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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 21:21

arrachecoeur

 

 

 

  Une nouvelle collègue m'a livré son témoignage concernant son année de stage : il me semble que sa publication peut permettre de mieux encore se rendre compte de ce que certains ont eu à subir durant cette année. Je profite de cette introduction pour saluer les nombreux lecteurs venus sur mon blog suite à l'article précédent : n'hésitez pas à visiter, à farfouiller. Certes, c'est un blog de professeur qui parle plus facilement aux gens de l'Éducation Nationale (l'EN du titre) qu'aux autres ; néanmoins, je crois que savoir ce qui se passe dans cette grande maison, aussi bien au niveau du macrocosme que du microcosme, est de nature à intéresser tout un chacun. Sur ce, je laisse la parole à Ciara. 

 

 

Par Ciara

 

« Mme Ciara s'est trompée de métier »

  Ainsi se concluait le rapport de mon chef d'établissement que j'ai dû signer sous les yeux de celui-ci et de mes tuteurs en décembre 2010, après une heure de bilan sur l'acquisition de mes compétences. Visiblement, je n'en avais aucune,  j'étais un véritable danger pour mes élèves, insupportable, ne me souciant aucunement d'eux ; je méprisais et craignais mes élèves ; en même temps, je les terrorisais.


  Revenons en juillet 2010 : j'ai pleuré de bonheur en voyant mon nom sur publinet1. Si j'avais su que quelques mois plus tard, je pleurerais tous les soirs. Pour l'instant, tout va bien. Mes parents chez qui je viens d'apprendre la nouvelle m'embrassent, pleurent aussi. Les mauvais souvenirs, les difficultés s'effacent. Fierté de ma mère, fierté de mon père, qui peuvent marcher enfin tête haute à leur travail et enfin pouvoir répondre sans honte à la question : « Mais votre fille, quand est-ce qu'elle va travailler ? » (Je sentais la friture quand je passais mes partiels, j'ai soutenu mes mémoires les yeux cernés) Les vacances commencent sitôt la paperasse virtuelle expédiée, et quelques préparations de cours au hasard... Temps plein, mais règles identiques : on connaîtra notre point de chute fin août.


  Fin août : l'établissement d'affectation apparaît sur ma boîte mail. Je téléphone, répondeur, je retéléphone et finit par faire connaissance avec mon chef d'établissement : ton sec, je n'ose demander le nom de mon tuteur (visiblement, il y a des problèmes), je serai reçue un jour avant la rentrée des professeurs, et entre-temps j'assisterai à un discours à l'IUFM2 où le rectorat se félicitera de la réforme sans interruption durant trois heures et blâmera le cours magistral, inutile et pesant pour nos élèves. Je rencontrerai également les IPR qui m'informeront que j'ai deux tuteurs. Je consulte les annonces immobilières et je ne trouve rien. Le lendemain, j'arrive dans ma ville d'affectation quelque peu endormie mis à part trois personnes qui m'observent avec insistance. Je marche d'un pas enthousiaste vers mon établissement, impressionnant, bloc de béton des années 70. Je suis alors accueillie par un homme souriant, qui me propose même un café et me dit où m'asseoir en attendant sa majesté. J'apprendrai une heure plus tard qu'il s'agit du CPE. Je le remercie encore et en garde un excellent souvenir : fermeté vis-à-vis des élèves, soutien des professeurs... Je suis introduite avec cérémonie par la secrétaire dans le bureau du CDE. Un discours mi-compréhensif mi-agacé s'ensuit : « Ah, cette réforme, c'est pénible. Je suis certain qu'il y aura des problèmes. Je n'ai pas d'informations. Comment allez-vous être évaluée ? Sinon, notre établissement s'apparente à une ZEP rurale ; il faudra gérer l'hétérogénéité de vos classes... ». Visite de l'établissement en compagnie du CPE, souriant. Pré-rentrée : quelques cours préparés, quelques questions à soumettre à mes tuteurs. Réunion plénière, emploi du temps : sept classes (trois complètes, le reste Aide dont certains que je ne verrai qu'une fois par mois). Après avoir été appelée par l'administration et avoir patienté inutilement ¾ d'heure (le papier que je devais signer n'est pas prêt), je cherche mes tuteurs... longtemps. Tout est vague : je me souviens que des collègues me proposent d'aller déjeuner avec eux dans le bourg, je les suis et je retrouve par la même occasion un de mes tuteurs. Mes tuteurs regardent rapidement mes premiers séances. 


  Septembre : bon contact avec la plupart des classes. Je prends plaisir à enseigner, mais je suis épuisée par les préparations plus réunionnite (Socle commun, Histoire des arts, Aide, élèves en difficulté, élève ayant des troubles de comportement...) plus déménagement à organiser (j'ai fini par trouver un logement). Deuxième jour, dans une de mes classes : un sixième en insulte un autre et se lève d'un ton menaçant. J'arrête mon cours, explique que ce genre de comportement n'est pas acceptable (respect envers le professeur, mais également envers ses camarades), je parviens à faire se rasseoir l'élève (exploit aux dires de mes collègues), et le soir, j'apprends à rédiger mon premier rapport. Je dors très peu. Tant de questions, oui, mais lesquelles ? Lors de mon déménagement, je m'évanouis, je ne sais pourquoi : tout va trop vite. Suis-je trop fragile ? Alors que je reviens chercher quelques cartons le dimanche et en profite pour consulter rapidement mes mails (toutes les informations importantes passant par internet, on ne sait jamais), je tombe sur un message de mon tuteur : mon cours n'est pas bien construit, il faut tout revoir. J'avais précisé pourtant que je n'étais pas joignable durant ce week-end éprouvant, normalement, je ne devais même pas revenir dans mon ancien appartement. Tous les cartons déposés, je ne prends même pas le temps d'en déballer ou de fêter mon déménagement, je branche mon ordinateur, et je reconstruis mon cours tant bien que mal. Une semaine plus tard, un élève tente de se faire du mal dans mon cours, je l'en empêche, essaye de rassurer la classe, fait appeller en catastrophe le CPE. Alors que je raconte ce qui est arrivé à mes tuteurs, je me mets à pleurer ; bilan de mes tuteurs : je suis trop fragile et émotive (ce fait sera marqué dans mon rapport sans aucune allusion à l'incident en classe).


  Octobre : une de mes classes devenant difficile, après avoir essayé plusieurs conseils de mes tuteurs, je demande, toujours sous leurs conseils, une intervention du CDE qui n'aura jamais lieu. Un de mes tuteurs me dit que je ne sais pas appliquer ses conseils, qu'il a perdu du temps avec moi. 


  Novembre : une lueur d'espoir ? Réunions parents-professeurs niveau 6èmes, 40 rendez-vous... de la fin des cours jusqu'à 21h (j'ai deux classes de 6èmes). À 19h, après avoir croisé des regards noirs et réprobateurs en rentrant dans la salle (j'ai osé m'absenter cinq minutes pour aller aux toilettes), une maman entre avec un grand sourire et me déclare d'entrée :

  "Je veux vous dire merci. Et sachez que je vous apprécie". "Mais... pourquoi ?"

  "Parce que vos corrections sont toujours précises, parce que vous êtes intransigeante sur l'orthographe, parce qu'on voit que tout cela vous tient à coeur "


  Décembre : mon chef d'établissement vient m'observer une heure. Je demande à plusieurs reprises ensuite s'il est possible d'avoir un entretien. Aucune nouvelle, jusqu'à un mail m'invitant avec mes tuteurs à faire un bilan le dernier jour avant les vacances. Mes tuteurs m'ayant observé trouvent que j'ai fait de gros progrès. 

...

  Sortie de cet entretien, je veux partir, je veux respirer, je retiens mes larmes. Mes tuteurs, silencieux durant tout l'entretien, me suivent et leurs langues se délient : « Tu sais, il veut plutôt t'aider, cela se sent. Et il faut dire aussi que …. ». Je n'entends plus rien, tout est flou. Je rentre chez moi, pose mon cartable, me force à sourire à mon compagnon mais suis-je bête ? Je n'ai plus à jouer un rôle, je m'effondre : sans tuteur, le frêle stagiaire s'effondre. Et lui, il me prend dans ses bras et ne dit rien : il m'écoute. Les compagnons, tout l'entourage des stagiaires ou des enseignants, c'est cela l'aide, l'écoute, l'absence de jugement, accepter les pleurs, le silence, dire à minuit passé "Cela suffit, va dormir, tu vas te tuer à la tâche, ils ne te méritent pas." Je ne sais pas où j'en serais sans lui. Je t'aime. 


  Le reste de l'année continuera de même. Entre espoir et crainte... et bonheur à enseigner.

  Janvier : l'inspecteur, terreur des enseignants (« Ah bon, il arrive … mais t'es sûre qu'il ne va pas venir me voir... »), dont on m'a brossé le portrait, arrive selon les dires de certains (et au grand bonheur du CDE, qui sourit depuis l'annonce), pour mettre la couche finale. Et cela se passe bien : son premier geste est d'indiquer la sortie au CDE. Je mène mon cours, au départ tremblante, puis normalement, ne me souciant plus de cet être qui bouge dans ma salle, avec mes élèves qui se donnent à fond (élèves prévenus comme moi avant le week-end, croisés le samedi : « Madame, on va ranger tous nos classeurs, et on va montrer que c'est trop bien avec vous »). Et alors que je je crois que je vais me faire détruire, un bon bilan, répété devant moi au CDE qui ne dit presque mot.


  Février : le rapport arrive quelques semaines plus tard, je le signe dans le bureau du CDE qui nie tous les points positifs énumérés l'inspecteur et me dit qu'il n'est pas d'accord et le fera savoir. Quelques jours en plus tard, il dira haut et fort à mes collègues qu'il ne veut plus de stagiaire, car il a été désapprouvé par un inspecteur. Je me suis sentie désapprouvée en tant que professeur et en tant que personne durant tous ces mois. Visites inopportunes, sentiment d'être surveillée, malaise vis-à-vis de mes élèves. Un samedi soir, seule, à bout de nerfs, je ne bouge plus. Étrangement calme, c'est la première fois depuis septembre. Je rêve que tout se termine... plus envie de continuer. Je suis un automate, je fixe, plus de larmes. De longues minutes se passent... Que vais-je faire ? J'appelle SOS Détresse Amitié, et je pleure de nouveau. Je me couche avec un somnifère, mon compagnon rentre du travail. J'ai tu ce moment longtemps pour l'épargner. 

  J'ai été arrêtée en tout et pour tout quatre jours durant l'année scolaire, dont une fois car j'étais tombée inconsciente en prenant mon café. L'inspection finale se passera mal. Je n'accuse personne, ma séance était mal conçue. 


  Jusqu'à fin août, je ne savais pas si je voulais continuer.

 


1. Le site sur lequel on consulte les résultats de nos concours.


2. Bon, je vous les fais tous d'un coup : IUFM = Institut Universitaire de Formation des Maîtres (décriés généralement à juste titre) ; IPR = Inspecteur Pédagogique Régional ; CPE =  Conseiller Principal d'Éducation (ex-surgé) ; CDE =  Chef D'Établissement ; ZEP = Zone d'Éducation Prioritaire (mais ça, vous le saviez).

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commentaires

Lndil 28/10/2011 20:10


Que dire à par "Courage" ?
Tout ceci devient malheureusement d'une quasi banalité.
Qui a entendu parlé de cette étude faire par un ancien inspecteur et une psy ? J'en ai entendu parlé à la radio => constat : 30% des prof en "burn out" et 18% qui pense sérieusement à changer de
métier (si je me souviens bien)...

Au final, je dirai qu'il faut rarement compter sur l'administration pour être aidé. On ne cesse de se demander ce qu'on pourrait faire pour nos têtes blondes (au travers de x réunions comme décrit
dans différents commentaires et posts)...

Je vais en arrêter là car le métier me bouffe aussi bien que je l'aime au plus haut point


CAT 13/10/2011 12:58


Tout cela est profondément triste et inhumain.Actuellement en congé formation,j'ai conseillé à la PES qui me remplace(je suis dans l'enseignement primaire)de ne malheureusement pas se laisser aller
aux confidences auprès ...des conseillers pédagogiques et autres vu que les murs ont de grandes oreilles.


julienou 11/10/2011 13:51


J'ai du mal à écrire un commentaire. Parce qu'il est question ici d'un différend, d'un conflit, et que je ne dispose que du récit d'une personne, la courageuse victime, la professeure.
Et puis donc vous, Ciara, vous en êtes encore à vous en remettre, vous n'avez pas encore pu faire le discernement sur tout, avec le recul et le fin mot de l'histoire.

Bon, trêve de blabla et de "disclaimer" :
tout mes encouragements à vous Ciara, vous êtes déjà une bonne prof, et d'ici quelques mois vous aurez même réglés les pinailleries sur lesquels vous ont repris le reste de l'équipe éducative.

Les questions qui me viennent :
- il y a des gens qui ne veulent pas encaisser leurs fautes, et leur part d'erreur : les tuteurs ne sont-ils pas payer d'une prime, -sûrement trop petite à leur goût mais on les a pas forcé- , leur
aide n'est pas censée être que "symbolique".
- pourquoi le CPE et qui-sais-je vous a mis des bâtons dans les roues? Visiblement les problèmes ne venaient absolument pas de vous, vous avez servi de prétexte parce qu'il ne voulait plus de
stagiaire. Le problème c'était pas vous, il voulait faire chier de toute façon, ça aurait pu tomber sur n'importe quel(le) stagière (n'importe quel(le) stagière qui ne l'aurait pas remis à sa place
dès le début, qui ne se serait pas laisser bouffer).

Voilà... c'est juste le message dérisoire d'un passant du net.


Ciara 10/10/2011 07:24


Merci Celeborn pour ce titre bien choisi. C'est précisément le choix du confesseur qui importe : à qui peut-on faire confiance ?
En même temps, cette confession m'a fait du bien. Écrire, pleurer, mais aussi sourire... et pouvoir enfin tout laisser derrière soi.
En relisant, je viens de m'apercevoir que j'ai laissé un doublon ("je"). Non, il ne s'agit pas d'un effet de style mimant le bégaiement, l'étranglement des mots. Au contraire, ils se sont libérés.


Audrey 09/10/2011 23:38


Témoignage émouvant que le tien, Ciara... j'admire les jeunes collègues qui ont eu à surmonter ce lynchage organisé, ces humiliations répétées, et qui n'ont tenu bon que grâce à leurs proches et
l'amour de leur métier, qui finalement ne fait qu'éclater au grand jour à travers leur long combat vers la titularisation...


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