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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 21:15
La Didactique, c'est pas automatique !

 

 

  Les maquettes des nouveaux concours de recrutement des professeurs du premier comme du second degré font beaucoup parler d'elles depuis qu'elles ont été révélées vendredi. L'une des principales raisons est la présence plus ou moins appuyée d'épreuves que l'on qualifierait de « didactiques1 ». Un exemple en langues vivantes : « une seconde partie en langue française consistant en la proposition de pistes d'exploitation didactiques et pédagogiques de ces documents, en fonction des compétences linguistiques qu'ils mobilisent, de l’intérêt culturel et de civilisation qu’ils présentent, ainsi que des activités langagières qu'ils permettent de mettre en pratique selon la situation d’enseignement choisie, suivie d'un entretien en français, au cours duquel le candidat est amené à justifier ses choix. »

 

  Les débats sur cette question des épreuves de didactique au concours se ressemblent toujours : d'un côté, ceux qui disent que le concours doit évaluer la maîtrise disciplinaire car sans elle, impossible d'enseigner : les savoirs sont la base de tout. de l'autre, ceux qui affirment que pour enseigner, il faut aussi (voire d'abord, chez certains) savoir transmettre, et que transmettre, c'est de la didactique. Ils ajoutent souvent que les candidats ont des diplômes universitaires qui justifient en eux-mêmes de la maîtrise disciplinaire des candidats. Ils concluent régulièrement par le fait que la didactique permet de ne pas se retrouver gros jean comme devant face à ses classes, car au moins elle fait que l'on se pose les bonnes questions. Et de citer un exemple d'agrégé (c'est toujours un agrégé) hyper qualifié incapable de faire cours devant des élèves.

 

  Où est la vérité ? Dans un camp ? Dans le juste milieu ? Ailleurs ? En ce qui me concerne, j'ai opté pour une pensée subtile et nuancée qui parvient à saisir de multiples fils de réflexion pour aboutir à la quintessence de la juste pesée des choses :

 

La didactique au concours, c'est du gros pipeau.

 

  Oui, alors, je sais, tout de suite, j'ai l'air d'un monstre réactionnaire totalitaire, mais si vous observez mieux la phrase, vous verrez qu'elle est bien plus nuancée qu'elle n'en a l'air. Parce que je parle de la didactique « au concours ».

 

  Car le souci est bien là : si enseigner est un métier qui s'apprend3, la question est de savoir comment il s'apprend. Et là, je l'affirme : il ne s'apprend pas en préparant et en passant une ou des épreuves de didactique au concours, où l'on travaillerait sur des extraits de manuels, des documents pédagogiques ou des copies d'élèves dans un cadre artificiel. Il s'apprend en travaillant avec de vrais manuels, de vraies copies d'élèves et de vrais élèves. Et de vrais profs du niveau concerné, aussi.

 

  En fait, la didactique, ça existe, et c'est même très intéressant. Ça s'appelle faire ses cours. On prend ses connaissances, on se documente, on farfouille, on demande, on cherche, et ensuite on voit ce qu'on garde, ce qu'on veut transmettre, de quelle manière on va s'y prendre. Est-ce que je commence par une activité de découverte ou alors par une leçon bien posée pour lancer rapidement des exercices ? Quelles progressivité je mets dans mes exercices, d'ailleurs ? Écrit ou oral, celui-là ? Est-ce que je peux réinvestir ce qu'ils ont vu à un autre moment ? Dans quel ordre je traite mes attendus du programme ? Fiche de lecture, contrôle de lecture, dossier, exposé ou autre chose ? Est-ce que je sépare mes contrôles de littérature et mes contrôles de grammaire, ou bien est-ce que je mélange les deux ? Des questions indépendantes ou des questions liées les unes aux autres ? Bref, tout ça, c'est de la didactique. Et c'est essentiel pour bien enseigner. Mais cela présuppose deux choses :

 

  1. S'inscrire dans un cadre disciplinaire que l'on connaît et maîtrise. On ne fait pas de la didactique dans l'absolu : on en fait en fonction de ce qu'on enseigne, de sa discipline ;
  2. S'inscrire dans un cadre scolaire. Cela n'a un sens et un intérêt que si l'on sait d'où l'on part dans la classe, où l'on peut aller et ce qu'on peut demander. Et c'est là que la distinction didactique/pédagogie me paraît artificielle : la didactique ne se conçoit qu'en action, qu'en pratique, et non en tant que savoir théorique pur. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas des méthodes qui marchent mieux ou moins bien que d'autres. Mais ça veut dire qu'il faut savoir ce qu'on fait et à qui on le fait pour le faire. Or il n'y a pas d'élèves aux écrits et aux oraux de concours.

 

  Et c'est à ce moment que le plus grand danger des épreuves de didactique se manifeste : ce sont des épreuves essentiellement idéologiques. Certes, dans les épreuves disciplinaires, il y a souvent une part de subjectivité, d'interprétation4. Mais cette part est limitée (voire inexistante dans certains cas), et l'on raisonne ici entre pairs, sur un objet partagé qu'est le savoir. Avec la didactique, on s'interroge sur ce qu'il convient de faire avec ce savoir dans le cadre de l'enseignement, et on n'échappe alors pas aux querelles de clocher, aux grands débats pédagogiques, au constructivisme, au déductif VS inductif, aux marottes des uns et des autres. Il ne s'agit plus d'essayer de dire le vrai, mais d'essayer de dire le bien. Or ce bien est on ne peut plus relatif, et variera grandement d'un juré à l'autre, car si une loi de Poisson ou un enchaînement de faits historiques se discute peu (voire pas), chacun peut en revanche avoir sa propre idée d'une transposition didactique réussie ou ratée. Et comme aucune classe n'est là pour être enseignée sur le long terme pour voir si ça marche ou pas5, alors on aura décidé en amont de ce qui est supposé être le bien et l'efficace, et de ce qui est tenu pour le mal et le nuisible.

 

  Exemple personnel : CAPES de Lettres Modernes, épreuve orale de didactique. Je crois déjà à ce moment à l'enseignement structuré de la grammaire dans le cadre d'une progression autonome. C'est d'ailleurs comme ça que j'enseignerai une fois le concours en poche, avec les remerciements de nombreux parents d'élèves, de ma collègue de lettres classiques et même avec la bénédiction récente de mon inspecteur. Qu'ai-je fait lors de mon épreuve de didactique, où l'on comparait des questionnaires de manuels en mode avant la réforme/après la réforme ? J'ai dit exactement l'inverse, du début à la fin. Youpi la séquence qui donne du sens, tralala les outils de la langue au service de la compréhension du texte, pouet pouet le décloisonnement car l'openfield, c'est tellement plus sexy que le bocage.

 

  J'ai eu 18. Je pense que j'ai dit des choses fausses, et dont la nocivité est réellement perceptible aujourd'hui. Mais c'était CE QU'IL FALLAIT DIRE pour réussir l'épreuve de didactique. J'ai été jugé sur l'idéologie que je déployais, et non sur l'efficacité du savoir scolaire que j'avais construit. Car pour se rendre compte de cela, il aurait fallu le mettre en œuvre, à grande échelle, pendant longtemps.

 

  Et voilà pourquoi je pense que la didactique au concours s'apparente à du métier-fiction, et ne permet pas de recruter ceux qui enseignent le mieux : elle permet de recruter ceux qui sont idéologiquement conformes aux attendus du moment. Et ceux qui ne le sont pas, mais qui savent dissimuler. La didactique, la vraie, on ne saura ce qu'il en est que lors de stages, de mise en pratique, d'observation de cours. Enseigner est un métier qui s'apprend en observant, en exerçant, en réfléchissant en amont mais aussi en aval par rapport à ce que l'on a fait. Il s'apprend au contact de collègues et d'élèves, dans diverses situations, dans des échanges, dans des discussions, dans des expérimentations6. Ça n'exclut nullement des fondements théoriques (l'inductif et le déductif, les diverses méthodes connues pour faire telle ou telle chose…), mais ça les met forcément en application. Alors recrutons les enseignants sur ce qu'ils savent de leur discipline, et formons-les autant qu'il le faut à mettre en œuvre ces savoirs dans le cadre scolaire. Mais ne faisons pas passer des oraux de didactique aux concours : personne n'y gagne rien.

 

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1. La didactique au sens des sciences de l'éducation, c'est la transposition des savoirs savants en savoirs scolaires. À ne pas confondre avec la pédagogie, qui est la même chose, mais qui ne s'écrit pas pareil2.

 

2. En fait, j'exagère un peu. Les grands manitous distinguent la didactique, processus en amont, de la pédagogie, qui en gros est sa mise en œuvre dans une classe. Mais c'est justement cette distinction qui pose problème.

 

3. L'une des expressions les plus rebattues à l'Éducation nationale, juste derrière « l'élève au centre du système » et devant « apprendre à apprendre ». « Donner du sens » est hors concours.

 

4. Surtout si l'épreuve porte sur l'analyse d'un poème surréaliste.

 

5. Et même là, c'est très compliqué d'en tirer des conclusions rigoureuses.

 

6. Si si, je l'ai écrit !

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commentaires

tzedan 28/04/2013 15:45

Alors, cellule de crise sur neoprofs? des noms! qui sont les vilains?qui sont les gentils?
Vite! "yé n'en poui plou"

jls 25/04/2013 18:02

C'est la même chose pour le concours de chef d'établissement où on vous pose une étude de cas style un collège rural de 200 élèves ou organiser la restauration scolaire !

jls 26/04/2013 07:20

Ce que je veux dire, c'est que les études de cas sont très particulières et demanderaient de l'expérience pour fournir une réponse.
Par contre, ce que vous décrivez est envisagé dans la deuxième partie de l'épreuve ("les questions"). Par exemple, on m'avait demandé si je maintiens un voyage scolaire alors qu'il y a des manifestations.

Gryphe 25/04/2013 19:07

A mon avis et sous toutes réserves, il ne s'agit pas de la même chose.

Les oraux du concours perdir sont largement basés sur des études de cas, mais cela correspond effectivement au quotidien du métier et il n'y a pas un tel formatage idéologique dans les réponses attendues, par rapport aux épreuves de type "épreuve sur dossier" du CAPES. Il est même écrit invariablement dans les rapports de jury de concours perdir qu'"il n'y a pas un profil type qui soit recherché... soyez vous-même".

Il est bien entendu nécessaire de montrer que l'on va savoir agir en "représentant de l’État" dans l'application des diverses réformes (qu'en tant que citoyen on peut ne pas apprécier par ailleurs, c'est un autre problème), mais cela n'intervient pas dans les études de cas qui, pour le coup, sont très concrets : "Un professeur arrive régulièrement en retard, que faites-vous ?" (Aucun rapport avec le titre de ce blog, soyez-en assurés :-)) / "Vous êtes alertés sur l'introduction de cannabis dans l'établissement, que faites-vous ?" / "Il y a des tensions importantes dans l'équipe vie scolaire, que faites-vous ?".

Cela correspond à des réalités (potentielles) du métier de personnel de direction et il s'agit de fournir une réponse "en actes". Connaître des textes règlementaires sur ces questions est nécessaire, mais pas suffisant.

Il me paraît ainsi difficile de comparer les deux concours car justement, même si les CDE sont souvent d'anciens professeurs... ils ne font pas le même métier (chacun sa partie) et donc, les épreuves du concours ne doivent pas servir à valider les mêmes savoir et savoir-faire. M'enfin, c'est juste ce que j'en dis...

P.S. : Et sinon... vous avez eu ces questions à l'oral ces jours-ci ? ;-)

Pierre-Henri 23/04/2013 14:42

Pardonnez-moi de vous dire que vous retardez un peu, avec le triangle didactique. Il y a aujourd'hui des cercles didactiques :

http://joseph.rezeau.pagesperso-orange.fr/recherche/theseNet/images/theseNet07.png

des octogones didactiques :

http://francois.muller.free.fr/vision/octogo15.jpg

Des spirales didactiques :

http://didapro.files.wordpress.com/2010/03/acrobatecransnapz004.png?w=500

des arbres didactiques :

http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=506&file=FIG042.gif

des étoiles didactiques :

http://www.educaguides.ch/dyn/pics/18591-18593-1-stern_1.gif

des marguerites didactiques :

http://www.appac.qc.ca/BULLETINS%20APPAC/Vol1No5Dec2010/FleurQuestionnementDidactique.jpg

des fromages didactiques :

http://didapro.files.wordpress.com/2009/03/didactique-rep.png

et même des paquets de spaghettis didactiques :

http://www.pedagopsy.eu/images/concepts_didactiques.JPG

http://www.cognitoduc.net/page5/page3/page29/files/Schema_Didactique_M1_UE5.png

Cette fascination pour la forme géométrique symbolique, signifiante, pleine de sens caché a tout de même un je-ne-sais-quoi de sectaire, vous ne trouvez pas ?

Polythene Pam 22/04/2013 13:25

Ce qui est sidérant, c'est que, dans les pays où les résultats scolaires sont meilleurs que chez nous, dans les pays où l'échec scolaire est un fléau réellement combattu, la formation des enseignants est essentiellement... didactique.... En effet, dans bons nombres d'endroits, lorsqu'un étudiant choisit une filière, il choisit la voie générale ou celle de l'enseignement.... En Finlande, en Allemagne, aux Pays Bas, les futurs profs sont formés pour leur futur métier. D'ailleurs, dans le secondaire, les profs enseignent chacun au moins deux matières. Plus d'heures de cours, pas forcément un statut de fonctionnaire, mais des salaires nettement meilleurs (le sumum : être prof au Luxembourg.....Plus de 4000 euros nets par moi, ça fait rêver....)
Bref : la réforme des ESP, c'est encore une fois un coup d'épée dans l'eau. Effectivement, en France, ,préparer un concours, c'est se préparer à répondre ce qui est attendu, pas de développer un certain esprit critique. C'est du bachotage, citer les ayatollahs de la pédagogie en vogue et voilà. Ben c'est pas comme ça que l'on va redorer une profession en berne, nous sommes mal formés, mal payés, déconsidérés, les différents concours sont, à mes yeux, une aberration (pourquoi agreg, capes, cape bi-machin ????) : je serai bien incapable d'enseigner la physique en première S, mais le prof de physique de première S ne saurait pas enseigner la lecture au CP ou faire un séance de motricité en petite section de maternelle. Tout ceci s'apprend, et devrait s'apprendre plusieurs années (5 ans au Royaume Uni, Allemagne ou Finlande...) L'Éducation Nationale est une grande malade que l'on soigne à coups de cataplasme à l'eau chaude.... Les placebos, ça va un moment, mais là, on touche le fond, vraiment ! En attendant, il y a toujours autant d'échec scolaire, et ça ne s'arrange pas avec les années. J'ai cru, l'espace de quelques semaines l'année dernière, que ça changerait enfin. A la place, on a une réforme des rythmes scolaires bancale et inadaptée et la création des ESP, IUFM revival.... C'est sûr qu'avec ça, tout ira mieux !

ard 26/04/2013 21:19

Enseigner la lecture à une classe s'apprend peut-être, l'enseigner à un enfant isolé se fait avec d'excellents résultats à l'aide d'une méthode syllabique, sans aucune formation préalable.

Le Confort Intellectuel 22/04/2013 09:24

Dire l'inverse de ce qu'on pense pour réussir l'épreuve d'un concours, c'est déjà la preuve qu'on a tout compris à la pédagogie, qui consiste (en gros) à adapter son discours à son auditoire afin d'atteindre son objectif. Vous aviez déjà la fibre enseignante, puisque vous avez réussi à convaincre votre examinateur. Comme de plus vous n'étiez pas dupe -votre interlocuteur l'était-il?-, vous ne pouviez que réussir. Excellent article, merci. Comme vous, je ne crois pas que ce type d'épreuve soit une nécessité. J'enseigne en maternelle, et comme vous l'écrivez il m'a fallu me confronter sur le tas à de vrais élèves et à de réelles questions pour savoir comment enseigner à ce niveau.

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