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18 juin 2011 6 18 /06 /juin /2011 21:24

 

meduse

 

 

  C'est la fin de l'année, c'est la période des conseils de classe du 3e trimestre, et ce me semble être un bon moment pour faire un bilan sur mon métier, reposant à la fois sur les grandes évolutions que nous subissons et sur mon microcosme, mon collège à moi que j'aime bien et que j'aimerais continuer à bien aimer.

 

  Notre métier subit un nombre hallucinant d'attaques ces derniers temps, je trouve, venant de directions variées, et il devient impossible de lutter contre tout à la fois. En fait, j'ai l'impression que nous ne savons plus qui nous sommes ni ce que nous devons faire. Les programmes valsent, les réformes pleuvent, l'enseignement lui-même, paraît-il, mute (pas un recteur, pas un principal, pas un proviseur, pas un inspecteur, pas un zigoto des Cahiers Pédagogiques ou du Café de la même eau qui n'entonne cette antienne sur tous les tons : « le métier a changé »). Nous sommes une profession intellectuelle dont la réflexion est devenue incontrôlée et délirante. On ne transmet plus des savoirs mais on fait acquérir des compétences. On n'est plus le maître de la discipline dont la maîtrise, justement, nous a valu d'être recrutés : on est des bonnes à tout faire. On n'est plus des fonctionnaires, pour de plus en plus d'entre nous : tandis que les postes sont supprimés, les trous créés par cette politique sont comblés par des personnes embauchées au petit bonheur la chance, et c'est la loterie du vacataire et le tir au pigeon du contractuel. On n'élève plus les consciences des élèves : on fabrique des diplômes qui ne valent plus même le papier sur lequel ils sont imprimés et des certifications généralement vides de plein. On n'enseigne plus les lettres : on se plie aux chiffres, aux taux, aux tableaux Excel de l'institution, et gare à qui sort de la fourchette prévue. On n'évalue plus en notre âme et conscience : on pratique le « laisser faire, laisser passer », puisque de toute façon ils passeront, puisque de toute façon on ne décide plus, puisque de toute façon c'est comme ça.

  Bref, on n'est plus un service public : on est une entreprise. On a des « contrats d'objectifs », des « postes à profil » pour lesquels on serait censé se battre (en fait, personne n'en veut), des réunions dans tous les sens qui deviennent de vraies séances de négociation, des affrontements rhétoriques à qui fera la meilleure captatio benevolentiae, à qui dégainera le premier l'argument sociétal ou l'exemple personnel touchant, à qui spoliera le collègue d'à côté des manuels dont il a pourtant besoin car c'est la guerre et qu'il n'y a pas assez d'argent pour tout le monde, alors bon, votre nouveau programme de français/physique/géographie/maths/latin/langue vivante/rayez la mention inutile, vous vous le mettez où je pense, et puis après tout, une bonne vieille carte de Yougoslavie ou une compréhension orale sur le Deutsch Mark feront encore très bien l'affaire, non ?

 

  Une entreprise, oui, mais sans moyens et sans rien à produire. On veut rémunérer les enseignants sur leur « productivité »… Mais quelle productivité ? Je ne produis rien. Ou alors si j'ai produit quelque chose, je ne peux pas dire quoi, ni en quelle quantité je l'ai fait. On veut m'intéresser financièrement à mon travail, mais sans argent à me donner. On veut que je chapeaute un domaine quelconque pour lequel je n'ai aucune compétence, et pour ça, on me donne peanuts1. Comme mon statut me permet encore de refuser tout ce qui n'entre pas dedans, on vient me tenter avec trois clopinettes et deux menaces pour faire un nouveau boulot EN PLUS du mien, qui m'occupe déjà beaucoup, pourtant. Faut faire du soutien ! De l'accompagnement ! Du tutorat ! De l'encadrement ! De la coordination ! De la communication institutionnelle ! De l'harmonisation ! De l'innovation ! Et comme on ne peut pas tout à fait nous y obliger, on va changer les choses, les textes, les statuts, jusqu'à ce qu'on le puisse. On va voir ce qu'on va voir ! 

 

  Et surtout, il faut subir, comme je l'ai déjà dit, les pressions de plus en plus fortes d'une hiérarchie à laquelle on donne de plus en plus de pouvoir dans des domaines qui sortent de plus en plus de ses prérogatives. « Il faut réfléchir sur votre pratique pédagogique et peut-être en tirer les conclusions qui s'imposent », assène en plein conseil de classe un principal adjoint d'une incompétence rare à une collègue adorée des élèves, respectée des parents et vantée par son inspecteur. Motif ? Elle explique qu'une jeune fille en difficulté n'a pas bénéficié de conditions optimales pour réussir dans une classe où cette élève est dérangée, moquée, insultée et humiliée par un groupe de gugusses qui se croient tout permis car leurs exploits sont rarement couronnés de davantage que d'une journée d'exclusion ou d'un petit ramassage de papiers d'intérêt général. Et encore, on nous a bien dit lors de l'une de nos interminables réunions que nous excluions beaucoup trop les élèves et que non, vraiment, il allait falloir trouver d'autres choses, comme par exemple de la médiation, parce que ça, oui, c'est formidable, et puis ça tombe bien, vous ferez ça en + du reste, et vous aurez 160 euros sur l'année pour aller jouer l'éducateur que vous n'êtes pas (car oui, « éducateur », c'est un vrai métier) et vous en prendre plein la figure si ça ne marche pas. En fait, ma collègue n'a fait que croire qu'un conseil de classe était encore le lieu où l'on dressait le bilan scolaire des élèves, en positif comme en négatif, en signalant ce qui a fonctionné et ce qui n'a pas fonctionné. Erreur : les conseils de classes se transforment de + en + en stand de tir, et ce ne sont pas les élèves qui sont les cibles. De qui va venir la prochaine remise en cause ? Du délégué élève à la langue bien pendue et habitué à ce que sa parole soit acceptée comme valant bien celle de l'adulte, pour le moins ? Du délégué parent qui n'a pas mis un pied dans la classe, mais qui a évidemment son mot à dire pour expliquer comment ça devrait se passer ? Ou bien du chef d'établissement ou de son représentant, qui profite de ce moment pour se farcir en public celui dont la tête dépasse un peu trop et qui ne tient pas le discours du « nous ferons réussir tout le monde », du « si l'élève est en échec, c'est que c'est nous qui sommes en échec » ou du « mais on ne peut pas l'exclure, le pauvre petit, il faut lui laisser une deuxième chance !2 ».

 

  Je dresse donc un bilan bien triste : nous devenons une profession sinistrée. Notre métier n'attire plus : il n'est plus clair, ses contours fluctuent, ses conditions d'exercices se dégradent nettement, son stress s'accentue, ses avantages (réels, qu'il faut assumer et dont ils ne faut pas être honteux) s'amenuisent chaque jour davantage. Les vacances ? On va nous les réduire. Le temps de travail par semaine ? On va nous l'augmenter (de fait, on a déjà commencé). La possibilité de s'organiser comme on l'entend ? On va nous la supprimer petit à petit. La liberté pédagogique ? On gardera le mot, mais on fera disparaître la chose par la coercition des supérieurs et même des pairs, car, mis dans les bonnes conditions, le prof est un loup pour le prof. Les indicateurs sont au rouge : les collègues veulent massivement changer de profession (mais comme c'est bien organisé, se reconvertir quand on est prof, c'est la croix et la bannière), consomment des montagnes de médicaments et parviennent malgré tout à ne pas être tellement plus en arrêt maladie que les autres professions car, culpabilisés, ils viennent travailler avec la gorge en feu, le dos bloqué ou le cerveau tout névrosé (et d'autant plus névrosé par les gros titres sur « l'absentéisme des profs »)… Notre taux de suicide fait passer France Télécom pour le monde merveilleux des Petits Poneys, avec un splendide arc-en-ciel irisé dans le ciel bleu. Nos possibilités de lutter ? Avouons-le : elles sont proches du zéro. La profession, « divisée pour mieux régner », est incapable de se révolter ; les syndicats font chaque jour un peu plus — qu'ils soient de bonne ou de mauvaise volonté —l'expérience de leur impuissance ; les médias ne nous aident souvent pas beaucoup à faire comprendre au citoyen lambda où en est réellement l'école et dans quel état errent ses enseignants. 

 

  Et pourtant, mon métier est vraiment un beau métier, je vous assure. 

 

 


1. En langage Éduc'Nat', « peanuts », ça se dit — au mieux — « quelques HSE » (Heures Supplémentaires Effectives). Oui, nous, nos promotions, elles se chiffrent à 100-150 euros en plus à l'année, et encore, s'il reste de l'argent ! Mais bon, on a la gloire d'un joli titre et la satisfaction d'accomplir encore un peu mieux notre martyre vocation, alors de quoi se plaint-on ?

 

2. … puis une deuxième « deuxième chance », puis une troisième « deuxième chance »… on n'est pas si regardant que ça sur les chiffres, parfois.

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commentaires

thalia 25/07/2011 05:54


Ne sois pas aussi négatif : l'Éduc' Nat' fait la fortune d'Acadomia...


cp 21/07/2011 12:08


En un mot: BRAVO pour votre analyse déprimante mais juste !


Li 09/07/2011 17:18


Je lis ton blog depuis quelques mois. Et cet article vient de me mettre un sacré coup !

Je suis au lycée et je souhaite vraiment devenir professeur [ou professeur puisque maintenant la mode est de mettre des E partout, youpi !]de français. La littérature est ma passion, le français ma
matière préférée. Je veux vraiment exercer ce métier. Malheureusement, je vois bien le niveau des élèves d'aujourd'hui. Je vois bien les petits 6e qui ne peuvent plus vraiment être appelés "enfants
innocents".

Et pourtant, malgré les blogs de profs que je lis, malgré tout ce que j'entends, j'ai envie d'enseigner. J'ai peut être trop d'illusions qui seront déçues, je le sait...

En tout cas, c'est bien de dénoncer un peu les travers du métier. Pas de mensonges !

Merci pour ce blog très instructif et plein d'humour [ce qui est PRIMORDIAL pour faire passe un message !]. Longue vie à ton blog [et à toi aussi hein =D] !!!


Lndil 30/06/2011 10:54


Bon billet selon moi...
Oui il est "noir", "déprimant", et etc... mais il reflète bien la situation.
Alors certes, des collègues comme Pompon ont des contres-arguments qui pour certains sont bons à prendre en compte MAIS il faut pousser la réflexion encore.
- les profs "réactionnaires" ? Oui peut être un peu mais pas plus que d'autres... qui aiment voir son boulot se modifier en sachant que ce n'est pas dans le bon sens. Tout le monde le sait,
beaucoup de monde le dit (ceux qui le vivent au jour le jour). Et "dieu" sait à quel point nous en bouffons des changements ineptes et inutiles (suffit de relire les billets sur toutes les réformes
que nous avons SUBIS)
- les profs incapable de changer de métier ? Pas plus que d'autres non plus... qui change facilement de métier ? Personne. Le pourrait on ? Je pense que oui facilement car on pourrait faire dans le
"management" non !

On pourrait continuer longtemps de discuter la dessus car il y aurait tellement de choses à dire.
Moi j'attends... qu'est ce que j'attends ? QUE CA PETE... Ca fait trop longtemps que ça va à reculons. Et ca va finir par exploser, petit à petit, la tension monte.
Pour l'instant il y a encore plus de gens qui ont plus à perdre qu'à gagner, mais ça vient.
Oui le sujet est infiniment politique.
Je ne ferais qu'un dernier rappel : QUELLE GRANDE MODIFICATION DE SOCIETE C'EST FAIT DANS LA DOUCEUR ? Amis historiens...

Alors oui nous avons un beau métier, qui nous laisse du temps libre MAIS seulement parceque nous pouvons organiser notre travail comme bon nous semble. Mais ce travail est prenant, tout autant voir
plus que bien des postes dans le privée qui sont bien plus rémunérés.
Moi j'en parle souvent avec mes amis et connaissances du privés, ils sourient rarement quand j'en parle (entre autre temps de travail, les élèves, salaires).

Alors non je ne suis pas un caliméro, je veux juste le meilleur pour moi mais aussi pour les autres.
Alors oui j'ai des utopies de "gauchistes" plein la tête mais au moins je rêve au bonheur de tous et j'y crois.


Celeborn 25/06/2011 09:38


Bonjour à vous. Je laisse immédiatement de côté l'argument « vous êtes un prof, donc forcément vous n'êtes pas très pertinent quand vous parlez des profs », car d'une part j'estime être capable de
réfléchir sur le sujet ; et car d'autre part il condamne votre message tout autant que mon article : c'est bizarre de se tirer une balle dans le pied comme ça, non ?

SI "les" profs ne changent pas de boulot, c'est pour des tas de raisons variées : il n'y en a pas qu'une seule. Il y a évidemment la peur du changement, le fait qu'il faille éventuellement
reprendre des études (pas toujours facile quand on est "installé"), le fait que, comme vous dites, on a l'impression qu'on n'aurait aucune expertise (et ça, je pense que c'est archi-faux). Quant
aux fameux « temps libres », je pense que travailler dans beaucoup d'autres administrations m'en laisserait bien davantage, et que dans le privé, je pourrais gagner nettement plus, je vous
assure.

Je ne comprends pas votre phrase sur les réformes : vous dites que les réformes sont une catastrophe, et simultanément vous affirmez que les profs ne veulent pas de changement « dans l'autre sens
». Mais de quel « autre sens » parlez-vous ? Quant à l'âge d'or rêvé, je pense que vous prenez vos collègues pour des cons, là. Il n'en demeure pas moins que si les réformes vont dans le mauvais
sens, c'est que ça allait mieux avant. Logique, non ?

Enfin, sur le fait qu'on « laisse prendre » les mauvaises décisions, je crois que nous attendons tous vos idées pour savoir comment ne plus les laisser prendre !


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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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