVERTE DU GRIP À MONSIEUR LE MINISTRE DE L’ÉDUCATION NATIONALE

 

Monsieur le Ministre,

 

Par lettre de votre chef de cabinet adressée à Jean-Pierre Demailly, membre de l’Académie de sciences et président du Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes (GRIP), nous avons appris que la subvention accordée depuis 2005 à notre association porteuse de l’expérimentation SLECC, déjà réduite de deux-tiers l’an dernier, était supprimée.

 

Seule raison alléguée : « un contexte budgétaire restreint ».

 

Cette décision appelle de notre part deux remarques que nous estimons devoir rendre publiques parce qu’elles touchent à l’avenir de l’École.

 

La première vise l’erreur de gestion que vous commettez. Dans une nation organisée, quelle que soit la rigueur des temps, la dépense, en effet, ne se mesure pas en termes étroitement comptables mais en fonction de sa rentabilité.

 

De ce point de vue, les subventions consenties par vos prédécesseurs, François Fillon, Gilles de Robien et Xavier Darcos, à l’expérimentation SLECC ont produit des gains difficilement contestables. Il suffit de consulter les résultats des classes concernées aux évaluations nationales pour s’en convaincre. Qui plus est, s’appuyant sur la pratique des enseignants SLECC, le GRIP a pris l’initiative, afin d’étendre le bénéfice de l’expérience, de publier des manuels de classe (lecture, calcul, grammaire, observation) qui rencontrent dans la profession un intérêt croissant1 et ont amené le CNES à solliciter les professeurs des écoles du GRIP pour une mission de formation, malheureusement différée, des instituteurs haïtiens.

 

C’est cette expérimentation en plein développement, si utile pour le redressement de l’école primaire et le rayonnement international de la pédagogie française que vous condamnez à péricliter pour économiser la somme exorbitante de 13 500 euros.

 

Au sein de votre ministère, pourtant, des dépenses moins productives, d’un tout autre ordre de grandeur, et dans lesquelles vous auriez pu trancher, ne semblent pas avoir été soumises, comme le notait récemment la Cour des comptes, à la même rigueur budgétaire2.

 

Faut-il comprendre — ce sera notre deuxième remarque — que la réduction de l’échec à l’école primaire est passée, en dépit de tous les discours, au second plan de vos préoccupations ?

 

Cet objectif, auquel les membres du GRIP se sont entièrement consacrés, demeure pourtant la priorité des priorités.

L’INSEE vient de publier une étude des plus préoccupantes sur les élèves en difficulté de compréhension à l’issue du CM2 et leur parcours ultérieur. En voici le résumé : « Depuis dix ans, leur proportion a augmenté. Le phénomène concerne maintenant un élève sur cinq et il augmente particulièrement dans les collèges en zones d'éducation prioritaire (ZEP). À l'entrée en sixième, le pourcentage d'élèves en difficulté de lecture dans le secteur de l'éducation prioritaire est passé de 20,9% en 1997 à 31,3% en 2007. »

 

Conséquence : « En fin de collège, dans les collèges de ZEP, la proportion d'élèves dans les niveaux de performances les plus faibles est passée de 24,9% en 2003 à 32,6% en 2009". Et les difficultés des élèves les plus faibles s'aggravent. »3

 

Est-ce vraiment le moment de couper les vivres à une association qui, parmi d’autres, œuvre avec efficacité et de manière désintéressée à la réduction de cet échec ? En lecture, mais aussi en calcul, et du point de vue de la formation intellectuelle générale.

 

Assurer au primaire, de la maternelle au CM2, l’acquisition par tous et chacun des bases culturelles indispensables à la poursuite d’études, c’est le seul moyen, Monsieur le Ministre, d’éviter la mise en place de tardives et vaines remédiations, et de ne pas faire du collège le chaudron des déceptions et des violences.

 

C’est d’autant plus urgent que des voix s’élèvent pour suggérer le renoncement. Ainsi la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), qu’on a connue mieux inspirée, recommande une éducation spéciale, à programmes réduits4, pour les enfants des quartiers défavorisés, programmes inférieurs en contenus à ceux consécutifs à la loi Falloux de 1850.

 

Le GRIP, au contraire, inscrit son action, avec l’expérimentation SLECC, dans la continuité avec le projet des fondateurs républicains de l’Instruction publique.

 

Ce projet, il convient d’en rappeler les termes :

« L'instruction primaire, telle que la définit la loi du 28 mars 1882, n'est plus cet enseignement rudimentaire de la lecture, de l'écriture et du calcul que la charité des classes privilégiées offrait aux classes déshéritées : c'est une instruction nationale embrassant l'ensemble des connaissances humaines, l'éducation tout entière, physique, morale et intellectuelle ; c'est la large base sur laquelle reposera désormais l'édifice tout entier de la culture humaine. » (Ferdinand Buisson, 1887)

 

Fournir aux éducateurs de ce pays, après les avoir expérimentés et confrontés au jugement des enseignants, les instruments de travail utiles pour avancer, avec d’autres, dans cette voie, la seule digne d’un pays moderne, c’est le but que le GRIP s’est fixé.

 

La suppression de la subvention plus que modique qui lui était accordée n’est pas une mesure d’économie. Elle ne peut être interprétée que comme un signe de plus d’une politique régressive en matière d’instruction.

 

Il ne tient qu’à vous, Monsieur le Ministre, de démentir ce signe et de rétablir cette subvention, voire d’oser la relever à son niveau de 2009.

 

Le Groupe de Réflexion Interdisciplinaire sur les Programmes.

01-01-2012

 

 


1. http://www.slecc.fr/

2. http://www.vousnousils.fr/2011/11/07/hausse-de-41-en-4-ans-des-depenses-de-communication-des-ministeres-de-leducation-516100

3. http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/FPORSOC11l_D1_Eleves.pdf

4. http://www.fondapol.org/etude/12-idees-pour-2012-3/

 

Repost 0
23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 19:14

beaucoup-de-bruit-pour-rien couv

 

 

  En ces temps de dépression économique, de déprime scolaire, de catastrophes nucléaires, de bisbilles écolo-socialistes, et d'ailleurs, moi-même, je ne me sens pas très bien, vous avez peut-être (re)vu passer le marronnier des marronniers, la polémique des polémiques : la réforme de l'orthographe (musique de Carmina Burana). Alors, nénufar ou nénuphar (c'est LE mot qu'on prend toujours comme exemple, évidemment) ? Événement ou Évènement ? Aiguë ou aigüe ? Flute ou flûte ? Choisis ton camp, camarade : es-tu un homme de progrès ou un vieux réac' ? En fait, c'est plus compliqué que ça, vous l'imaginez bien. Mais au final, je vous fais part de mon avis, assez tranché.

 

  Cette réforme est mauvaise avant tout parce que ce n'est pas une réforme. Ce sont des recommandations, qui laissent coexister deux états de la langue simultanément, et ce sur des points qui touchent à la grammaire (conjugaison des verbes en "eler/eter" par exemple). Elle embrouille donc de fait les choses plutôt que de les simplifier, puisque l'on va avoir automatiquement des gens qui considéreront qu'il faut employer la version 1, d'autres la version 2, d'autres que les 2 se valent et qu'on s'en moque. Bref, c'est effectivement la zizanie, et donc clairement pas une simplification. C'est un premier point.

 

  Second point, je ne trouve pas qu'elle simplifie beaucoup les choses sur le plan technique. On soude certains mots composés mais pas d'autres ! On n'écrit plus "olle" ou "otte", mais "ole" ou "ote"… sauf pour certains mots ! On change la règle-même d'emploi du tréma, sans même réfléchir au problème d'harmonisation de l'ensemble (pourquoi "ambigüité" alors qu'on écrit "Moïse" et "caïman" ?). Bref, si certains toilettages globaux, sans exceptions ne me révoltent pas (oui, après tout, pourquoi pas des traits d'union partout pour les numéraux), c'est-à-dire que je peux tout à fait envisager qu'on pose une RÈGLE claire, précise, absolue, sans exception aucune sur un point tel que celui-ci, je trouve que beaucoup de propositions n'ont qu'un intérêt fort limité.

 

  Et là, j'en profite pour mettre l'accent1 sur « sûr ». je rappelle que dans les recommandations, on supprime l'accent circonflexe sur "i" et "u"… mais pas partout, en fait, pour éviter la confusion entre deux potentiels homographes (« mûr » et « mur », par exemple). Et là, cas anecdotique mais amusant, et révélateur surtout du manque de cohérence de l'ensemble : on ne garde l'accent circonflexe que sur le masculin singulier de « sûr » (on l'aura compris pour ne pas le confondre avec la préposition « sur »)… Donc on ne le met pas sur « sure » ou « surs »… Oui, mais, les gars, et l'adjectif « sur », qui signifie « d'un goût acide et aigre », et qui lui s'accorde fort bien (une poire sure, des fruits surs), vous en faites quoi ? Banni du dictionnaire ? Pas assez courant pour être un vrai homographe ? Et le verbe « murer », tiens ? « Tu mures des femmes mures, sures et peu sures », s'amuserait-on à écrire si l'on avait l'esprit homographique mal placé. Bref, le diable se niche dans les détails, et révèle ainsi l'ensemble du projet : un cataplasme sur une jambe de bois, pour compter juste les fautes courantes des élèves à qui l'on n'enseigne ni suffisamment ni correctement leur langue, le tout sans tenir compte de l'ensemble du lexique de la langue en question. On pose délicatement un cache-misère (cachemisère ?) sur les effets au lieu de s'évertuer à traiter les causes.  

 

  Troisièmement, comme on crée deux états de la langue, on va automatiquement donner à chacun une valeur particulière (car distinguer, c'est toujours à un moment ou à un autre établir une classification entre supérieur et inférieur, dans ce genre d'affaires). Et tandis que les gentils profs consciencieux enlèveront les accents circonflexes, les méchants réactionnaires qui dirigent au plus haut niveau se feront un plaisir de faire de cette distinction un critère de jugement, voire un marqueur social inratable ou presque. Et bizarrement, ce sont certainement ceux qui écriront "paraître" qui gagneront, à ce petit jeu…

 

  Bref, beaucoup de bruit pour rien de positif à l'arrivée, sinon la chienlit.

 

  Au passage, puisque dans les grandes discussions qui s'étalent dans nos journaux et sur nos écrans d'ordinateurs, certains veulent embrigader la faible lisibilité de Villon, Rabelais ou Montaigne dans le combat pour la prétendue simplification, arguant (ha ha !) qu'on ne peut plus les lire aujourd'hui facilement (ben oui, puisque justement l'orthographe n'était carrément pas stabilisée de leur temps, tiens ! Alors que l'orthographe de Hugo, c'est la nôtre), rappelons que le dernier des trois, réactionnaire comme pas deux, a écrit « Je suis dégoûté de la nouvelleté quelque visage qu'elle porte et ai raison, car j'en ai vu des effets très dommageables ». Merci donc de laisser les morts en paix, surtout si c'est pour aller contre leurs œuvres. 

 

  En conclusion, si l'on veut faire une réforme de l'orthographe, qu'on en fasse une, mais une vraie, IMPOSÉE à tous (professeurs, élèves, éditeurs, journalistes, jury de concours…) comme une LOI impérative ; ce sera déjà la moins mauvaise solution. Mais là, ce qu'on nous a pondu (« on accepte les deux, mais l'une est la référence »… sauf que dans les faits, la référence, c'est l'autre, justement), c'est juste une usine à polémiques qui nous monte tous les uns contre les autres, ne résout AUCUN problème mais crée sans aucun doute « des effets très dommageables ».

 

  Or donc, je n'utiliserai pas ces recommandations, que je ne trouve pas recommandables.

 

 


1. Oui, je sais, j'ai beaucoup d'humour…

Repost 0
16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:07

juste-la-fin-du-monde

 

 

  Billet polémique et las 

 

  On voudrait notre peau qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Et le pire, c'est qu'on va l'avoir. J'aime beaucoup mon métier. Je lui connais des avantages non négligeables : la célèbre sécurité de l'emploi, un salaire correct, l'organisation assez libre de mon temps de travail, le plaisir de faire une profession intellectuelle, le contact humain, le fait d'être peu ou prou mon seul maître. 

 

  Nous sommes en train de tout perdre. 

 

  La sécurité de l'emploi ? Il se murmure que bon, la fonction publique, ça pourrait bien finir par ne concerner que les missions régaliennes, et que l'Éducation Nationale n'en fait peut-être pas partie. On pourrait adapter un peu le statut, créer un nouveau corps ni tout à fait public ni tout à fait privé. Des perspectives à moyen terme qui ne sont pas très folichonnes… En attendant, on recrute de toute manière à tour de bras à Pôle Emploi.

 

  Un salaire correct ? Plus aujourd'hui. La seule chose qui augmente, c'est le niveau de recrutement… bac +3, bac +4, bac +5 : on étudie + pour gagner moins. D'autres que moi ont étudié l'évolution du pouvoir d'achat des professeurs : ce serait à hurler de rire si ce n'était pas si triste. Moi, j'habite à Paris car j'ai une situation personnelle qui le permet (comprenez : je suis un bourgeois nanti).  Mais ce serait absolument inconcevable que je pusse louer quoi que ce fût d'autre qu'une garçonnière avec ma profession intellectuelle de fonctionnaire de catégorie A (la plus haute) et de niveau BAC +5 avec concours si je n'avais mes privilèges de classe (honteux, cela va de soi). Quand un(e) collègue va corriger un examen, elle perd de l'argent pour faire garder son gamin, puisque surveiller un enfant est quand même nettement mieux rémunéré que de trimer sur un examen national demandant de véritables compétences disciplinaires. Le SMIC horaire pour le Brevet des collèges, on n'est pas près de l'avoir ; et si tu pensais que l'État avait prévu de te payer pour le temps supplémentaire que tu passes à préparer tes Troisièmes à l'épreuve d'Histoire des arts1 (avant de venir jouer le membre de jury écoutant religieusement une analyse sur Le Sacre du printemps alors que tu es prof d'EPS), tu t'es mis le doigt dans l'œil jusqu'au gros orteil. Au fait, cher collègue, ton avancement va prendre quelques années     dans l'aile avec la réforme de ton évaluation : tu avais prévu d'atteindre le dernier échelon en20 ans en passant tout au grand choix2 ? Table plutôt sur 25, maintenant. Tu comprends, il faut faire des économies, et comme cela ne se fait pas de te dire que l'on te baisse ton salaire, on te dit qu'on te l'augmente, on ne le fait pas, et on ralentit ta progression. Magie magie ! 

 

  L'organisation assez libre du temps de travail ? Alors là, c'est bientôt fini. Temps de réunion (pour savoir par exemple quelle matière aura droit cette année d'avoir des manuels conformes à son programme, et quelle matière devra encore s'en passer, car la subvention est étique), heures de concertation, travail en équipe, blabla institutionnel, soutien, activités pâte à modeler : tout cela va bientôt arriver dans nos emplois du temps. Ceux qui disent que la chose ira de pair avec une baisse du temps devant élèves et une hausse du traitement sont au mieux de doux rêveurs, au pire de sales menteurs. Tu pensais transmettre un savoir en biologie, discipline que tu as étudiée avec application ? Va plutôt faire un module d'histoire des arts en salle 47 avant la réunion sur l'organisation du cycle de conférences du trimestre (sur le Slam, les peuplades inuites ou le brossage des dents, probablement). Ensuite, tu aideras Cléonte et Élise à faire leurs devoirs d'anglais et à réviser leur leçon de géographie développement durable. Tu n'y connais rien ? C'est pas grave, tout le monde peut le faire, on te dit. 

 

  Le plaisir de faire une profession intellectuelle ? Mais on est en voie de la désintellectualiser, la profession. Par tous ces temps, toutes ces « activités » où l'on nous demande de faire tout autre chose, déjà, tout autre chose que l'on ne maîtrise pas. Par le recrutement, ensuite. Vu l'attractivité du métier, seuls les fous ou les incompétents vont finir par le passer, le concours (ou par être recrutés directement dans une pochette surprise via Pôle Emploi), les gens intelligents ayant sagement décidé d'envisager n'importe quel autre métier ou de fuir en Papouasie. Et donc on met en place des banques de données de cours, souvent ni faits ni à faire, usant et abusant des inénarrables TICE3, et vas-y camarade, pioche dedans et arrête de penser. On fait ça depuis pas mal de temps dans certaines académies : on diligente une poignée de profs pour faire les cours, on les met sur le net, et on demande aux autres d'enseigner ce qui est écrit. Quelques uns penseront (ceux qui penseront « comme il faut », bien entendu), et beaucoup exécuteront. Charmant programme.

 

  Le contact humain ? La chaleur humaine, étouffante, oui. Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain monte le prix du beurre fondent nos effectifs, et cela se traduit soit par des classes plus chargées, soit par l'absence de prof devant les dites classes. Et qu'on ne me parle pas du bon vieux temps où il étaient 40 par salle avec un vieux poële à bois : s'il y a bien une chose sur laquelle je suis d'accord avec mes pires ennemis, c'est que la société a changé. Beaucoup d'enfants ne nous respectent plus, ne sont pas éduqués, savent vaguement lire et à peine écrire. Obtenir le silence est souvent un tour de force. Dans certains établissements joliment appelés « sensibles », ne pas se faire insulter relève de la gageure. Tout parent en colère est un danger pour votre image. Votre chef est parfois votre pire ennemi, et, ça tombe bien, bientôt, c'est lui seul qui vous évaluera. 

 

  Le fait d'être peu ou prou mon seul maître ? Mais nous ne maîtrisons plus grand chose. Votre supérieur vous a dans le nez, il peut vous massacrer menu. La vie scolaire déraille, et c'est vous qui êtes foutu à l'arrivée. Un parent veut votre peau ? Dans un certain nombre de cas, il l'aura. 

 

  Et face à tout cela, que faisons nous ? Pas grand chose. Nos syndicats sont divisés et impuissants, disons-le, quand certains ne sont pas tout simplement complices d'une partie de ces évolutions. Et que pouvons nous faire ? À peu près rien. Nous regardons passer les réformes, allons gueuler 3/4 fois dans la rue pour rappeler qu'on n'est pas d'accord et nous faire mal voir de l'opinion publique, pour qui le prof est assez curieusement encore cet être qui bosse 18 heures par semaine, qui est toujours en vacances (y compris sûrement quand il est absent), qui a « la sécurité de l'emploi » et qui en + ose se plaindre, le con ! Ah mais ma chère amie lectrice du Figaro4, il faut leur faire payer tous ces privilèges, à ces ordures, à ces profiteurs. En fait, la réalité du prof aujourd'hui, c'est plutôt cela : une personne qui se demande dans quoi elle est tombée (ou comment elle en est arrivée là, si elle est dans la maison depuis un petit moment), qui voit chaque année sa charge de travail augmenter (bientôt sur vos TNI5, chers collègues, deux à trois semaines de + en juillet/août… Et ceux qui espèrent que cela ira de pair avec une hausse de la rémunération ou une baisse du temps de travail hebdomadaire, ha ha ha !), son temps de réunion exploser, son pouvoir d'achat s'éroder, ses conditions de travail se dégrader, son état de nerf empirer, son envie de faire autre chose de sa vie s'amplifier. Elle ne demande pas la lune, cette personne : elle demande juste de faire son travail dans des conditions décentes, avec suffisamment d'heures par classe pour pouvoir faire réellement progresser les élèves en s'appuyant sur des programmes sérieux et solides, et sans que le premier venu qui n'y connaît rien puisse lui dire comment elle doit procéder. Bientôt dans vos établissements, chers collègues, les méthodes managériales de France Télécom, avec des contrats d'objectifs, des évaluations sur bilans chiffrés, des « indicateurs », des autoévaluations délétères sur les « 10 compétences du professeur » et des bonnets d'âne pour ceux qui mettent des notes trop basses ! Sachant que notre taux de suicide est déjà bien supérieur à celui de France Télécom, justement, on peut imaginer que le résultat va être cocasse.   

 

  Et en avant pour des lendemains qui chantent ! 


 


1. Mais si ! celle sur laquelle tu as planché pendant 10 réunions, avant qu'une circulaire impromptue ne sorte brusquement en cours d'année pour 1) réduire tout ce travail à néant et 2) t'obliger à refaire 10 réunions pour la prendre en compte.

2. Désolé pour les non initiés. Pour faire vite, il y a trois rythmes d'avancement pour un professeur. Le projet actuel de réforme de l'évaluation des professeurs ralentit considérablement la vitesse de progression. Pour les trois. 

3. Tout ce qui clignote, que tu n'as pas focément à disposition dans ta salle, et qui ne marche plus quand y'a panne de courant.

4. Toute personne ayant déjà lu les commentaires d'un quelconque article au sujet des professeurs sur le site du journal comprendra parfaitement de quoi je veux parler. 

5. Tableau Numérique Interactif. Le nec plus ultra des TICE (bientôt obsolète et remplacé par la tablette tactile).

Repost 0
6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 15:57

esprit lois

 

 

  Suite à la sortie du livre Les Droits de l'élève de l'avocat1 Valérie Piau, il me semble intéressant de revenir sur cette chose qui nous pend au nez : la judiciarisation de l'école. 

 

  Ça a commencé pour moi il y a quelques années, lorsque Dorante refusa de me remettre son carnet de correspondance. J'allai alors jusqu'à son sac et faillis m'en prendre une. Dorante, néanmoins, dans un éclair de lucidité, comprit que c'était m'sieur Celeborn qu'il avait en face, qu'il aimait bien m'sieur Celeborn et que non, quand même, il n'allait pas le défigurer à vie. Or donc, allant discuter le bout de gras avec ma Principale de l'époque, j'appris cette chose :

 

« Vous savez, m'sieur Celeborn, vous n'avez pas le droit de prendre le carnet de correspondance dans le sac d'un élève. »

 

  Diantre. Là, deux pensées me vinrent :

 

1) C'est complètement stupide. Cet élève est sous ma responsabilité et je ne peux même pas mettre le peu d'autorité qu'on m'a octroyé en actes. Il m'en faut passer par les artifices du langage, par le talent oratoire, par mes capacités innées et acquises en argumentation juste pour régler une chose aussi simple que prendre le carnet d'un élève.

 

2) Mais comment j'étais censé le savoir, moi ?

 

  C'est la seconde pensée que je vais développer. Nous sommes envahis de codes, de décrets et de circulaires, qui additionnent, retranchent, surajoutent, clarifient, obscurcissent… voire se contredisent. Les punitions collectives, apparemment interdites en 2000, ont été réinstaurées en 2004, et de nouveau supprimées en 2011 ; et c'est tout juste s'il ne faut pas faire une thèse en casuistique pour savoir quand on a le droit de mettre un zéro. La dernière circulaire sur le régime des punitions et des sanctions, par exemple, fait une taille considérable, et une phrase anodine peut se transformer soudain en nouvelle règle infrangible2. Or il faut le savoir, nous n'avons pour la majorité d'entre nous JAMAIS été formés à ces questions de droit. à l'IUFM, j'ai peut-être vaguement eu une formatrice qui un jour aurait rappelé deux ou trois choses ponctuelles, mais c'est bien tout. Alors que j'étudiais des pages de manuels de sciences de l'éducation consacrées à la comparaison des différentes façons d'enseigner à partir d'expériences sur des rats3, j'eusse peut-être mieux utilisé mon temps avec un spécialiste du droit administratif ou pénal. 

 

  Alors madame Valérie Piau dit apparemment4 des choses parfaitement exactes dans son livre. Mais il faut bien comprendre que la question, ici, n'est pas tant celle de la légalité que celle de la légitimité. La plupart des professeurs ne savent absolument rien de la chose légale. Or comme à côté du recueil des lois, règlements et publications au journal officiel concernant notre métier, un poème de Mallarmé est d'une limpidité qui frise celle des nouvelles publications de la Bibliothèque Rose, se renseigner de façon rapide et efficace relève de la gageure5. On fonctionne donc généralement par on-dit, par bruits de couloirs, par forum ou syndicat interposés (ce qui reste la moins mauvaise solution si l'on n'a pas un après-midi à perdre sur légifrance). Au final, on se retrouve avec des familles qui pour certaines sont de plus en plus procédurières, des chefs d'établissement qui doivent subir quant à eux des formations-poker pour bluffer le cas échéant en réunion sur les règles à respecter, partant du principe que les profs n'y connaissent rien, et des profs qui, effectivement, n'y connaissent rien, acceptent des choses qu'ils devraient refuser, refusent des choses qu'ils sont tenus d'accepter, font des choses illégales sans le savoir, en font d'autres dont on leur dit qu'elles sont illégales alors elles ne le sont pas, mais ça, ils n'en savent rien. Le Parisien dans son chapeau d'article synthétise merveilleusement cette atmosphère délétère : 

 

Les enseignants sont-ils tout puissants à l’école? Quels sont les droits des élèves? Un petit ouvrage pratique remet les pendules à l’heure.

 

  Enseignants = tyrans ; les élèves ont des droits ; chers parents, allez remettre les pendules à l'heure avec la prof d'Arsinoé et nous aurons des lendemains qui chantent. Et également des élèves qui répondent joyeux à des collègues : « Madame vous n'avez pas le droit de nous donner des lignes ! » ou « Madame, les punitions collectives, vous n'avez pas le droit ! » 

  Comment s'étonner alors de la dégradation accélérée de l'image des professeurs ? Chacune de nos décisions est soumise à une ligne d'un texte dont nous ignorons jusqu'à l'existence, chaque punition que nous donnons est un risque que nous prenons, chaque intervention que nous faisons est une possibilité de nous plonger dans le bran jusqu'au cou. Vais-je séparer ces deux élèves qui se battent ? Non ? Je suis hors-la-loi. Oui, alors ? Mais il va falloir que je fasse bien attention à intervenir sans risquer de les heurter, de les blesser, parce que sinon, ça va chauffer pour mon matricule.

 

  Au passage, on a prétendu mieux « sanctuariser l'école » par la dernière circulaire issue des fumeux fameux États Généraux de la sécurité à l'école. À l'arrivée, un texte qui, sous un vernis d'intransigeance, restreint considérablement les sanctions possibles, déconseille formellement les exclusions définitives, interdit davantage aux adultes responsables qu'aux élèves. Quant au Grenelle de l'environnement, l'annonce faite avec tambours et trompettes dans tous vos quotidiens comme quoi on interdisait le portable en primaire et au collège a en fait accouché d'une loi que la hiérarchie de nos chefs d'établissement fait appliquer à l'opposé, à savoir en les forçant à définir des endroits dans lesquels les élèves peuvent utiliser leur téléphone.

 

  Au final, nous n'y connaissons rien, les textes changent tout le temps, ils mettent en application le contraire de ce qui était annoncé et créent davantage de bisbilles entre parents, élèves et professeurs qu'ils ne résolvent les problèmes d'indisiplines, d'insultes, de harcèlement et de violence scolaire. Sans compter que les tribunaux ont autre chose à faire que de juger du fait de savoir si donner à Armande la phrase « je ne dois pas tutoyer mon professeur » à copier 50 fois constitue une brimade. Car pendant ce temps, on force les établissements scolaires à garder à tout prix les élèves qui, eux, commettent de vraies brimades, sous le prétexte qu'exclure n'est pas la solution. Rendre tout le monde addict aux antidépresseurs l'est-il davantage ?   

 

 


 

1. Non, je ne féminiserai pas.

 

2. Infrangible du moins jusqu'à la prochaine circulaire…

 

3. Anecdote parfaitement véridique.

 

4. Malgré ma conscience journalistique poussée, je n'ai pas lu son livre… mais j'ai lu une interview sur le site du Parisien !

 

5. N'oubliez pas de prononcer [gajure].

Repost 0
21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 18:43

machine

L'informatique, c'est fantastique !

 

 

  Or donc, cette semaine, c'étaient les élections syndicales dans l'Éducation Nationale. Mon syndicat (le SNALC) se réjouissait assez curieusement du fait qu'elles se déroulassent par voie électronique, invoquant le fait qu'on a moins de pression de la part de collègues mal intentionnés quand on est seul devant son écran que lorsqu'on vote avec des papiers dans son établissement1. Pour le coup, je disconviens respectueusement : ce vote électronique a été une pantalonnade, une vaste blague.


  Passons sur les problèmes purement techniques — nombreux — allant de la mauvaise version de Java qui n'allait pas au navigateur qui ne convenait pas, en passant par le temps de chargement infini, ou encore le vote qui ne s'affichait pas. Mais rien que la procédure était délirante. Il fallait

  • retirer au secrétariat de l'établissement une enveloppe contenant votre identifiant et votre NUMEN2 — à gratter comme un ticket de la Française des jeux — et le tout avant une certaine date ; 
  • Se connecter à l'aide de ces informations (et du n° de votre département de naissance) sur le-site-qui-va-bien pour obtenir son mot de passe ;
  • Aller enfin voter sur un ordinateur technologiquement compatible avec le site de vote à l'aide de ce mot de passe… et de l'identifiant contenu dans la première enveloppe, qu'il fallait soigneusement conserver !3 

  Tellement plus simple que d'attraper des bulletins de vote et que de les mettre dans une urne après avoir montré un papier d'identité, n'est-il pas ? Je pense notamment à mes collègues qui nous parlent d'un temps que les moins de 30 ans… et qui posent parfois le même regard sur un ordinateur que moi sur une machine à coudre SINGER™. Conclusion, la participation s'est effondrée. Alors il y a probablement d'autres raisons, la désespérance, la résignation, tout ça…mais entre ceux qui ont raté l'enveloppe, ceux qui ont jeté ou égaré le papier, ceux qui ont eu des problèmes techniques, ceux qui n'ont apparemment pas réussi à toujours voter pour tout et ceux qui n'y ont tout simplement rien compris, je pense qu'on a perdu quelques électeurs en chemin. 

 

  Deuxième information d'importance : mon syndicat progresse, donc il n'est plus représentatif au plan national. Non non, je n'ai pas soudainement perdu l'usage de la raison : mon syndicat a enregistré une nette progression dans le secondaire (dans les CAPA4) et, parallèlement, il est absent de la CTM et de la plupart des CTA, c'est-à-dire des organes de la représentativité syndicale. Comprenez par là qu'on va nous couper les bourses. Et sans moyens, un syndicat, ça fonctionne beaucoup moins bien (je ne parle pas tant d'argent ici que de décharges syndicales i.e. de temps pour faire correctement du syndicalisme). 

 

  Au final, nous sommes donc davantage représentatifs, mais ne sommes plus représentés . Comment cela est-il possible ? Eh bien c'est la loi, admirable lecteur, éclairée lectrice. La loi sur la représentativité syndicale fait que c'est l'élection où tout le monde vote ensemble — celle pour le CTM (et non celles des CAPN comme avant), dont on a raboté le nombre de places au passage — qui détermine quelle organisation pourra avoir des moyens ; or nous, nous sommes un syndicat des enseignants du secondaire. Autant dire que lorsque l'on additionne les voix des enseignants du primaire, du secondaire, du supérieur et des… personnels de direction et des inspecteurs (si si, eux aussi !), on pèse beaucoup moins lourd, même en ayant fait une alliance. 

 

  Bref, chers collègues du secondaire qui lisez ce blog, sachez que vous avez voté pour nous en nombre, que nous sommes touchés de votre confiance, et que nous ne pourrons hélas l'honorer comme nous l'aurions voulu car nous perdons la plus grande partie de nos moyens de fonctionnement. En fait, nous avons gagné, mais comme on a changé les règles du jeu, nous avons perdu. La démocratie, quoi… 

 

 


1. Il faut ici rappeler que mon syndicat a souvent mauvaise presse ( « la calomnie, monsieur, la calomnie… »). Nous serions de droite (ce qui, en soi, ne me semblerait pas une honte : techniquement, le Parti Socialiste l'est aussi quand on regarde son programme… mais en plus, pour nous, c'est faux), voire — et c'est là que les rumeurs vont bon train — d'extrême droite (fichtre ! Rien que ça !). De là à ce que nous sacrifiions des bébés sur des autels surplombés du portrait de Jean-Marie Le Pen, il n'y a qu'un pas que certains collègues n'hésitent d'ailleurs pas à franchir. Accessoirement, pour en avoir hanté les couloirs, je n'ai trouvé ni croix gammées, ni musique militaire, mais bien des gens de toute obédience, du vrai droitier au pur gauchiste. J'arrête là, sinon cette note de bas de page finira par être plus longue que l'article (« C'est déjà fait ! », me souffle-t-on). 

 

2. le NUMEN, pour un prof, c'est l'équivalent de votre code de sécu. On ne sait jamais quand on va en avoir besoin, mais quand on en a besoin, mieux vaut l'avoir sur soi ! 

 

3. J'ai eu une suée à ce moment-là, avant de me rendre compte qu'intelligemment, j'avais laissé la feuille devant l'ordi, ouf !

 

4. Attention, nous entrons dans une zone de sigles imbittables, veuillez attacher vos ceintures. Pour faire vite (j'arriverai peut-être ainsi à dissimuler le fait que je n'y comprends pas tout !), les CAPA s'occupent des mutations, de la notation et autres dans votre académie et pour votre corps (certifié, agrégé, etc.) ; la CAPN travaille là-dessus au plan national, le CTM est l'organe de la représentativité syndicale au plan national (là où on présente les réformes), et le CTA est la même chose au plan académique. Désolé pour cette note de bas de page particulièrement abstruse : la prochaine note de bas de page, pour compenser, racontera une blague de Toto.

 

5. C'est Toto qui rentre chez lui et qui annonce à sa mère : - Maman, tu devineras jamais, mais je suis meilleur que la maîtresse. - Ah oui Toto ? Mais comment ça ? - Ben la maîtresse reste dans la même classe, alors que moi, je passe dans celle du dessus !

Repost 0
2 octobre 2011 7 02 /10 /octobre /2011 19:48

couv5

 

 

  Je ne sais si, comme moi, vous fûtes bercés durant votre enfance par Claude, Mick, François, Annie et Dagobert. Je dois dire que je garde du Club des 5 d'Enid Blyton un excellent souvenir : des aventures extraordinaires, des personnages attachants auxquels on s'identifiait facilement, un super-chien presque humain dans ses réactions… Bref, le Club des 5 fut une vraie étape de mon enfance.

  Or donc j'ai un jour entendu qu'il y avait quelque chose de pourri au royaume de la bibliothèque rose. Je ne parle pas ici de la présentation "marketing" de la collection affreuse, ni même des  horribles illustrations de couverture qui ont remplacé les beaux dessins d'époque (qui ont d'ailleurs disparu des pages intérieures, alors qu'ils y rythmaient auparavant l'intrigue)… je parle de la traduction. « Traduction revue », me dit mon édition contemporaine. Et pour cause ! Traduction massacrée serait en fait le terme le plus approprié. Je vous propose donc un petit comparatif entre la traduction originale et celle que l'on peut trouver aujourd'hui dans les librairies, avant d'essayer de tirer de tout cela quelques enseignements. Je m'appuie pour ce faire sur le titre Le Club des Cinq et les saltimbanques, renommé depuis Le Club des Cinq et le Cirque de l'Étoile. À lire pour savoir quoi acheter à notre enfant, petite nièce, arrière-cousin, fils des voisins…

 

 

I- Oui, oui, tout a changé ! (comparaison d'ensemble)

 

  À commencer par le titre, donc, qui évacue le mot « saltimbanque », probablement jugé pas assez politiquement correct (vous verrez, l'accusation n'est pas gratuite). Rien à voir avec une volonté de se rapprocher du titre anglais, au passage. 

 

1) Il est une fois

  Modification la plus radicale : le récit n'est plus au passé simple, mais bien au présent ! 

Claude soupira → Claude soupire

 

2) On n'est pas des nous !

  Le niveau de langue des personnages a singulièrement baissé. Tous les « nous » sont devenus des « on », et le vocabulaire est sacrément appauvri !

Donc, nous n'irons pas à Kernach cet été, conclut François. Qu'allons-nous faire, alors ? → Dans ce cas, c'est très clair : on n'ira pas à Kernach cet été, conclut François. Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

Oui, c'est une bonne idée ! → Mais oui, c'est un projet génial !

 

3) Les descriptions, c'est ennuyeux

  Et donc les pauvres descriptions du roman ont fondu. Et on a également coupé un certains nombre de phrases, de répliques : non à la longueur ! 

 

4) Le politiquement correct

  Rappelons que, dans l'histoire, nos amis croisent Pancho, un jeune forain accompagné d'un sympathique singe, et qui est malheureux car il est traité rudement par son « oncle ». Comprenez qu'il est battu. C'est dit dans le livre. Cela fait du jeune garçon un personnage touchant, compagnon d'autres jeunes bambins aux conditions de vie difficiles dont la littérature pour jeunes gens est remplie. Or dans l'édition actuelle, Pancho n'est plus battu : tout au plus a-t-il reçu une fois une gifle de son oncle. Les motivations psychologiques des personnages ne collent d'ailleurs ainsi absolument plus à l'action. 

  Signalons au passage que la méfiance que les forains expriment envers la police a tout bonnement été caviardée, ainsi qu'une scène pourtant pittoresque où une vieille foraine ratatinée récupère les ouistitis enfuis à grand coups de paroles incompréhensibles, façon vieille sorcière. 

  De surcroît, les répliques ont été « redistribuées » entre les différents personnages : ce n'est plus Annie qui pleure à intervalles réguliers ou qui va faire la tambouille. Qu'on se le dise, le sexisme ne passera plus par le Club des 5 ! 

 

 

II- Étude de cas (le chapitre 10)

 

  Afin de bien rendre compte de ce qui a été infligé à la série, j'ai choisi — complètement au hasard — un chapitre du livre et ai comparé avec précision les deux traductions. 

 

VOCABULAIRE/NIVEAU DE LANGUE

Quand ils furent en vue → Quand ils s'approchent

Comptez-vous aller plus loin bientôt ? → Vous comptez rester longtemps ?

Nous resterons ici aussi longtemps qu'il nous plaira → On restera ici aussi longtemps qu'on voudra

Nous aurons du mal à l'empêcher de s'en prendre à ces messieurs → Nous aurons du mal à l'empêcher de vous sauter dessus.

Mon bon Dagobert ! → Salut, toi ! 

Au revoir ! À bientôt ! → Allez ! À bientôt ! Salut !  

 

CAVIARDAGE (politiquement correct)

  Tout le passage où Mick soupçonne à voix haute l'oncle de Pancho d'avoir envisagé de les voler est coupé. Dommage, il permettait de montrer d'intéressantes réactions psychologiques : rougissement de Mick, peur de blesser l'autre, réaction saine de Pancho.

  On ne mentionne plus que l'« oncle » de Pancho a élevé ce dernier, orphelin, juste pour l'argent. 

J'irai dans un autre cirque, parce que , dans celui-ci, on ne veut pas me laisser approcher des chevaux. C'est de la jalousie, j'en suis sûr, parce que je sais m'y prendre avec eux. → caviardé. Bouh les mauvais sentiments ! 

dit Lou en montrant ses vilaines dents jaunes → dit-il en montrant du doigt les roulottes rouges et vertes. 

Tu m'as battu → Tu m'as grondé

Je ne pensais pas que Pancho pouvait s'entendre avec des enfants comme vous. Ce n'est pas son genre ! → Je pensais que c'était une mauvaise idée que Pancho devienne votre ami : il souffrira de vous quitter quand le cirque reprendra la route.

  Admirez comment on a violemment injecté une grosse dose de bons sentiments dégoulinants au méchant oncle. De manière générale, cet oncle perd à peu près tout ses défauts, et on se demande bien ce qu'on en vient à lui reprocher.  

 

CAVIARDAGE (raccourcissement pur, descriptions massacrées, etc.)

Claude trouvait réconfortante la certitude que Dagobert l'entendrait si elle le sifflait. Il accourrait au premier appel ! → Y'a plus !

 (D'autres phrases disparaissent dans le même passage)

Et puis, je me plais avec vous ! — Merci répondit Annie. → y'a plus ! 

Ils passèrent une heure à discuter, puis le soleil disparut dans un flamboiement d'incendie, et le lac refléta de merveilleux tons de pourpre et d'or. → Ils passent encore une heure à discuter, puis le soleil disparaît derrière les sommets alpins, et le lac prend des reflets dorés. 

 

 

III- Synthèse


  Si nous résumons rapidement, le lexique s'est appauvri ainsi que les descriptions, le langage est plus « proche » de celui des jeunes, le passé simple —probablement jugé trop difficile d'accès — a disparu, la complexité psychologique des personnages ainsi que leurs caractéristiques propres ont été gommées… et surtout le texte a été soumis à une véritable révision idéologique, façon Anastasie ! La gentillesse irradie, suinte de partout ; les méchants ne sont plus trop méchants ; l'expression des préjugés est évacuée ; la figure de l'enfant battu est pudiquement passée sous silence ; les scènes de genre qui présentent le monde des forains comme un groupe social doté d'un certain protectionnisme, d'une certaine méfiance des étrangers et de pratiques parfois hors du commun ont disparu. Ajoutons à cela quelques incohérences délicieuses : on fait intervenir Dagobert dans le dialogue à un moment où il n'est pas là ; et surtout, les membres du Club des 5, désormais armés de leurs téléphones portables, vont quand même frapper à la porte de la ferme pour téléphoner (leur couverture réseau n'a pas l'air excellente !).

  Que s'est-il passé ? On peut y voir d'une part l'influence du pédagogisme : nul doute qu'une personne dotée des meilleures intentions du monde s'est dit que non, vraiment, ces histoires étaient un peu dures, et qu'il fallait lisser tout ça, pour ne pas présenter aux enfants des choses qui pourraient les choquer, leur donner de mauvaises idées, etc. 

  Mais j'y vois aussi une marque de la baisse du niveau. On ne révise pas des traductions à ce point si ce n'est aussi pour des raisons commerciales. Pourquoi ce lexique rachitique, ce présent de l'indicatif ? Mais parce qu'il faut continuer à vendre les livres, bien sûr, et pour cela, il faut que le maximum d'enfants puissent les lire ! De là à dire que le niveau de lecture baisse et que les commerciaux s'en sont rendu compte et on cherche à remédier à cela, il n'y a qu'un pas que je me permets de franchir. 

 

  En conclusion, si vous aussi vous avez aimé le Club des 5 et si vous souhaitez faire partager ce plaisir aux jeunes gens d'aujourd'hui, le marché de l'occasion vous tend les bras !  

Repost 1
18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 21:24

 

meduse

 

 

  C'est la fin de l'année, c'est la période des conseils de classe du 3e trimestre, et ce me semble être un bon moment pour faire un bilan sur mon métier, reposant à la fois sur les grandes évolutions que nous subissons et sur mon microcosme, mon collège à moi que j'aime bien et que j'aimerais continuer à bien aimer.

 

  Notre métier subit un nombre hallucinant d'attaques ces derniers temps, je trouve, venant de directions variées, et il devient impossible de lutter contre tout à la fois. En fait, j'ai l'impression que nous ne savons plus qui nous sommes ni ce que nous devons faire. Les programmes valsent, les réformes pleuvent, l'enseignement lui-même, paraît-il, mute (pas un recteur, pas un principal, pas un proviseur, pas un inspecteur, pas un zigoto des Cahiers Pédagogiques ou du Café de la même eau qui n'entonne cette antienne sur tous les tons : « le métier a changé »). Nous sommes une profession intellectuelle dont la réflexion est devenue incontrôlée et délirante. On ne transmet plus des savoirs mais on fait acquérir des compétences. On n'est plus le maître de la discipline dont la maîtrise, justement, nous a valu d'être recrutés : on est des bonnes à tout faire. On n'est plus des fonctionnaires, pour de plus en plus d'entre nous : tandis que les postes sont supprimés, les trous créés par cette politique sont comblés par des personnes embauchées au petit bonheur la chance, et c'est la loterie du vacataire et le tir au pigeon du contractuel. On n'élève plus les consciences des élèves : on fabrique des diplômes qui ne valent plus même le papier sur lequel ils sont imprimés et des certifications généralement vides de plein. On n'enseigne plus les lettres : on se plie aux chiffres, aux taux, aux tableaux Excel de l'institution, et gare à qui sort de la fourchette prévue. On n'évalue plus en notre âme et conscience : on pratique le « laisser faire, laisser passer », puisque de toute façon ils passeront, puisque de toute façon on ne décide plus, puisque de toute façon c'est comme ça.

  Bref, on n'est plus un service public : on est une entreprise. On a des « contrats d'objectifs », des « postes à profil » pour lesquels on serait censé se battre (en fait, personne n'en veut), des réunions dans tous les sens qui deviennent de vraies séances de négociation, des affrontements rhétoriques à qui fera la meilleure captatio benevolentiae, à qui dégainera le premier l'argument sociétal ou l'exemple personnel touchant, à qui spoliera le collègue d'à côté des manuels dont il a pourtant besoin car c'est la guerre et qu'il n'y a pas assez d'argent pour tout le monde, alors bon, votre nouveau programme de français/physique/géographie/maths/latin/langue vivante/rayez la mention inutile, vous vous le mettez où je pense, et puis après tout, une bonne vieille carte de Yougoslavie ou une compréhension orale sur le Deutsch Mark feront encore très bien l'affaire, non ?

 

  Une entreprise, oui, mais sans moyens et sans rien à produire. On veut rémunérer les enseignants sur leur « productivité »… Mais quelle productivité ? Je ne produis rien. Ou alors si j'ai produit quelque chose, je ne peux pas dire quoi, ni en quelle quantité je l'ai fait. On veut m'intéresser financièrement à mon travail, mais sans argent à me donner. On veut que je chapeaute un domaine quelconque pour lequel je n'ai aucune compétence, et pour ça, on me donne peanuts1. Comme mon statut me permet encore de refuser tout ce qui n'entre pas dedans, on vient me tenter avec trois clopinettes et deux menaces pour faire un nouveau boulot EN PLUS du mien, qui m'occupe déjà beaucoup, pourtant. Faut faire du soutien ! De l'accompagnement ! Du tutorat ! De l'encadrement ! De la coordination ! De la communication institutionnelle ! De l'harmonisation ! De l'innovation ! Et comme on ne peut pas tout à fait nous y obliger, on va changer les choses, les textes, les statuts, jusqu'à ce qu'on le puisse. On va voir ce qu'on va voir ! 

 

  Et surtout, il faut subir, comme je l'ai déjà dit, les pressions de plus en plus fortes d'une hiérarchie à laquelle on donne de plus en plus de pouvoir dans des domaines qui sortent de plus en plus de ses prérogatives. « Il faut réfléchir sur votre pratique pédagogique et peut-être en tirer les conclusions qui s'imposent », assène en plein conseil de classe un principal adjoint d'une incompétence rare à une collègue adorée des élèves, respectée des parents et vantée par son inspecteur. Motif ? Elle explique qu'une jeune fille en difficulté n'a pas bénéficié de conditions optimales pour réussir dans une classe où cette élève est dérangée, moquée, insultée et humiliée par un groupe de gugusses qui se croient tout permis car leurs exploits sont rarement couronnés de davantage que d'une journée d'exclusion ou d'un petit ramassage de papiers d'intérêt général. Et encore, on nous a bien dit lors de l'une de nos interminables réunions que nous excluions beaucoup trop les élèves et que non, vraiment, il allait falloir trouver d'autres choses, comme par exemple de la médiation, parce que ça, oui, c'est formidable, et puis ça tombe bien, vous ferez ça en + du reste, et vous aurez 160 euros sur l'année pour aller jouer l'éducateur que vous n'êtes pas (car oui, « éducateur », c'est un vrai métier) et vous en prendre plein la figure si ça ne marche pas. En fait, ma collègue n'a fait que croire qu'un conseil de classe était encore le lieu où l'on dressait le bilan scolaire des élèves, en positif comme en négatif, en signalant ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné. Erreur : les conseils de classes se transforment de + en + en stand de tir, et ce ne sont pas les élèves qui sont les cibles. De qui va venir la prochaine remise en cause ? Du délégué élève à la langue bien pendue et habitué à ce que sa parole soit acceptée comme valant bien celle de l'adulte, pour le moins ? Du délégué parent qui n'a pas mis un pied dans la classe, mais qui a évidemment son mot à dire pour expliquer comment ça devrait se passer ? Ou bien du chef d'établissement ou de son représentant, qui profite de ce moment pour se farcir en public celui dont la tête dépasse un peu trop et qui ne tient pas le discours du « nous ferons réussir tout le monde », du « si l'élève est en échec, c'est que c'est nous qui sommes en échec » ou du « mais on ne peut pas l'exclure, le pauvre petit, il faut lui laisser une deuxième chance !2 ».

 

  Je dresse donc un bilan bien triste : nous devenons une profession sinistrée. Notre métier n'attire plus : il n'est plus clair, ses contours fluctuent, ses conditions d'exercices se dégradent nettement, son stress s'accentue, ses avantages (réels, qu'il faut assumer et dont ils ne faut pas être honteux) s'amenuisent chaque jour davantage. Les vacances ? On va nous les réduire. Le temps de travail par semaine ? On va nous l'augmenter (de fait, on a déjà commencé). La possibilité de s'organiser comme on l'entend ? On va nous la supprimer petit à petit. La liberté pédagogique ? On gardera le mot, mais on fera disparaître la chose par la coercition des supérieurs et même des pairs, car, mis dans les bonnes conditions, le prof est un loup pour le prof. Les indicateurs sont au rouge : les collègues veulent massivement changer de profession (mais comme c'est bien organisé, se reconvertir quand on est prof, c'est la croix et la bannière), consomment des montagnes de médicaments et parviennent malgré tout à ne pas être tellement plus en arrêt maladie que les autres professions car, culpabilisés, ils viennent travailler avec la gorge en feu, le dos bloqué ou le cerveau tout névrosé (et d'autant plus névrosé par les gros titres sur « l'absentéisme des profs »)… Notre taux de suicide fait passer France Télécom pour le monde merveilleux des Petits Poneys, avec un splendide arc-en-ciel irisé dans le ciel bleu. Nos possibilités de lutter ? Avouons-le : elles sont proches du zéro. La profession, « divisée pour mieux régner », est incapable de se révolter ; les syndicats font chaque jour un peu plus — qu'ils soient de bonne ou de mauvaise volonté —l'expérience de leur impuissance ; les médias ne nous aident souvent pas beaucoup à faire comprendre au citoyen lambda où en est réellement l'école et dans quel état errent ses enseignants. 

 

  Et pourtant, mon métier est vraiment un beau métier, je vous assure. 

 

 


1. En langage Éduc'Nat', « peanuts », ça se dit — au mieux — « quelques HSE » (Heures Supplémentaires Effectives). Oui, nous, nos promotions, elles se chiffrent à 100-150 euros en plus à l'année, et encore, s'il reste de l'argent ! Mais bon, on a la gloire d'un joli titre et la satisfaction d'accomplir encore un peu mieux notre martyre vocation, alors de quoi se plaint-on ?

 

2. … puis une deuxième « deuxième chance », puis une troisième « deuxième chance »… on n'est pas si regardant que ça sur les chiffres, parfois.

Repost 0
8 juin 2011 3 08 /06 /juin /2011 11:43

 

laura

 

 

  Vous avez peut-être croisé la publicité ci-dessus sur le net ou dans votre journal favori, à moins que vous n'ayez rencontré l'autre version : 


 

julien

 

 

  Et c'est à ce moment que votre cerveau a buggé :

 

« Mais, m'sieur… il supprimaient pas plutôt des postes, dans l'Éduc'Nat' ? »

 

  Et si, Sganarelle. Et ils en suppriment toujours, d'ailleurs. Mais se payer une petite campagne publicitaire de plus d'1 million d'euros pour laisser croire aux gens que tout va bien, qu'on recrute davantage de profs et que les syndicats sont des gros menteurs, c'était tentant, je l'avoue.

 

  Reprenons donc depuis le début : les 17 000 personnes recrutées correspondent tout bêtement aux postes ouverts aux concours. Comme chaque année (et même un peu moins que chaque année). Ce que ces jolies affiches ne signalent pas, ce sont les 33 000 départs à la retraite qui ont lieu en simultané. Et là, tout élève non nourri aux maths modernes devrait facilement en conclure que dans cette vaste opération de propagande recrutement, on a perdu 16 000 personnes en route. Volatilisées !

 

  La conclusion est sans équivoque : on dépense une somme considérable dans l'unique but de mentir au peuple, en lui faisant croire qu'on embauche, alors que dans les faits, on débauche, et on débauche sévère, même ! Nul doute que la deuxième phase de recrutement battra son plein en septembre : celle qui vise à transformer n'importe qui doté d'un diplôme vaguement en rapport en professeur qu'on met devant vos enfants, et allez, débrouille-toi, ami vacataire ! 

 

  Mais cette poudre aux yeux a peut-être bien un autre objectif : celui d'essayer de colmater la brèche — que dis-je, la brèche… la faille de San Andreas, oui !  — dans les inscriptions aux concours. 1,3 candidat par poste au CAPES de mathématiques cette année, ça fait quand même assez peu de recalés au final. Le métier n'attire clairement plus : études plus longues, salaires moins bons qu'il y a 20 ans en termes de pouvoir d'achat, conditions de travail plus difficiles et temps de travail accru… Tu m'étonnes que les gens au niveau BAC+5 cherchent autre chose à faire pour leurs 40 42 prochaines années ! Alors bon, si on peut montrer que Laura et Julien — jeunes, beaux et motivés — sont heureux dans un métier dont on a visuellement chassé les élèves (oui, en fait, professeur, c'est faire cours, le cœur de métier, n'en déplaise à la campagne de com' qui laisserait croire qu'il suffit de bouquiner ou de faire un démineur), on créera peut-être quelques vocations, qui sait ?

 

  Au passage, on remarquera que les filles — forcément rêveuses — deviennent profs de français (sur fond rose) et les mecs — évidemment ambitieux — profs de science (sur fond bleu), hein ! Les représentations sexuées ont encore de beaux jours devant elles, à l'Éduc'Nat'.  

 

  Alors quitte à en rire un peu, je vous propose les détournements très bien vus du FLEN (Front de Libération de l'Éducation Nationale), dont vous pouvez retrouver la page facebook ici. Ils dévoilent d'autres facettes du métier malencontreusement passées sous silence par la campagne officielle !

 

mydorie

 

pilules

 

 

Repost 0
29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 11:34

 

 

catlol

 

 

    Et c'est déjà la fin de notre belle série d'articles sur les réformes de ces dernières années. Oui, je sais, vous êtes très tristes, mais gardez tout de même quelques larmes pour les réformes de 2011 (parfois entamées plus tôt, mais qui sont entrain de prendre leur vitesse de croisière) : vous allez en avoir besoin ! 

 

Je rappelle au passage que chaque réforme peut marquer :

  • des points réunionnite → réforme qui demande de faire des super réunions passionnantes ! 
  • des points homme-orchestre → réforme qui vous demande de monter un meuble Ikéa sans la notice pendant que vous préparez des macarons au thé vert tout en dansant la Carioca (Youpi !). Pourtant, vous pensiez être professeur d'éco-gestion. 
  • des points bons-sentiments → réforme qui va évidemment mieux faire réussir tous les élèves, évidemment avec moins de moyens. Évidemment. 
  • des points presse → non, ça, c'est pas une réforme, juste un effet d'annonce pour faire croire qu'on fait des trucs, au ministère.

 

2011

 

  En 2011, nous tiquâmes devant les merveilles suivantes : 

 

  • Les établissements de réinsertion scolaire, ou comment avoir une bonne idée et joyeusement la gâcher. Déjà dans leur appellation, car tout le monde aura bien compris qu'il ne s'agit pas de réinsérer, mais de sortir l'élève du cadre scolaire traditionnel. Ensuite car losque l'établissement en question se trouve à l'intérieur d'un établissement lambda, eh bien l'élève est toujours là. (2 points bons-sentiments, 3 points presse)

 

  • Les primes pour les recteurs et les chefs d'établissement, ou comment féliciter les profs de ne pas baisser les bras et de parvenir à faire leur travail malgré tous les bâtons qu'on leur met dans les roues… en récompensant leurs supérieurs. Vomitif. (2 points presse)

 

  • La suppression progressive des ZEP, ou comment changer la terminologie en enlevant des moyens. Avant, on envisageait de donner plus à ceux qui avaient moins (même si on le faisait un peu n'importe comment). Maintenant, on ne se fatigue même plus à dépenser de l'argent pour faire croire qu'il y a une réalité sous les appelations bariolées dont l'Éduc'Nat' gratifie les établissements où personne de bien informé n'aurait envie de mettre son enfant. (1 point bons sentiments, 2 points presse)

 

  • L'entretien annuel avec le chef d'établissement, ou comment perdre une heure. (aucun point. Ça n'en mérite vraiment pas)

 

  • Le non remplacement d'un départ à la retraite sur deux, ou comment enlever les muscles et même quelques os sous prétexte de dégraisser le mammouth. En échange, on paye de jolis tableaux numériques interactifs à ceux qui restent. Encore des sous bien dépensés. (5 points presse) 

 

  • La réflexion sur les rythmes scolaires et le temps de présence des enseignants, ou comment me mettre en rogne ! Alors qu'on soit bien d'accord : prof, ce n'est pas un métier de glandeur ; c'est un métier éprouvant sur le plan psychique ; c'est un spectacle 18h par semaine (pour un certifié) que l'on doit préparer et dont on doit assurer le service après-vente. Alors me rajouter des « temps » de réunion, de réception des parents, de remplissage de livret pour AUGMENTER mon temps de service effectif, en fait, c'est une grosse entourloupe. La seule chose qui permet de faire notre métier de façon agréable, c'est une certaine liberté dans notre organisation du travail, nécessaire à une profession qui doit demeurer une profession intellectuelle. Si on nous supprime ça, je pense que je me barre. (4 points dans chaque catégorie)

 

  • La départementalisation progressive des Zones de Remplacement (ZR), où comment vous faire bosser à 200 km de chez vous, parce qu'on n'a plus personne pour remplacer. On envisage même, chers titulaires remplaçants, de vous faire bosser dans l'académie d'à côté, parce qu'il n'y a pas de raison, ce n'est pas si loin que ça, si on y réfléchit bien. et puis le TGV, c'est très abordable, non ? (3 points bons sentiments)

 

  • L'expérimentation de l'EIST1 en collège, ou comment faire croire qu'on en fait plus en en faisant effectivement moins, et avec des professeurs qui devront enseigner des choses sur lesquelles ils ne sont absolument pas spécialistes. Collègues de techno, révisez votre géologie ; collègue de chimie, travaillez sur l'objet technique ; collègues de bio, approfondissez vos courants électriques. (10 points homme orchestre, 2 points bons sentiments)

 

  • Le livret personnel de compétences2 et le « webclasseur », ou comment emboîter des machines Shadocks dans des usines à gaz. La prochaine étape, c'est d'implanter une puce dans chaque élève pour pouvoir lui valider une compétence dès qu'il fait une action dans sa vie quotidienne. On n'arrête pas le progrès (∞ points partout ! Bingo !)

 

  • L'ENT3 et son célèbre cahier de texte numérique, ou comment aider les parents désagréables à l'être davantage encore (« vous n'avez pas rempli le cahier de texteuh ! ») sans parvenir à apporter quoi que ce soit à ceux qui s'en moquent. (2 points homme orchestre) 

 

  • L'Anglais en maternelle (!!), où comment vraiment se f*** de notre g***4. (3 points presse)

 

  • La suppression des allocations familiales pour les parents d'élèves absentéistes, ou comment créer une sacrée polémique. Faudra voir ce que ça donne. Le problème, dans l'Éduc'Nat', c'est que les bilans que l'on fait sont systématiquement biaisés, afin de donner l'impression que tout a marché, même quand on a fait de la boue. (10 points presse. Enlevez 5 points bons sentiments)

 

  Et voilà ! Maintenant, quand on vous dira que les profs sont tous des paresseux bien tranquilles avec leur sécurité de l'emploi et qu'ils font toujours la même chose, vous pourrez répondre que c'est un peu plus compliqué que cela.

 

  Vivement 2012 et de nouvelles réformes brillantes et mûrement réfléchies ! 

 

 

 


1. Enseignement Integré de Science et de Technologie. On compte fusionner la SVT, la techno et la physique-chimle au collège, en fait. Rien que ça. Et bien entendu, ne comptez pas retrouver dans l'emploi du temps la somme des horaires de ces trois disciplines : on en profitera pour raboter un peu, sans nul doute ! 

 

2. Le seul, l'unique ! Chez nous, on a validé 0% d'élève, pour le moment ! C'est notre chef d'établissement qui va avoir du boulot ! 

 

3. Environnement Numérique de Travail. C'est beau, hein ?

 

4. Oui, je suis vulgaire. Mais l'annonce l'est davantage encore.


Repost 0

Présentation

  • : Je suis en retard
  • Je suis en retard
  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
  • Contact

Devenez follower !

Pages