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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 18:28

... la lettre de Guy Môquet ? Ce fut un gros débat il y a deux ans, ce ne fut rien du tout l'année dernière, et ce ne fut presque rien cette année.


  Au collège, la question ne se pose pas, puisque l'incitation (ou l'obligation ; les textes officiels ont terriblement manqué de clarté sur le sujet, à tel point qu'un ministre et un conseiller du président ont signalé que ce qui était dans les directives officielles était faux...) ne concerne plus, apparemment, que les lycées (la chose n'ayant jamais été très claire, de toute manière). Toutefois, il y a deux ans, en pleine frénésie médiatique, nous (professeurs de français et d'histégé de collège) avions reçu un exemplaire de ladite lettres dans nos casiers. Il me semble que c'était une spécificité de notre académie.

  À l'époque, je ne l'avais pas lue. Mes collègues d'histoire, en train d'envisager les conséquences de la première Guerre Mondiale, ne voyaient pas bien ce qu'ils allaient faire de cette lettre à ce moment précis non plus.

  Si c'était à refaire, je referais. Je ne suis pourtant pas (contrairement à Guy Môquet) un dangereux révolutionnaire. Je suis très au fait des obligations "morales" liées à mon statut de fonctionnaire, j'en ai je crois pleinement conscience, et d'ailleurs j'y tiens. Je suis un représentant de l'État ; j'ai une mission d'utilité publique à accomplir : ce n'est pas rien.

  C'est peut-être justement mon côté sérieux et concerné qui est chiffonné par les procédés employés. Je n'obéis pas à n'importe quoi. J'ai des programmes, et j'essaye de m'y tenir, mais je ruse avec eux dans l'intérêt de mes élèves quand il me semble qu'il le faut. Pas de façon outrée – en ouvrant ma grande gueule politiquement orientée – mais de façon tranquille, assumée mais pas revendiquée plus que ça, faisant par exemple de la grammaire de la façon qui me semble la plus claire, compréhensible et efficace, même si ce n'est pas celle qui est préconisée. Je ne me fonde pas sur du vent pour autant : je m'intéresse, je lis des études que je trouve sur internet, je farfouille aussi bien chez l'ami que chez l'ennemi, et surtout je maintiens ce que j'espère être un haut niveau d'esprit critique (tout autant chez l'ami que chez l'ennemi, d'ailleurs). Bref, j'estime être un professionnel, doté du sens professionnel qui va avec, et je fais au mieux avec tout ce que j'ai, à savoir des directives, mais aussi des horaires, des élèves particuliers, un matériel donné, etc. Comme je l'espère n'importe quel professionnel de n'importe quel métier.

  Je trouve donc fatigant qu'une fois encore, n'importe qui se permette de nous rappeler n'importe quoi. Je n'ai rien d'autre contre Henri Guaino que le fait qu'il écrit des discours qui insultent parfois l'intelligence, mais je ne vois pas ce qui lui donne la permission, et moins encore la légitimité de m'imposer quoi que ce soit, ou de me rappeler une prétendue obligation.
  Une fois encore, si l'on veut que les enseignants enseignent quelque chose, on (re)fait des programmes (et on ne va pas me faire croire qu'on le découvre, vu qu'ils sont réformés tous les cinq ans ou presque...) ; et là, le souci est l'éternelle notion de "liberté pédagogique", qui (contrairement à Guy Môquet, selon pas mal d'historiens) résiste. Si l'on veut une commémoration officielle, eh bien on s'en donne les moyens et on l'organise : on ne demande pas à des professionnels de l'enseignement qui ont déjà des choses à faire en cours (et déjà pas assez de temps pour les faire) de le faire pour vous, comme ça, au débotté, et hors programme (car on sait bien que le 22 novembren aucun prof d'aucun niveau ne fait, normalement, la seconde Guerre Mondiale, pour de bêtes raisons chronologiques). Qu'on ne crée pas les conditions du conflit, quoi ! Qu'on ne commence pas un bulletin officiel censé évoquer une journée nationale par « Le 22 octobre 2007, le président de la République commémorera le souvenir de Guy Môquet. » Que la République commémore, oui, pas de souci ; mais si le président veut commémorer, il n'a pas besoin de moi pour le faire.
  De toute façon, même du haut de mon peu d'ancienneté, j'ai l'impression de savoir reconnaître ce qui passe de ce qui reste, et cette lecture de lettre, elle passe, et je dirais même qu'elle est déjà passée.   

  Au final donc, que chacun s'occupe de ses affaires. En un mot : laissez-moi enseigner.
  Je suis de plus en plus convaincu que toutes ces directives, toutes ces réformes, toutes ces théories, tous ces principes de sciences de l'éducation mal digérés, tous ces revirements, toutes ces "nouvelles pédagogies" (jusqu'à ce que, à chaque fois, une encore plus "nouvelle" arrive), font au final davantage de mal que de bien à notre enseignement. Tiraillés entre trop de contraintes parfois contraires, souvent mal formés car davantage orientés vers une idéologie pédagogique que vers une réflexion critique desdites idéologies, on a créé des enseignants moins respectés par la hiérarchie, par les élèves, par les parents et donc par la société toute entière. Cela me semble bien plus grave que de savoir s'il faut enseigner par séquences, par périodes, par chapitres, par sous-matières, par cloisonnement ou par décloisonnement, par "pédagogie par objectifs" ou par "pédagogie par compétences", par TICE ou par tableau noir... Chacun fait ce qui lui convient, ce qui convient à sa pédagogie de SPÉCIALISTE. J'ai rencontré bien davantage d'enseignants compétents que d'enseignants incompétents dans leur matière. Mais j'en ai aussi croisés davantage qui subissaient les choses venant d'au-dessus comme une contrainte (parfois intériorisée sans le savoir) que comme une aide, comme une source de fragilité que comme une force, comme une sape de leur autorité naissante que comme une consolidation de celle-ci. Cela finit par démotiver même les plus enthousiastes.


  Bon, j'ai dévié du sujet initial, mais cette bête polémique autour de trois fois rien me semble révélatrice du fonctionnement actuel de l'institution : le premier mec venu (ça marche aussi avec les nanas ^^) situé, d'une façon ou d'une autre, "au-dessus" de nous (ce qui va du principal-adjoint au président, en passant par le formateur, le recteur, l'inspecteur, le principal/proviseur, le parent-d'élève-qui-connaît-son-enfant-mieux-que-nous-et-qui-après-tout-paye-des-impôts-pour-nous-rémunérer, n'est-ce pas ? (heureusement, ils ne sont pas si nombreux à être ainsi), voire le psychologue, le chronobiologiste, l'éditorialiste, le philosophe, le penseur des pages "débats" du Monde, les conseillers divers et variés, et j'en passe) croit qu'il peut, comme ça, nous dire quoi faire dans nos classes. Malheureusement, moi, je ne peux pas obéir à tout ça simultanément, surtout quand tout le monde n'est pas d'accord. J'obéis donc au maximum aux textes, qui garantissent un minimum (bien mince) de stabilité, à mon supérieur administratif car il est généralement possible de discuter avec lui, de faire valoir un point de vue dans cette discussion et de trouver des accords, des adhésions, des compromis.
  Mais à la fin, j'obéis avant tout à mon métier, à ce qui le constitue : transmettre des connaissances à mes élèves, les élever vers une meilleure maîtrise de la langue française, les cultiver, leur faire connaître, analyser et si possible aimer de grands textes. Le jour où je ne ferai plus ça, alors vous pourrez me dire que je suis un mauvais professeur, que je ne fais pas mon boulot et que c'est grave. Mais qu'on ne me reproche pas de le faire plutôt que de mettre en œuvre et en scène les dernières conneries à la mode, d'où qu'elles viennent. 

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commentaires

Patrice 27/10/2009 19:29


Bien joué Sylvie ! C'est là qu'on voit que nous ne sommes pas de simples exécutants (fussent-ils testamentaires).


sylvie 27/10/2009 11:05


Nous sommes bien d'accord sur le fond et la forme.
j'enseigne l'histoire -geo en collège, et je suis lasse de servir de "micro" à toutes les nouveautés des idéologies gouvernementales en vogue qui s'ajoutent à nos programmes. On nous a obligé à
parler de Guy Moquet pendant 2 ans.silence cette année...
Comme vous, j'essaie d'obéir , en fonctionnaire civique , mais c'est parfois bien lourd.

j'avais choisi , non de lire la lettre seule, lettre peu "historique" bien qu'émouvante ma foi , mais aussi la lettre d'injonction du ministre dans le cadre de leçon sur les "valeurs et principes
de la république" en éducation civique , histoire de voir où nous mène les évolutions du "catéchisme" républicain: les élèves relevaient dans le texte les éléments du devoir de mémoire , de civisme
et de pédagogie , jusqu'aux limites des usages que l 'on pouvait en faire, en tenant compte du contexte historique.Car le contexte historique avait été tronqué , comme l'explique Pierre Nora dans
son propos sur le rôle des profs d'histoire et l'usage que l'on en fait parfois.

C'était nettement plus intéressant
ainsi traité. le fond , la forme et les perceptives qui vont avec.

Sachant que le fonctionnement critique des médias est aussi un thème au programme d'éducation civique,les élèves ont été plutôt réceptifs sur toutes les dimensions du propos.

Ils ont respecté le devoir de mémoire , les valeurs de la république, la nécessité de la défendre et de "résister à l'oppression" et ont apprécié toutes les subtilités de la "forme" utilisée pour
les faire passer.

les leçons d'en haut ne sont pas forcément complétement celles qui ont été prévues.


Patrice 26/10/2009 21:39


Ouh la, chez vous c'est un peu la potée tous légumes cette fois ;)
Laissons de côté (provisoirement)les "modes pédagogiques" si vous le voulez bien, et pour ce qui concerne la lettre de Guy Môquet : elle ne passera pas par moi...
Militant communiste bien plus que résistant, il m'est bien sympathique, mais je ne vois pas ce que ça apporte (copyright qui ? héhé) à nos élèves de connaître une belle lettre d'adieu d'un gentil
garçon à sa maman, comme ils pourraient en écrire eux-mêmes dans ces circonstances. Je ne lirais pas non plus à des adolescents celle de Manouchian : elle avait de la gueule, mais ce qu'en a fait
Aragon, c'est quand même autre chose, et c'est mon métier que de le faire étudier.

Patrice, "Nul ne semblait vous voir Français de préférence"...


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