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4 novembre 2012 7 04 /11 /novembre /2012 16:17

scenedemenage

Copyright M6 tout ça tout ça…

 


 

  Cet article est parti d'un message posté par Manon C. sur le forum Neoprofs, alors que la discussion portait sur la pédagogie, et plus précisément sur un éventuel clivage gauche/droite à ce sujet. Ayant trouvé le message très intéressant, j'ai demandé à Manon C. si elle pouvait très légèrement l'adapter afin d'en faire un article. La réponse ayant été positive, je vous souhaite une bonne lecture ! 

 

Par Manon.C


  Lorsque je lis ou entends, de droite et de gauche, les propos engagés sur la réforme de l'Éducation nationale, un amalgame dangereux, erroné (et même blessant) entre convictions politiques et pédagogiques me semble émerger de plus en plus souvent, et me donne envie de réagir. À en croire certains, les équivalences seraient les suivantes : tout conservatisme pédagogique et didactique relèverait de sensibilités de droite (voire d'extrême droite), tandis que toute défense de l'innovation pédagogique émanerait de la gauche. Chacun tentant à tout prix, d'un côté comme de l'autre, de trouver des dates et des changements politiques qui coïncident.

  Comme certains l'ont déjà très bien dit, cela n'a rien à voir.

 


  Soyons honnête : il y a belle lurette que la gauche ne mène plus de réelle politique de gauche en matière d'éducation, et ce n'est pas un hasard si les « progressistes » associent souvent les « conservateurs » à l'époque belle mais révolue de la IIIe République... J'en suis même ravie, et ils ont raison de faire cette référence. Leur erreur est de croire qu'elle est obsolète, qu'elle ne convient plus à notre temps : c'est bien à cette époque que nous vîmes sévir la dernière école à avoir souhaité de toutes ses forces instruire (oui, instruire) tout le monde. Éduquer aussi, bien sûr, mais cela allait avec. [C'est l'une des premières choses que j'ai comprises à mon entrée dans le métier : le respect des élèves vient en grande partie de la qualité et de l'intelligibilité des contenus et des méthodes, et ne se pose pas a priori.] Et cela est plus que jamais d'actualité, nécessaire à l'avenir et à tous les élèves.

 


  Un exemple entre mille : j'ai cette année une 3e (faible et défavorisée socialement pour sa plus grande part) qui, l'année dernière en 4e, a eu un remplaçant se revendiquant ouvertement « innovant », peu de notes, beaucoup d'image, pas de devoirs ni de par cœur, pas de leçon + exercices en langue, pas de dictée, etc.

  Les chers petits ne savent rien, n'ont rien lu.

  Je suis arrivée avec mes rituels, ma grammaire, mes tests hebdomadaires de conjugaison, ma littérature exigeante. Je les trouve calmes, sérieux, attentifs malgré leurs difficultés, je m'en étonne. À rentrée + 3 semaines, les surveillants m'ont rapporté spontanément ce qu'ils en disent, en étude, à la récré : « enfin, on bosse, on progresse, on apprend des choses. » No comment...

 


  Revenons à notre école de la IIIe République : ses instituteurs, ses professeurs étaient, pour une majorité écrasante, de gauche. Et cela voulait dire quelque chose. Cela voulait dire qu'ils étaient fiers de mener des enfants d'ouvriers, d'agriculteurs, par où ils étaient passés, puis d'avoir des collègues enfants d'ouvriers, d'agriculteurs. Ils réalisaient le rêve de Victor Hugo, ils espéraient ouvrir des écoles et fermer des prisons.

  Et même avant, l'efficacité de l'école primaire « à l'ancienne » est incontestable, par exemple lorsqu'on lit des lettres datant des années 10 et 20 comme je le fais souvent grâce à ma famille et aux métiers qu'on exerce autour de moi : si peu de fautes, tant de beaux mots dans des lettres écrites par des soldats ou des apprentis de 20 ans ayant arrêté l'école à 13, et dont les parents ne savaient souvent pas lire... et aujourd'hui... ah, aujourd'hui...

 


  Bref. L'innovation pédagogique, on la cherche tous à notre manière. Chaque enseignant a sa manière, certains plus originaux, plus libéraux, d'autres très traditionnels, et le parcours de chaque élève se nourrit, s'enrichit, se complète de toutes ces méthodes.

  Chaque tendance a ses excellents et ses mauvais passeurs, chaque élève actuel ou ancien peut apporter des exemples mémorables qui apporteront de l'eau aux deux moulins : un conservateur extraordinaire, un autre bêtement froid et sadique, un original et pédagogue convaincu efficace, un autre creux.

  Laissons faire. Faisons confiance aux enseignants. Dans aucun métier on ne peut avoir 100% de bons praticiens, ni de modèle unique. La pluralité pédagogique est belle si on l'accepte et qu'on la canalise.

 


  Mais ériger l'absence de contrainte en modèle, c'est une tarte à la crème indifféremment droite-gauche depuis 20 ans, qui permet à nos élites de freiner le progrès social. La droite, pour empêcher l'école d'accomplir son rôle d'ascenseur et favoriser l'image d'un frange pauvre et dangereuse de la population ; la gauche, par frilosité, par peur de fâcher un courant de plus en plus dominant, et aussi, un peu, pour ne pas pousser trop haut l'ascenseur, que n'apprécie que bien peu son côté le plus modéré.

  Je suis de gauche, et me considère bien plus à gauche que le PS en matière d'éducation, mais pour cela je vais appliquer des méthodes « conservatrices », d'antan, oui, des méthodes de la gauche d'autrefois, en fait, parce que c'est par celles-là que j'ai vu ma grand-mère apprendre à lire couramment et à compter à des adultes immigrés, à des trisomiques, à des cancres qui lui rendent visite 40 ans après, que c'est par celles-là que certains hommes éclairés mais nés sous de mauvaises étoiles accèdent à des postes où ils peuvent agir, que c'est grâce à celles-là que l'enfant, gorgés de belles lettres apprises par cœur et imitées, découvre les mots qui lui permettront de s'évader de l'incommunicabilité.

  Cela ne m'empêche pas, comme nombre de mes collègues « passéistes » (quelle drôle d'expression ; comme s'il y avait eu un mode unique d'enseignement, à une certaine époque... Il suffit de lire le beau Librio Mémoire de maître, paroles d'élèves pour s'apercevoir du contraire) à l'occasion, de montrer un film, de faire écrire un haïku dans la nature, de rire avec eux, de les laisser s'exprimer, de soutenir et de valoriser ceux qui restent souvent en arrière dès que je peux, de mettre en place des remédiations lorsqu'il le faut.

 


  Les enseignants sont capables de noter sans être méchants et subjectifs, et de donner des devoirs sans noyer les élèves sous la masse. Pourquoi passer de trop à plus du tout ? À quand la modération en France ? Et si on demandait leur avis aux élèves, oui, pas pour noter les profs, mais pour observer ce qui marche sur eux ? Je l'avais fait auprès de tous mes amis à ma réussite au concours, une soixantaine de connaissances plus ou moins proches allant du diplomate au sans diplôme, je leur ai demandé de me raconter leurs meilleurs et pires souvenirs de professeurs : jamais aucun n'a évoqué les notes ou le boulot à la maison. Tous ont évoqué le bonheur d'apprendre, d'un tas de manières, de la sévérité à la bonhommie, du programme rigoureux au sans programme ; tous ont taclé l'indifférence et l'incompétence. Défauts qui sévissent de droite comme de gauche, aujourd'hui.

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commentaires

Alexia 07/12/2012 13:24

Bonjour Manon,
Merci pour ce texte avec lequel je suis, presque, totalement d'accord. Oui l'école est là pour éduquer tout le monde et pour donner à chacun les moyens de réaliser son potentiel. Par contre je ne
suis pas d'accord sur l'idée selon laquelle la droite préférerait laisser sur le carreau les enfants des classes populaires pour assurer sa suprématie. Il me semble qu'au contraire beaucoup de gens
de droite sont pour une école pour tous et pour la méritocratie républicaine (c'est en tout en cas mon cas). A contrario, j'ai l'impression que les conservateurs de gauche, eux, par leur volonté de
nivellement par le bas et leur discours défaitiste sur le poids des origines sociales, empêchent les enfants de classes défavorisées d'accèder à la meilleure éducation...
La méthode de lecture globale qui a empêché les dernières générations d'enfants d'apprendre à lire, en est pour moi le meilleur exemple...

jls 04/12/2012 04:58

Faire Normale Sup et Navale n’empêche pas de sortir des conneries.
Sur le vocabulaire, il suffit de parler à nos élèves pour s'apercevoir de la pauvreté de leur langue.
Pour le contenu, de tous temps, on n'enseigne que l'écume des connaissances, surtout en sciences et ce n'est pas l'objectif.
Ce n'est pas parce qu'on a accès à l'information qu'on s'y intéresse. Au contraire, au vu de mes élèves, je discerne une paresse intellectuelle de plus en plus grande (bien mise en place par
l'E.N.)
Michel Serres fait partie des philosophes vus à la télé qui racontent des platitudes et des lieux communs qui plaisent aux journalistes

Petit_Poucet 16/11/2012 10:24

Ecoutons les aînés éclairés, comme Michel SERRES (diplômé de l’Ecole navale et de Normale Sup):

"Déjà, Petit Poucet et Petite Poucette ne parlent plus ma langue. La leur est plus riche, je le constate à l’Académie française où, depuis Richelieu, on publie à peu près tous les quarante ans le
dictionnaire de la langue française. Au siècle précédent, la différence entre deux éditions s’établissait à 4 000 ou 5 000 mots. Entre la plus récente et la prochaine, elle sera d’environ 30 000
mots. A ce rythme, nos successeurs seront très vite aussi loin de nous que nous le sommes du vieux français !

Cela vaut pour tous les domaines. A la génération précédente, un professeur de sciences à la Sorbonne transmettait presque 70% de ce qu’il avait appris sur les mêmes bancs vingt ou trente ans plus
tôt. Elèves et enseignants vivaient dans le même monde. Aujourd’hui, 80% de ce qu’a appris ce professeur est obsolète. Et même pour les 20% qui restent, le professeur n’est plus indispensable, car
on peut tout savoir sans sortir de chez soi ! Pour ma part, je trouve cela miraculeux. Quand j’ai un vers latin dans la tête, je tape quelques mots et tout arrive : le poème, l’Enéide, le livre IV…
Imaginez le temps qu’il faudrait pour retrouver tout cela dans les livres ! Je ne mets plus les pieds en bibliothèque. L’université vit une crise terrible, car le savoir, accessible partout et
immédiatement, n’a plus le même statut. Et donc les relations entre élèves et enseignants ont changé. Mais personnellement, cela ne m’inquiète pas. Car j’ai compris avec le temps, en quarante ans
d’enseignement, qu’on ne transmet pas quelque chose, mais soi. C’est le seul conseil que je suis en mesure de donner à mes successeurs et même aux parents : soyez vous-mêmes ! Mais ce n’est pas
facile d’être soi-même."

Vinteuil 07/11/2012 11:31

L'école dans laquelle il n'y a pas de notes, pas de devoirs, pas d'exercices systématiques, pas de transmission de connaissances, c'est celle-là l'école élitiste ! Seuls les fils ou filles de profs
et de cadres sup' s'en sortiront car cette école est faite pour eux. Les autres, fils ou filles de concierge, deviendront concierges à leur tour... dans le meilleur des cas !

Celeborn 05/11/2012 22:38

Je n'estime pas être excessif. Et je ne suis pas votre petit Celeborn. Merci de rester courtois.

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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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