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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 19:45

Gollum

 

 

  Le taulier n'est pas un habitué des manifestations hors Éducation nationale1. Le taulier n'a jamais fait la gay-pride, ne s'est jamais senti « communautaire » et parvient à se perdre dans le Marais.

 

  Or j'ai décidé de participer ce jour à la manifestation en faveur de l'ouverture du mariage (et donc du droit à l'adoption) pour les couples de même sexe, et je me suis senti totalement à ma place2. J'avoue que — comme beaucoup — je ne serais probablement pas descendu dans la rue si les opposants au projet n'avaient pas cherché à remuer terre et ciel (et en y mettant sacrément les moyens), à entreprendre une incroyable campagne médiatique et à s'attaquer in fine à mon être. Car si être homosexuel n'est pas en soi une identité, c'est une chose avec laquelle j'ai bien dû me construire, et ce sans l'avoir choisie. Je suis d'un naturel distancié et ironique, mais j'avoue que même moi, ça a commencé à me chauffer très légèrement que n'importe qui s'arroge le droit de parler de ma sexualité, de ma place dans la société, de mon couple éventuel, du fait que je serais ou non un bon parent. Le tout à grands coups d'arguments qui vont de la vérité autotélique3 à la ratiocination juridique4.


 

Le mariage : et le mot et la chose

 

J'ai déjà expliqué ma position sur le sujet, mais comme la pédagogie, c'est la répétition, je vais donc me répéter, en axant sur un point pour moi incontournable. À mon sens, l'argument décisif (ça ne veut pas dire que c'est le seul) est que la reconnaissance d'une égalité des couples homosexuels avec les couples hétérosexuels est un vecteur d'amélioration de la société. « Pédé » et « enculé » sont les insultes n°1 dans les établissements scolaires depuis un certain temps maintenant, des adolescents sont traités par leurs parents de façon très légèrement discutable quand ces derniers s'aperçoivent qu'ils sont homosexuels, le taux de suicide des jeunes homosexuels est tout à fait effrayant comparé à celui des jeunes qui ne le sont pas. L'homosexualité, pour pas mal de gens, c'est recevoir des insultes5, et parfois même des coups (et parfois même en mourir ; c'était l'instant larmoyant mais néanmoins réel). Alors bien entendu que ce n'est pas parce que les homosexuels auront le droit de se marier que du jour au lendemain tout ça disparaîtra. Mais cela y contribuera fortement. Comme il a été beaucoup dit, le mariage est un symbole, et que les homosexuels puissent se marier (et donc ce doit bien être le mariage, et le même mariage que les autres, et non une « union » ou une « alliance ») en est un également ; c'est une vraie reconnaissance de leur égalité devant la loi, devant l'État et donc finalement devant le peuple français. Hiérarchiser, c'est toujours classer ; classer, c'est toujours mettre un truc en dessous, et mettre un truc en dessous, c'est toujours discriminer, à l'arrivée, de par chez nous (« tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres », n'est-ce pas ?).

 

  Je tiens enfin à rappeler — je l'ai déjà un peu dit au début de cet article — qu'on ne choisit pas d'être homosexuel. Il faut imaginer quelle incompréhension, quelle monstruosité cela peut être de se voir relégué au rang de sous-citoyen, de sous-individu pour quelque chose qui ne relève en rien de notre choix, de notre responsabilité. S'entendre dire que notre amour n'est pas de l'amour, mais de la perversion, un truc contre-nature. Que pour vivre heureux, nous, nous devrions vivre cachés, car on n'entre pas dans la norme ou dans l'ordre éternel du monde. Que notre identité (car oui, l'orientation sexuelle est une part non négligeable de la constitution identitaire) ne doit pas être revendiquée car elle est minoritaire, car elle n'est pas dans la Bible ou dans L'Iliade en tant que norme sociale. J'ai ainsi du mal à trouver raisonnables les arguments du camp d'en face, y compris ceux élevant le débat sur le plan symbolique , sur le plan de l'essence et du « substrat ». Franchement, il se passera quoi le jour où les homosexuels pourront se marier ? Un pas de plus dans la décadence ? Une perte de repères et de valeurs ? Les 7 plaies d'Égypte ? Qu'est-ce qui ira MOINS BIEN ? Quel PROBLÈME cela posera ? Des enfants névrosés ? On sait très bien que ce n'est pas vrai (sauf à les coller dans une société bien homophobe, mais si l'argument est que les homosexuels ne doivent pas élever d'enfants car la société est méchante envers les enfants d'homosexuels, c'est un peu contre-productif).

 

  Moi, j'attends donc toujours la réponse à cette question extraordinairement pragmatique (et je ne crois pas l'avoir eue encore) : quand une loi améliore certaines choses et n'en dégrade aucune, comment peut-on dire que ce n'est pas une bonne loi ?

 

 

Être minoritaire n'est pas être anormal

 

  Car ma position sur le sujet est celle de la possibilité de l'entrée dans la norme, dans la normalité et dans l'indifférence, ce qui — il me semble — a toujours été la revendication la plus forte et la plus intelligente de toutes les minorités face à une majorité qui ne voulait pas d'elles. Les femmes (pas minoritaires numériquement, mais traitées comme une minorité) ont dû construire leurs revendications et réfléchir à ce qu'elles étaient. C'est le féminisme ; il n'y a pas de masculinisme. Les noirs américains (et les noirs européens d'ailleurs) ont dû construire leurs revendications et se battre pour être reconnus. A priori, les blancs s'en sont bien sortis. Eh bien les homosexuels se battent pour l'égalité et pour être considérés comme égaux aux autres ; les hétéros, effectivement, n'ont jamais eu à le faire.

 

  Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ces luttes ne visent en toute fin pas à faire reconnaître une identité différente, une particularité qui ferait de tel groupe quelque chose d'exotique et de fascinant. Je crois que tous ceux qui se sont battus pour revendiquer leur différence en tant que différence, en tant que « on-n'est-pas-comme-vous-et-on-vous-emmerde » ont fait fausse route (ce qui ne veut pas dire qu'ils n'ont pas contribué à faire avancer les « causes », et parfois même davantage que les autres). Car que s'est-il passé ? Les femmes ont demandé à être des hommes comme les autres, les noirs à être des blancs comme les autres, et donc les homosexuels à être des hétéros comme les autres. À titre personnel, je ne veux pas que mon homosexualité soit reconnue comme une différence, comme une source de richesse et de diversité dans la société, comme un truc-fun qui met une touche de couleur inattendue dans le paysage. Ma revendication identitaire, elle est pour que je sois normal, et qu'on se contrefiche de mon orientation sexuelle comme on devrait se contreficher socialement du sexe de la personne ou de sa couleur de peau.

 

Voilà donc pourquoi j'ai manifesté aujourd'hui.

 

PS : je vous invite à regarder l'audition d'Élisabeth Badinter, qui dit simplement des choses belles et justes.

 

 


 

 

 

 


1. À ce propos, le taulier a défilé avec les professeurs des écoles de Paris mardi dernier, et il faut vraiment que je trouve le temps de vous expliquer pourquoi cette réforme des rythmes scolaires, c'est de la pisse de chat (du Cheshire)

 

2. J'étais avec des gens très sympas, de surcroît ! Un coucou à mon collègue.

 

3. Type « un papa, une maman, y'a rien de mieux pour nos enfants. »

 

4. Type « a-t-on gardé le mot père dans l'article n°666 du code civil ? »

 

5. Ce qui m'est d'ailleurs arrivé pas plus tard que jeudi dernier, car j'étais en train d'embrasser un individu du même sexe sur la bouche. Je me suis surpris — comprenez que je ne me suis pas reconnu dans cette action — à faire un geste que la décence m'interdit de détailler ici.

 

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commentaires

omnitech support 26/11/2014 09:16

I’m surprised! Are these people completely out of their mind? I had expected a better outcome at least this year. The practice was good. I was happy with the preparations. I have completely lost my faith in this team.

JM MUYL 30/01/2013 05:33

« Quand une loi améliore certaines choses et n'en dégrade aucune, comment peut-on dire que ce n'est pas une bonne loi ? »
On ne peut le dire car voilà une loi qui nous approche de l'optimum de Pareto.

Marie Le Manh 28/01/2013 22:22

La vidéo d'E. Badinter est excellente aussi.

Musa 28/01/2013 20:05

Petite précision: l'ami en question n'adopte pas, il s'agit d'une GPA.

Celeborn 28/01/2013 18:56

Mais Claribelle, les homosexuels sont DÉJÀ parents, vous savez. Ça existe, et on ne l'empêchera pas, alors autant l'accompagner correctement.

Sinon, la nature, comme toujours, a bon dos. Les couples stériles peuvent se marier. Les femmes ménopausées peuvent se marier. En revenir à la complémentarité naturelle pour justifier des limites
d'un contrat social est un contresens historique, de mon point de vue : les lois évoluent, s'adaptent (le mariage civil n'a pas toujours existé d'ailleurs), et aujourd'hui, le lien entre mariage et
enfants est particulièrement distendu, pour le moins (il me semble que Badinter en parle très bien, de ça).

Sur l'adoption, les personnes célibataires peuvent adopter, donc il me semble ridicule que les couples homosexuels ne le puissent pas.

Maintenant, je ne cherche pas à relancer dans les commentaires un énième débat sur le net sur la question. Je comprends très bien que pour certains, le mariage soit symboliquement lié à la
"complétude" homme-femme. Mais je ne partage pas cette vision, voilà.

Musa, je crois que plus les homos seront considérés comme normaux, plus tout sera simple, sans heurts et bon pour tout le monde à l'arrivée. Tiens-moi au courant de ce que donne l'adoption de ton
ami !

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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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