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13 janvier 2012 5 13 /01 /janvier /2012 18:55

persuasion

 

 

  Lundi dernier, prévenue par une amie chère, j'allais assister à un Rendez-vous de la crise organisé par l'EHESS sur le thème : « Mais que fait l'école ? ». Il faut dire que le casting du débat avait de quoi m'allécher : réunir dans une même salle François Dubet1 et Philippe Meirieu2, ça donne envie de poser des bombes prendre des notes ! Comme troisième larron, le philosophe Marcel Gauchet, à qui l'on peut pour le moins prêter une pensée construite et intéressante (et dans laquelle, j'avoue, je me retrouve souvent).  

 

 

Quand le virus établit lui-même le diagnostic

 Ouvrant la partie « Diagnostics », François Dubet attaque fort : l'école produit trop d'inégalités à cause des pratiques scolaires, de son tropisme élitiste. La course aux diplômes accroît l'inégalité, tout le monde est stressé, donc crise de la transmission, doublée d'une crise de la capacité politique pour prendre en charge les problèmes éducatifs. 2/3 références au milieu de tout ça aux études internationales pour faire bonne mesure. On ne va pas très loin, et on sent l'idéologie pointer déjà le bout de son nez.

  Marcel Gauchet prend alors de la hauteur et dit à mon sens des choses très justes : l'école, institution investie d'énormément d'attentes, joue un rôle substitutif (on lui demande de transformer l'avenir, de faire que les individus s'épanouissent, d'instaurer l'égalité et de faire accéder à la citoyenneté). Comme la réalisation est forcément inférieure à l'attente, on n'est jamais satisfait de l'école. Gauchet évoque ensuite les raisons spécifiques de son échec : la réalité qui n'a pas été conforme à l'idéal de massification, la question des méthodes pédagogiques3. À un moment, très intéressant développement sur la famille, sur son rapport problématique à l'école, sur le caractère contradictoire de ses demandes : la famille demande à l'école ce qu'elle-même ne veut ou ne peut plus faire ; mais la famille récuse l'école comme institution (elle se place en consommatrice). In fine, Gauchet formule clairement la mission primordiale de l'école : la maîtrise de l'expression, l'emploi du langage, le maniement de la logique. Bref : apprendre à parler et à écrire. On ne le lui fait pas dire.

  C'est alors un grand moment de Philippe Meirieu. Papelard, il trouve le moyen de brosser un tableau apocalyptique et révoltant de l'école aujourd'hui, oubliant peut-être un peu vite sa part de responsabilité dans l'affaire. Peu importe : il dit ce que les gens ont envie d'entendre, se permet même une petite sortie réac' sur le principe délirant de vouloir savoir sans apprendre, stigmatise la médicalisation du système scolaire à grands coups de dys-4, et termine sur la notion de « transmission du plaisir », tout aussi vraie que son emploi en clausule est démagogique. 

 

 

Les incompétents heureux

 S'ensuit un « débat » (à grands coups de « je rejoins ce qu'a dit machin ») durant lequel Meirieu lâche cette bombe au sujet du livret de compétences : « conception technocratique des savoirs » (la citation est rigoureusement exacte). Oui, l'homme dont la définition de la compétence est reprise à tous les étages de la mise en place du dit livret, est contre. Après recherches, c'est effectivement une position qu'il a soutenue à de nombreuses reprises ces derniers temps, critiquant la « dérive behavioriste » de la chose (qui est d'ailleurs tout à fait observable), mais tout en disant que la notion de compétence est féconde… bref, du Meirieu de la plus belle eau, qui parvient à faire croire simultanément à sa souplesse et à sa rigidité sur le sujet, qui fait semblant de prôner une position médiane et de bon sens, pleine de byzantines nuances pour montrer que sa pensée est évoluée, quand en réalité il contribue au carnage. En même temps, je dois dire que c'est fascinant, car on se surprend à être d'accord avec ce qu'il dit : il y a chez cet homme un art de l'esquive, du poids exact de chaque mot, de chaque formulation, pesés dans des balances de toile d'araignée, qui émerveille. Même ses pires ennemis le disent « homme de dialogue » : il me semble que ce doit non pas être pris dans le sens d'un homme avec qui l'on peut dialoguer, mais d'un homme dont l'échange de parole constituerait l'essence-même. Il est dialogue.  

  Un moment amusant : François Dubet avouant son incompétence sur la question de la pédagogie, avant de finir la séance par une revendication de faire le lien entre le primaire et le secondaire afin de faire déteindre le premier sur le second (en mettant des profs plurivalents aux premiers échelons du collège, par exemple), lançant au passage une pique à l'égard du SNES5, qui n'avait rien demandé. Quand on ne connaît rien à la pédagogie, on ne prétend pas avoir des idées sur la façon dont il faudrait s'y prendre pour l'améliorer.

 

 

Astérix est là !

  Cerise sur le gâteau, avec Philippe Meirieu, nous discutâmes — puisque le public avait le droit de poser des questions, je ne m'en suis pas privé — au sujet d'Hésiode et d'Astérix, figurez-vous. Philippe Meirieu avait narré son expérience d'enseignement récente dans une classe de lycée pro, expérience au demeurant stupéfiante quand il a vu les énergumènes en face de  lui (qu'il avait lui-même contribué à créer, mais bon passons…). Et de nous tirer une petite larme sur le fait qu'il fallait être ambitieux pour et avec eux, et qu'on pouvait par exemple tout à fait intéresser ces jeunes gens à Hésiode. Les grands auteurs, la grande culture, l'intelligence du monde qui parle à l'intelligence de l'homme, tout ça. Oui mais alors pourquoi avait-on promu la littérature dite « de jeunesse » jusque dans les moindres recoins du collège (dans des programmes, en 2002, qu'il avait lui-même applaudis) ? Pourquoi avais-je vu enseigner Astérix (au demeurant une excellente BD) en œuvre intégrale dans une classe de Sixième (et ce n'était certes pas un exemple isolé : des exemples comme ça, j'en ai plein ma musette) ? Ah mais c'est qu'on peut se servir de l'un pour accéder à l'autre, me répondit l'ami Philippe, enchaînant sur la possibilité d'utiliser les mangaspour atteindre les grands thèmes de la-littérature-la-vraie. Philippe Meirieu a-t-il pris connaissance des horaires de français au collège ? Quand il dit qu'il faut pratiquer l'écriture longue — apparemment si souvent pratiquée au primaire7 —, qu'à l'entrée au collège les élèves se retrouvent à ne faire que des réponses courtes et des QCM (oui, il a dit ça, collègues de collège), peut-on savoir sur quoi il se fonde ? Et l'écriture longue régulière, au fait, je la pratique quand ? Pendant le cours d'EPS ou d'Espagnol ? 

  Au final, je dois dire qu'il fut agréable d'entendre ces messieurs car oui, les constats étaient souvent justes, et certaines idées de Gauchet me semblent d'ailleurs très productives à ce sujet. Néanmoins, c'est toujours un peu étonnant de voir des personnes qui n'enseignent pas (ou plus depuis fort longtemps, ou alors juste une année comme ça pour se donner le frisson) prétendre en savoir plus que nous sur ce qui se passe dans un établissement scolaire et affirmer qu'elles savent comment il faut améliorer les choses qu'elles ont, parfois, contribué à dégrader. J'ai en tous les cas pu assister à une magnifique leçon de double discours par le maître du genre, et rien que pour ça, ça valait largement le déplacement ! 

 

 


1. François Dubet est un sociologue « spécialiste » de l'école. Il est surtout réputé pour sa production de livres sur le sujet et pour être aimé des cahiers pédagogiques et du café pédagogique itou. 

 

2. Faut-il vraiment présenter Philippe Meirieu ?

 

3. Je sursaute quand il affirme que les méthodes traditionnelles sont inadéquates tandis que les méthodes nouvelles sont dévoyées. Il me semblait que c'était plutôt l'inverse, en fait.

 

4. Dyslexiques, dysorthographiques… Avez-vous lu le livre de Colette Ouzilou sur le sujet, délicieux lecteurs, lectrices à croquer ? Elle y montre que ce sont très exactement les méthodes encouragées par Meirieu et sa clique qui sont à l'origine d'une grande partie de cette fausse épidémie. Ou comment rendre un homme sain malade avant de le présenter au public pour susciter la terreur et la pitié du bon peuple devant le spectacle.

 

5.Syndicat majoritaire du secondaire, qui, comme le SNALC, est contre (merci à lui !)

 

6. Loin de moin l'idée de dénigrer les mangas, dans lesquels il y a des merveilles dont je me délecte.

 

7. Mais le plus souvent sans aucune ponctuation ou avec une ponctuation aléatoire, semblerait-il d'après mes copies de 6e… 

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commentaires

chartreux 16/01/2012 12:00

Dans une autre optique, mais l'essentiel est dit :

http://h16free.com/2012/01/13/12163-contre-lechec-scolaire-et-le-manque-de-logement-distribuons-des-bisous

Patrice 15/01/2012 13:32

Pour approfondir ce (talentueux) dernier paragraphe, il serait intéressant de débroussailler le curriculum des représentants des deux "camps"...

Ainsi, Natacha Polony, par ricochet évoquée dans l'article "Meirieu" de Wikipedia*, y est qualifiée d'"enseignante". Pour une agrégée de lettres modernes qui a effectué un an de stage en lycée
avant de démissionner, le terme ne serait-il pas un tantinet abusif...?

Patrice, pédagogue républicain**

* Un autre wikiste, heureusement, rétablit la vérité dans l'article "Natacha Polony, journaliste etc."

** Autre abus de vocabulaire... Les antipédagos n'ont pas le monopole de la République, que je sache.

Pascal Oudot 15/01/2012 08:14

Remarquable billet, dont comme praticien "primaire" au quotidien j'apprécie particulièrement le dernier paragraphe. Malheureusement, l'idée qu'on puisse un jour demander aux gens de terrain
expérimentés comment il voient l'avenir de l'école reste fort hypothétique...

Patrice 13/01/2012 23:54

"Certes comparaison n’est pas raison et il est plus aisé d’imaginer les dégâts sanitaires si un responsable politique de la santé publique se risquait à imposer la prise de médicaments à tous même
aux bien portants !"

C'est en effet bien connu, tous les vaccins sont d'abord testés sur des bien portants avant d'être utilisés pour guérir les malades...

Patrice, con-pas-raison

PS : concernant les congés de nos chères collègues de moins de 50 ans (en général, après cet âge elles étaient plutôt en retraite), ça n'a sans doute aucun rapport avec le risque d'être étranglée
par un charmant bambin de CM2 (France Info, ce jour).
Je vais me mettre au pieu / C'est la faute à Meirieu...

Adeline 13/01/2012 23:27

Excellents portraits, criants de vérité. Ces trois personnages (hélas, oui, même Gauchet, et je vais m'en expliquer) sont la quintessence du mal qui gangrène l'école. Dubet et Mérieu y ont
activement contribué, je n'insisterai pas. Leur malfaisance est de notoriété publique. Pour Gauchet, c'est moins clair, mais il est un allié objectif des deux autres. Non seulement il n'a pas
dénoncé les dérives pédagogistes, il les a soutenues "philosophiquement". Pour s'en convaincre, lire ce qu'il a écrit dans un livre collectif, paru en 2002, et intitulé "Pour une philosophie
politique de l'éducation". Le premier chapitre est de son cru et il y glorifie cette "révolution copernicienne" que fut l'avènement, au début du XXe s., de la "pédagogie-science". Il en déplore
ensuite la présente "disgrâce". (p.23). Et tout ça pour finir par suggérer, du bout des lèvres, qu'on aurait peut-être jeté un peu vite le bébé avec l'eau du bain et qu'en fin de compte, "il n'est
pas impensable que la réflexion nous conduise à vouloir reprendre quelque chose de la tradition. Une configuration inédite qui pourrait bien être le problème type de la pédagogie de demain".
Dans tout le bouquin, il tourne ainsi autour du pot mais ne va jamais au coeur du problème: l'école ne fonctionne plus plus depuis qu'elle a été détournée de la seule mission qu'elle est capable de
remplir avec succès: instruire. Elle ne doit ni se substituer aux parents pour combler leurs carences, ni aux urnes pour changer la société.

Il faut toutefois reconnaître à Gauchet d'avoir su éviter le piège grossier de la fable du complot capitaliste (ou libéral ce qui revient au même) dans lequel tombent tant d'enseignants et
d'acteurs politiques. Il cite l'exemple de Jean-Claude Michéa et de son talentueux "réquisitoire contre 'l'école du capitalisme total', indispensable, paraît-il pour conduire 'la guerre économique
mondiale du XXIe siècle'. La philippique n'a qu'un inconvénient, en sa séduisante radicalité, celui d'être radicalement trompeuse. S'il est une 'explication' qui interdit de comprendre ce qui se
joue autour de l'institution scolaire aujourd'hui, c'est celle que délivre la pseudo-dénonciation de l'asservissement à l'économie."
Gauchet conclut son argumentation en la comparant "au marxisme dont elle prolonge l'illusion de dévoilement".

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