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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 19:50

http://www.csrdn.qc.ca/discas/Images/triangleCompSitRess.jpg

Ceci n'est pas une parodie

 

 


Où l’on raconte comment on oblige insidieusement les profs à se mettre aux compétences

 

PROLOGUE : Je connais ma collègue Fantômette1 d'Internet, où j'ai pu lire sa prose toujours très réfléchie ou argumentée sur la question de l'enseignement par compétences et du livret qui va avec au collège (et en primaire, ne l'oublions pas). Pour y passer une grande partie de son temps, Fantômette n'est pas pour autant obnubilée par les compétences : comme vous allez pouvoir le lire, subtils lecteurs, fines lectrices, elle est tout simplement soumise depuis près de deux années à une forme de torture mentale qui laisse les plus grands bourreaux chinois pantois d'admiration. Je lui laisse la parole.  

 

ACTE I : mieux vaut des problèmes compliqués qu'une solution simple

 

Tout a commencé à la fin de l’année 2010. Alors qu’aucun enseignant n’avait jamais entendu parler de compétences jusqu'à présent, une réunion organisée par la direction du collège invite solennellement l’équipe enseignante à évaluer puis valider les compétences du Socle commun « parce que c’est la loi », et qu’ « il n’y a plus à discuter ». 

Suite à ces invectives lancées sans aucun argument pédagogique (parce que ça sert à quoi au juste, le socle ?), des heures syndicales sont organisées début 2011, afin d’informer les collègues sur les origines du Socle commun, ses enjeux, et ses conséquences. Elles aboutissent à une assemblée générale où il est décidé que tous les élèves seront validés systématiquement, afin de ne donner aucune valeur au LPC2, sans pour autant se mettre hors-la-loi. Une motion est rédigée pour le CA3, mais ne sera, pour diverses raisons, jamais lue. À la fin de l’année scolaire, sous la pression de la direction exercée à coups d’arguments fallacieux et non fondés — on mettrait en péril l’orientation des élèves — les élèves les plus en difficulté, ceux dont on est sûr qu’ils n’obtiendront pas le brevet, ne sont pas validés. Bon, il parait que cela se passe comme ça dans de nombreux établissements, on pense qu’on nous laissera tranquilles l’année suivante et qu’on emploiera son temps et son énergie à des choses plus utiles (enseigner, entre autres).

 

ACTE II : Pour sauver les élèves, démolissons leurs profs

 

Rentrée 2011-2012. La question du Socle est passée sous silence lors de la réunion de rentrée. Tant mieux pour tout le monde, enseignants qui ne gaspilleront pas leur temps dans un travail supplémentaire titanesque, chronophage et dont aucune étude n’a prouvé l’efficacité, et élèves, qui ne subiront pas des évaluations incessantes. Mais voilà, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, et puisqu’on se comporte en mauvais élèves qui n’écoutent pas (alors qu’on avait accepté la proposition d’un stage établissement sur les compétences afin d’entendre de vrais arguments et de discuter), la direction contacte dans notre dos notre supérieur hiérarchique direct : l’inspecteur, inspectrice en l’occurrence. L’équipe de Lettres est la première visée, puisque la résistance vient d’elle principalement et que, paraît-il, c’est l’équipe de Français qui permettrait de donner l’impulsion à toutes les autres pour se mettre aux compétences. Étrange, quand on sait que le dernier rapport de l’Inspection Générale sur les livrets de compétences reconnaît lui-même qu’il y a une impasse en Français et en Histoire-géographie pour évaluer les compétences. 

Commencent alors des réunions et des visites qui confinent presque au harcèlement. Deux collègues ayant les classes de 3e du collège sont convoquées à une réunion au lycée de secteur ayant pour objet « la liaison 3e- Seconde ». Que nenni. L’intitulé de la réunion était un leurre. Il s’agit en réalité de convaincre les professeurs de lycée et de collège du bien fondé des compétences. Toutes nos pratiques sont nocives et à jeter aux oubliettes. « L’esprit du socle » sauvera les élèves, sauvera l’école. La majorité des collègues présents à cette réunion est bouleversée, le choc a été si rude que certains en sortent les larmes aux yeux. Il faut faire table rase de ce qu’on enseigne et de la façon dont on le fait, depuis dix, vingt ans…L’échec scolaire vient de là. Une deuxième réunion enfoncera le clou. 

 

ACTE III : Je ne sais pas comment ça marche, mais vous trouverez bien tout seul

 

Parallèlement, l’inspectrice de Lettres ès Socle animatrice de ces réunions annonce sa visite, pour trois heures, dans notre collège, pour nous expliquer la pédagogie par compétences. En fait, il n’en est rien. Le terme même de « compétence » n’est jamais défini clairement et est employé à toutes les sauces. C’est pratique pour noyer le poisson. Première contradiction : cette pratique révolutionnaire et miraculeuse des compétences qui ferait tant de bien aux élèves, eh bien, en fait, on l’exerce déjà ! A la bonne heure ! Alors finalement, rien de nouveau sous le soleil ? Les compétences remonteraient même à Érasme4, si si ! Pour faire avaler la pilule, quel argument plus convaincant pour ces fainéants de profs que de dire que ça ne demande pas de travail en plus, qu’on fait comme avant, que c’est simple (on met des « + » et des « -  »), qu’il ne faut pas « se prendre la tête » ! C’est étonnamment l’argument le plus récurrent donné par l’inspectrice. Quand on l’interroge sur la pédagogie par compétences et le travail par tâches complexes, qui lui est intimement lié, rien, silence. Elle n’est pas là pour nous dire comment travailler (ah bon, même pas un petit conseil ?), il faut varier les pratiques de toute façon (ouf, la liberté pédagogique est sauve alors !). 

D’où la deuxième contradiction : alors qu’on ne nous a toujours pas expliqué comment travailler les compétences avec les élèves en classe, la deuxième réunion animée par l’inspectrice porte sur leur évaluation. C’est bien connu, on évalue d’abord, on apprend après. Et par quoi commencer ? Un brevet blanc, bien sûr ! Pendant trois longues heures, on vit une situation ubuesque, faisant correspondre à chaque question sur le texte du brevet blanc une compétence du livret, avec des 1.a correspondant à telle compétence I.b, III.c etc. Mais on n’est pas toujours d’accord, évidemment, car la formulation souvent vague des compétences n’aide pas (mais ce n’est pas grave, on enlève les mots qui gênent, et comme ça, on peut même piquer des compétences aux sciences et hop, on fait marcher la transversalité propre à la compétence!). Non, non, non, se mettre aux compétences, ça ne prend pas de temps. 

 

ACTE IV : Ne rédige plus : fais des QCM

 

Alors qu’il ne faut surtout pas parasiter la démarche intellectuelle des élèves, concentrés sur le contenu de leur réponse, en leur demandant de répondre par une phrase simple (ne serait-ce que « Le personnage est … ») parce qu’à quatorze ans, c’est trop difficile, il faut en revanche leur donner, pendant l’épreuve (!), une grille qui liste les compétences travaillées par toutes les questions du brevet, pour qu’ils aient conscience de la compétence travaillée par telle question. C’est vrai que répondre aux questions en faisant des aller-et-retour constants sur le texte, et parallèlement faire des aller-et-retour entre les questions et la grille, ne va pas perturber leur réflexion et la rédaction de leurs réponses. 

C’est ainsi que la majorité des réponses des élèves au brevet blanc n’a pas besoin d’être rédigée. Ce n’est pas grave, ils travaillent l’expression écrite ailleurs, en rédaction. C’est vrai qu’en prenant l’habitude de ne pas répondre à des questions par des phrases simples — combien d’élèves arrivent en 6e en ne sachant pas répondre à une question par une phrase — les élèves n’auront aucun problème à rédiger un texte entier avec un minimum de cohérence. 

Non, le Socle ne conduit pas à un appauvrissement des exigences, ni à une baisse du niveau. D’ailleurs, quand on plaisante en disant que le brevet se fera bientôt par QCM, l’inspectrice est fière de nous montrer un QCM très exigeant et très très dur sur un roman de Zola, où des élèves de Seconde doivent choisir parmi quatre résumés celui qui est le plus fidèle à l’œuvre5. D’accord, c’est plus dur que de choisir entre quatre noms de personnages principaux. Mais tout de même, ce genre de QCM ne vise-t-il pas à pallier et à masquer l’incapacité actuelle des élèves à rédiger eux-mêmes le résumé d’une œuvre (au lycée !!!) ? 

 

ACTE V : Ne lis plus : coche !

 

Mais revenons à nos moutons. L’inspectrice, de Lettres rappelons-le, ne se contente pas de conseiller d’accepter les réponses non rédigées des élèves. Il est fortement recommandé aux enseignants de Lettres, bien plus accablés que leurs collègues par le poids des copies — ce qui n’est pas faux, mais l’emploi de la flatterie est suspect — de ne pas pointer les fautes des élèves, perte de temps inutile, et de ne pas lire les livres conseillés aux élèves en lecture cursive. Référence donnée en réunion : Comment parler des livres qu’on n’a pas lus ? de P. Bayard6. Au-delà de l’aspect divertissant de cette lecture, on aurait tout de même souhaité des références bibliographiques plus sérieuses, de préférence en rapport avec le travail par compétences, objet principal des réunions. Et quand on demande des éclaircissements, qu’on soulève des problèmes ou des contradictions, bref, qu’on pose des questions qui dérangent, on s’entend dire : « Mais c’est qu’elle commence à m’énerver celle-là », remarque d’un manque de respect absolument incroyable et indigne d’une inspectrice, infantilisante, et qu’on se serait à peine permis avec un élève. Une remarque d’autant plus inacceptable d’ailleurs que prononcée à troisième personne, tête baissée, sans que la personne visée ne soit regardée dans les yeux. 

Comment réagir face aux énormités entendues, à la tartuferie voire à l’incompétence en matière de compétences ? L'équipe est partagée entre une obéissance soumise à la bonne parole de l’Inspectrice, parce que c’est la « chef », l’acquiescement feint qui doit permettre la tranquillité — après tout, une fois la porte de notre classe fermée, on fait ce qu’on veut et on essaie de préserver notre précieuse liberté pédagogique — et l’opposition déclarée, qui s’expose à des représailles. 

 

ÉPILOGUE ? 

 

Avril 2012. En un an, le vent a bien tourné. À force de pressions et de réunions subtilement imposées par la direction avec une Inspectrice pro-Socle, certes passionnée par la question mais finalement peu rigoureuse et peu compétente sur les points les plus cruciaux, les enseignants finissent par organiser un brevet blanc en Français qui intègre les compétences du sacro-saint Socle commun. Il sera noté, oui, comme d’habitude. Évalué, EN PLUS, par compétences, avec des « + » et des « - » qui n’ont aucun sens, ce n’est pas encore sûr. 

Le plus difficile, dans cette histoire où bien des choses sont à déplorer — et ce sont encore les élèves qui en pâtiront — est humainement de résister au risque de discorde qui menace l’équipe de Lettres, jusque maintenant soudée face à la sournoiserie révélée au grand jour de la Direction, et à l’hypocrisie d’une Inspection qui, encore une fois, cherche à imposer des réformes à n’importe quel prix. 

 


1. Pour les connaisseurs, ce n'est pas celle d'Eolas

 

2. Livret Personnel de Compétences. Voir les 237 épisodes précédents sur ce blog.

 

3. Conseil d'Administration. L'instance qui nous fait croire qu'on peut décider de certaines choses, mais en fait non.

 

4. L'Éloge de la folie était-il en fait un éloge masqué des compétences ?

 

5. Résumé 1 : beaucoup de descriptions et il meurt ; Résumé 2 : le héros devient un vampire ; Résumé 3 : ils repoussent les envahisseurs romains à l'aide de la potion magique ; Résumé 4 : Bip-Bip jette une enclume sur le coyote avant de s'enfuir par un tunnel peint sur la roche. 

 

6. Avouez que celui-là, vous ne l'aviez pas vu venir.

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commentaires

Mutis 29/05/2012 07:58

Bravo ! Très bon texte ! Ce serait risible si ce n'était consternant ! Il faut mieux en rire tout de même.

Charlotte 13/05/2012 13:57

En tant qu'ancienne collègue de Fantômette, je suis triste de lire que la direction et l'inspection ont réussi à créer une dissension au sein de l'équipe de Lettres ... ! J'espère que Fantômette
survit et qu'elle a su trouver des soutiens parmi ses collègues... En tous cas, son combat est vraiment d'actualité : le nouveau gouvernement semble très favorable au Socle. Pas de répit pour nous
!

Shiva 11/05/2012 00:22

Dans la même veine :
Mon bahut ZEP a été sélectionné (YOUPI) pour les évaluations de Français et de Maths en 5ème.
Bien sûr l'information sur les modalités sont arrivées 10 jours avant le début de la fantaisie (HOP, 3 heures qui plantent ce qui avait été prévu).
Bien sûr il y a des obligations informatiques pour les évaluations et pour la saisie des résultats (les chefs et les collègues concernés s'arrachent les cheveux).

Pour revenir au livret de compétences qui est le sujet du moment: j'ai dû demander à l'instit de ma fille de me confirmer que j'avais bien compris un item. Quand on sait que je suis prof et que ma
gamine était en Maternelle on mesure l'utilité et la pertinence de la chose !

Polythene Pam 08/05/2012 12:17

Florilège du Palier 2 (fin du primaire)
Compétence 1 : "Prendre la parole en respectant le niveau de langue adapté" (en politique, cette compétence n'est visiblement pas acquise)
Compétence 2 (langue étrangère) : " Comprendre des textes courts et simples en s'appuyant sur des modèles communs" (si déjà c'était le cas en français, ce serait bien !)
Compétence 5 (culture humaniste) : "Lire des oeuvres majeures du patrimoine et de la littérature pour la jeunesse" (ça laisse sans voix, ça..)
Compétence 6 (compétences sociales et civiques) : "Avoir conscience de la dignité de la personne humaine et en tirer les conséquences au quotidien" (celle-là, c'est de loin ma préférée)
Bref : les gens qui ont pondu ce chef-d'œuvre n'ont visiblement pas mis les pieds dans une salle de classe depuis des lustres.
PS : on peut mettre des commentaires sur mon blog, j'ai réglé l'affaire.

Lndil 07/05/2012 23:13

Dites... vous voulez que je vous donne des exemples de la nouvelle épreuve anticipée d' "Enseignements Scientifiques" en 1ere ES/L ???
Je pense à cela en référence à ces histoires de QCM (mériterait un post ^^ : comment on est passé d'une technique d'évaluation détestée des inspecteurs à cette technique qui n'a que des avantages
?)
Perso, je me demande pourquoi je me casse les pieds à "construire" des cours !
Pour cete épreuve, l'élève n'a en fait besoin de quasi aucunes connaissances. Si je faisais du bachotage, se serait tout aussi bien voire mieux.

En gros, il y a 3 parties :
1) sujet "mixte" SVT/PC : 2/3 questions simplistes sur des documents et faire un commentaire argumentée sur une question à partir des documents (on joue le rôle d'une personne => bein oui,
histoire que ce soit plus "fun")
2) sujet PC : documents avec questions dont certaines peuvent êtres des QCM.
3) sujet SVT: 4 questions QCM sur documents.

Vive les QCM, vive le socle, vive le LPC (qui finira par arriver au lycée à moins que St Hollande ne nous en sauve... :p)

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