Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 20:07

 

Les adultes aussi ont changé, on dirait…

 

 

  Dans la longue liste des poncifs permettant de justifier tout et surtout n'importe quoi à l'Éduc'Nat'1, il en est un qui revient très, mais alors très souvent, depuis les cimes du ministère jusqu'au bar-tabac du coin : « les enfants ont changé ». Avec son corollaire Éducation Nationale : « les élèves ont changé ». Enfin, ça, c'est si vous employez encore le mot « élève », décidemment bien rétrograde face à « apprenant » ou — mieux — « jeune ». Sauf que derrière cette constatation se cachent différentes façons de voir le problème, et qu'il convient de ne pas les mélanger imprudemment sous peine de faire dire au réel des choses qu'il ne dit pas du tout.

 

  Pour les tenants du joyeux réformisme vers des lendemains qui chantent2, « l'élève a changé » est une affirmation qui tient de l'évidence et qui préexiste à l'école. « L'élève a changé », DONC l'école doit s'adapter à l'élève nouveau, à l'enfant nouveau, sous peine d'être source d'échec massif car elle serait inadaptée. Elle doit donc prendre en compte des données présentées comme objectives, telles  que « les élèves sont des digitaux natifs », « la faculté de concentration des élèves est moindre car ils sont habitués au zapping permanent » ou encore « un vieux truc poussiéreux du XVIIe siècle ne les intéresse pas : il faut leur faire lire des choses qui parlent de ce qu'ils vivent au quotidien ». À l'arrivée, ça donne la pensée magique sur les TICE3 comme solution à tous les problèmes d'enseignement, la nécessaire multiplication des activités en classe (voire l'abolition de la classe) pour ne pas qu'on s'ennuie et un choix parfois étonnant de lectures scolaires. C'est comme ça, on n'y peut rien, on n'enseigne plus aujourd'hui comme il y a quarante4 ans et il va bien falloir vous y faire, que vous le vouliez ou non.

 

  Mais « les élèves ont changé », ça peut vouloir dire tout autre chose chez certains qui pensent que l'École a sa part de responsabilité dans l'histoire. Tiens oui, leur orthographe est vraiment problématique, et justement on diminue régulièrement les horaires de français et on saborde l'enseignement de la grammaire par tous les moyens possibles et imaginables. Les élèves n'aiment pas lire, et curieusement c'est peut-être lié au fait qu'ils ont pour un bon nombre d'entre eux du mal à lire, i.e. que l'action de lire5 leur est compliquée à mettre en œuvre ; cela aurait-il un lien avec les étranges méthodes de lecture qui ont fleuri dans nos écoles, quasi imposées par un bon nombre d'inspecteurs merveilleusement progressistes et relayées par des conseillers pédagogiques zélés ? Les élèves respectent moins l'autorité, et justement on a formé les professeurs à de grandes et belles idées comme quoi ils n'étaient plus les dépositaires du savoir, comme quoi les élèves devaient s'exprimer à tout prix et que c'était bien EN SOI, comme quoi il fallait mettre les tables en îlots ou en quinconce, comme quoi la parole d'un élève valait autant que celle d'un prof', comme quoi si on n'était pas content de la décision du conseil de classe, eh bien on s'asseyait dessus, comme quoi un professeur qui a un contact physique avec un élève est un dangereux baffomane ou un pervers pédophile6… 

 

  À mon sens, la société a bon dos. Et si certaines formes d'éducation parentale sont clairement des nuisances7, notre institution, en jouant le jeu de l'idéologie ambiante, contribue au phénomène. On frappe plus facilement un adversaire qui ne se défend pas, alors frappons sur l'École. On engueule plus aisément quelqu'un qui ne va pas répondre car il craint que ça lui retombe dessus à l'arrivée, alors engueulons le prof (et maintenant le chef d'établissement aussi, car y'a pas de raison !). On humilie plus commodément une structure qui passe son temps à s'auto-humilier. Et pendant ce temps, de nombreux collègues apprennent à lire et à écrire à leurs élèves dans des zones défavorisées8 en considérant la marmaille devant eux comme des élèves comme les autres, qui peuvent tout aussi bien que d'autres progresser à l'aide d'une pédagogie qui n'a pas forcément grand chose de nouveau9 mais qui a le mérite de fonctionner car elle s'adresse à l'intelligence et à la raison de l'humain, et non à sa classe sociale ou à ses prétendues capacités techniques et centres d'intérêt.  

 

  Alors, les élèves ont-ils changé ? Probablement pas tant que ça, en fait. Mais nous, Éducation nationale, on est en train de sacrément les faire changer, c'est certain. Et croyez-moi : le résultat est à la hauteur des efforts consentis à faire n'importe quoi n'importe comment. Alors arrêtons de changer les élèves : élevons-les !

 

 


1. « Il faut apprendre à apprendre », « Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine », « il faut ouvrir l'école sur le monde extérieur », …

 

2. Liste non-exhaustive : socio-constructivisme, enseignement par compétences, classes sans notes, élève au centre, tâches complexes, évaluations formatives en groupes, transdisciplinarité, TICE3

 

3. Technologies de l'Information et de la Communication pour l'Enseignement (on ne le répète jamais assez).

 

4. Trente, vingt, quinze, dix… je crois les avoir tous entendus. 

 

5. Tiens, j'aurais presque envie de dire la « compétence » !

 

6. Comme quoi, on n'est pas aidés ! 

 

7. La télé dans la chambre, le portable dès 9 ans, les couchers à 23h ou plus, la console 8h/jour, le soutien indéfectible de la chair de sa chair face à la méchante institution qui doit forcément mentir puisque l'enfant ne dirait pas autre chose que la vérité…

 

8. Dans des zones favorisées aussi, rassurez-vous…

 

9. Ce qui ne veut pas dire qu'elle ne se renouvelle pas. On fait d'excellents manuels aujourd'hui qui s'appuient sur des principes ancestraux mais qui évident de parler de « calorifères », et qui néanmoins changent des choses, réfléchissent à la transmission à partir de ce qui a existé, mais sans s'y limiter. 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

http://powered.com/ 05/09/2014 13:20

The title of the article “Students Have Changed” caught my attention. The way students getting addicted to drug products is getting ugly day by day. I agree to the fact that the new generation children are obsessed with these habits.

Isabelle 19/01/2013 13:46

Quand ma fille aînée était en CE2, j'ai demandé à son institutrice pourquoi ils ne faisaient pas de dictées. Sa réponse fut révélatrice de notre époque : "C'est fini le temps où on tapait sur les
doigts avec une règle!"
Depuis, j'ai inscrit mes enfants au complément de cours de français Hattemer et j'ai acheté les excellents livres du GRIP. Chaque semaine en plus des devoirs on travaille : lecture, dictée et
analyse grammaticale. Des amis proches m'accusent d'être une élitiste passéiste!!
Oui je veux emmener mes enfants au maximum de leur capacité. Oui je suis exigeante avec eux, car la vie le sera bien plus que moi.
Je suis convaincue que beaucoup d'enseignants luttent aussi seuls dans leurs classes, tout comme de nombreux parents chez eux, pour tirer le meilleur de chaque enfant. Beaucoup de parents et
d'enseignants font le même constat : des programmes insensés, allégés qui n'apprennent plus rien, ou du moins pas l'essentiel : savoir lire, écrire, compter et penser!
J'en veux énormément à ceux qui ont détruit notre école.
Et pourtant avec de bons programmes, je pense qu'on peut y arriver.
Mon mari est fils d'ouvrier. Il a intégré une grande école. C'était il y a 30 ans!

Alors courage aux enseignants qui y croient encore et qui se battent et aussi aux parents qui rattrapent ce qu'ils peuvent.

Al 17/01/2013 21:38

Cher Celeborn,

Je suis encore une fois parfaitement d'accord avec vous, et sur toute la ligne. Bien sûr que non, les enfants n'ont pas changé en 10, 15 ou 20 ans. Par contre, les pratiques pédagogiques, elles,
ont été transformées. Avec les résultats que l'on sait, et qu'illustrent la totalité des evaluations nationales et internationales, en baisse constante.

Alors lorsqu'un de mes enfants a le malheur de tomber sur un enseignant « moderne », il me faut au mieux compléter en permanence un programme malmené, au pire déconstruire des apprentissages
néfastes (je pense évidemment à la lecture globale). C'est la double-peine pour les parents, qui n'avaient pas besoin de cela pour s'occuper, ainsi que pour les enfants, condamnés à travailler deux
fois plus qu'il n'est nécessaire.

Alors évidemment, il reste des professeurs-héros qui ont su résister à l'institution et préserver les pratiques, les programmes et les élèves. Que ceux-ci reçoivent ma gratitude la plus profonde.
Mais si je fais le calcul, dans mon cas particulier, cela ne se monte qu'à un sur quatre.

J'en appelle donc désespérement toujours à votre aide pour faire bouger les choses dans l'établissement de mes enfants. Je vous avais fourni mes coordonnées via le formulaire de contact. Les
avez-vous reçues ?

Bien cordialement,

Al

Artemp 17/01/2013 03:19

Mon cher Celeborn, je ne suis pas prof, mais en tant que simple citoyen et père de futurs élèves, vous ne pouvez pas savoir à quel point cela fait du bien de savoir qu'il existe encore des
enseignants pratiques plutôt que dogmatiques. Des enseignants qui pensent encore être là pour transmettre un savoir plutôt que pour se substituer à des parents défaillants (j'en connais, y compris
parmi mes proches). Des enseignants qui ne disent pas, quel que soit le sujet, que ce sont les moyens (financiers) qui leur manquent.

Bref, je continue à vous lire avec bonheur, et j'espère, même si c'est contre tous mes principes, que vous faites beaucoup de prosélytisme, y compris et surtout au sein de vos instances dirigeantes
(mais est-ce encore possible ?).

Bon courage, et surtout, ne changez pas.

Spinoza1670 16/01/2013 14:12

http://www.rue89.com/2012/11/01/apprendre-lire-sans-prof-les-enfants-ethiopiens-y-arrivent-236725
Il y aurait un autre article à faire là-dessus.

Présentation

  • : Je suis en retard
  • Je suis en retard
  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
  • Contact

Devenez follower !

Pages