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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 21:44

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      Homme choisissant les modalités techniques les plus appropriées

au regard des exigences de son projet.

 

 

  La dernière fois, nous avons vu comment le livret de compétences traitait les disciplines scientifiques. Rassurez-vous, chers professeurs de tubes à essai, de règle de trois, de fer à souder ou de décorticage de poussins1, l'heure de votre vengeance est venue ! Car sous l'engageant vocable de « culture humaniste », la compétence n°5 du livret est un véritable musée des horreurs, et chaque compétence semble être un nouveau « freak » plus inconcevable que le précédent.

 


 

Compétence n°5 : interrogation du « beau », activité intellectuelle autonome et actualité médiatisée des arts

 

 

  Après un  préambule pourtant bien sympathique évoquant l'esprit critique et la construction de la pensée, les choses se gâtent dans la grille elle-même. Dans le premier domaine — « avoir des connaissances et des repères » (on n'a pas trouvé plus flou) — la géographie voit son compte réglé en un item : l'élève saura « nommer, localiser et situer les repères géographiques étudiés au collège », « caractériser l'espace dans lequel il vit » et « mobiliser un vocabulaire approprié » (pour caractériser l'espace dans lequel il vit, donc). Allez hop, emballez c'est coché ! L'histoire subit le même traitement à l'item suivant : les grandes périodes avec quelques caractéristiques pour chacune, youpida ! Quand on voit le nombre d'items qui vont être consacrés à l'Éducation Civique, c'est à s'arracher les cheveux.

 

  Après avoir mouliné la littérature, la musique, les arts plastiques, le théâtre et le cinéma d'une manière similaire en deux items, nous en arrivons enfin au cœur de la culture humaniste : les connaissances et les repères « relevant de la culture civique2 ». Et là, c'est le délire… 

 

  • On va traiter de tout ça → « Droits de l’homme – Formes d’organisation politique, économique et sociale dans l’Union Européenne – Place et rôle de l’Etat en France – Mondialisation – Développement durable ». Bon, admettons (oh ! le développement durable ! Ça faisait longtemps !)

 

  • L'élève va devoir connaître ça → « les principales références qui fondent les questions politiques, sociales, éthiques, économiques, environnementales et culturelles qui animent le débat public ». Mais bien sûr ! Si vous savez ce qu'est une « référence qui fonde une question éthique » (et qui, si possible, puisse être maîtrisée par un élève de collège, pour qui le mot « éthique » est tout sauf transparent), merci de me le dire en commentaire.

 

  • On l'évaluera comme ça → « Il sait définir et mobilise à bon escient le vocabulaire utile. Il est capable de se référer à certaines notions complexes (Etat, démocratie, mondialisation, développement durable, etc.) soit en repérant leur expression, explicite ou suggérée, dans des documents, soit en les citant spontanément à l'appui d'un propos. Il peut, à partir d'un exemple particulier, établir un lien avec une forme d'organisation plus générale ou un processus plus global ». Vous aussi, évaluez si vos élèves repèrent l'expression suggérée de la mondialisation dans un document, et faites-leur établir des liens du particulier au général dans tous les domaines. Amusez-vous bien !

 

  Au passage, suis-je le seul à trouver étrange cette idée de « mobiliser le vocabulaire utile » ? Mobiliser des idées, des connaissances, je veux bien3, mais juste mobiliser « le vocabulaire » ??? Oh ! Vite ! Une question environnementale explicite repérée dans un document ! Mobilisons immédiatement « développement durable », « recyclage », « biodégradable » et « tri sélectif » ! Pour faire quoi ? Alors ça, camarade lecteur, amie lectrice, on n'en sait rien : à partir du moment où l'on a repéré la notion et mobilisé le vocabulaire, c'est bon, on a validé. Fermez le ban.

 

    Après avoir situé tout un tas de choses dans le temps, l'espace et les civilisations (on prétend même rendre capable tout élève de fin de 3e d'identifier des « parentés » et des « contrastes » dans les œuvres littéraires et artistiques : pour le coup, je ne peux pas dire que le socle manque d'ambition), on s'avisera de donner à tout ça sa véritable place : il s'agissait juste de « donner du sens à l'actualité » — dont l'élève peut être « acteur », si si ! c'est écrit dedans : « l’actualité dont il est le témoin et/ou l’acteur ». Là, je ne vois pas, à moins de considérer la fête de fin d'année comme une actualité… ? 

 

  Domaine suivant, tout à fait hilarant : « Lire et pratiquer différents langages ». Déjà, non, vous n'êtes pas dans la compétence n°1, qui pourtant possédait bien un domaine « Lire ». L'organisation d'ensemble commence à laisser à désirer. Il s'agit en fait de « la communication d'une information, d'un savoir, d'un point de vue » par des biais tout à fait habituels tels qu'« exprimer musicalement une intention4 » (je vous jure !) ou « représenter graphiquement un projet » (lequel ? comment ? on s'en moque). Et en fait, à ce moment, on se rend compte qu'on a totalement perdu les connaissances de vue.  « Croiser différents langages pour transcrire l'un par l'autre »… mais pour dire quoi ? « Compléter un schéma pour représenter une situation géographique »… oui, mais quel schéma, et quelle situation géographique ? « Écrire une production autonome pour raconter, décrire, expliquer et argumenter »… mais raconter quoi, argumenter comment ? On tombe alors dans la bouillie de mots, dans un discours si abstrait et si creux à la fois qu'il donne une idée du néant : l'élève par exemple « sait apprécier ses compétences au regard des exigences de son projet et choisit en conséquence les modalités techniques les plus appropriées ». Mais qu'est-ce que c'est que cette compétence ? Je vais rentrer dans la tête de mon élève pour savoir s'il sait « apprécier ses compétences » ? Je dois lui faire acquérir la compétence d'apprécier ses compétences ? Et pourquoi pas la compétence d'apprécier à apprécier son appréciation des compétences, pendant que j'y suis ?

 

 

 

  … et où est passée la culture humaniste, au fait, dans tout ça5 ?

 

 

 

  Apparemment, la revoilà enfin, car le dernier domaine va nous parler de la curiosité, de la sensibilité, et — Deo gratias ! — de l'esprit critique. Sauvés ? 

 … Damnés, plutôt. Il va en fait falloir « interroger les notions de « beau » et de « goût » (au collège ? C'est pour leur faire dire « chacun ses goûts », à l'arrivée, c'est ça ?), « interroger la portée humaine d'une création artistique » (pas la « portée humaniste », hein ! La « portée humaine »…) et montrer que « celle-ci témoigne d'une posture de son créateur » (une « posture » ? Mais ils ont pris des mots au hasard dans le dictionnaire pour rédiger les indications d'évaluation de la Compétence n°5, ou quoi ?)


  L'esprit critique, lui, est ramené à sa plus simple expression : l'élève devra déjà être guidé (ça commence bien : on aurait pu croire que, justement, l'esprit critique consistait à ne plus l'être, mais bon…), il sera capable « d'un minimum de recul critique » (le mot important, ici, est évidemment « minimum ») et il saura « qu'il est souhaitable de porter un regard distancié sur le réel » et il aura « les moyens de le faire, à son niveau de collégien ». Remarquez donc qu'à aucun moment on ne lui demande de FAIRE PREUVE d'esprit critique : on lui demande de penser que c'est souhaitable et d'avoir les moyens de le faire. On ne lui demande donc pas de le faire. Et si vous n'êtes pas convaincu, on vous le dit une seconde fois sous une forme différente : « Il est capable de développer une activité intellectuelle autonome en formulant des hypothèses et en cherchant à y apporter des réponses. » C'est ça, le regard critique ? Formuler des hypothèses et chercher à y apporter des réponses (et, une fois encore, nul besoin d'en apporter réellement !) ? On rêve ! 


  Quant à la curiosité (qui me paraît tout à fait hors sujet ici : après tout, on a bien le droit de ne pas être curieux), elle concernera essentiellement l'actualité : oui, on forcera l'élève à regarder la télé et à lire les journaux (y compris en ligne) jusqu'à ce qu'il « manifeste un intérêt pour les médias et pour l'information dans un domaine qui l'intéresse ». Résumons… la curiosité, c'est « manifester un intérêt pour les médias » (tu n'es pas intéressé par la télé ? T'es pas validé !) et, surtout, cette tautologie magnifique : « manifester un intérêt dans un domaine qui l'intéresse ». Attendez, je vous l'écris de nouveau, car c'est vraiment beau comme l'antique : l'élève doit manifester de l'intérêt pour une chose qui l'intéresse ! La curiosité, c'est s'intéresser à… ce qui nous intéresse. Une bien belle synthèse de l'humanisme, n'est-il pas ?

 

  J'aurais encore tant à éructer dire sur des choses telles que « commenter sommairement des faits majeurs de l'actualité médiatisée des arts », ou « identifier, au sein de son établissement scolaire, les lieux permettant de pratiquer la culture », ou encore au sujet de l'élève qui « fait écho aux grands moments de la vie collective », mais je vais m'arrêter là, car mon esprit commence à être sévèrement attaqué par cet assemblage de phrases incohérentes, délirantes, qui réduisent l'esprit critique à des comportements directement observables, qui ramènent la curiosité intellectuelle au fait de regarder MTV et qui, surtout, NE VEULENT RIEN DIRE ! Cette compétence n°5 est un pur délire : elle n'a ni queue ni tête, et les concepteurs n'ont visiblement pas été capables de donner une seule indication concrète vraiment exploitable pour son évaluation : tout n'est qu'un grand assemblage de vagues concepts, d'idées bizarres, de procédures techniques en totale contradiction avec l'idée même d'une culture humaniste, d'assemblages de mots foireux et d'une moraline qui est à l'esprit critique ce qu'une queue en tire-bouchon est à un postérieur humain : après tout, on peut toujours en coller une, mais à l'arrivée, ça ne ressemble à rien. Bref, je trouve inquiétant que ce fonctionnement par compétences transforme la culture humaniste et l'esprit critique en quelque chose qui ressemble davantage à une dystopie du XXe siècle à tendance kafkaïenne ascendant Orwell qu'à la philosophie des Lumières ascendant Montaigne. 


 

 

  … Et vous savez quoi ? Les deux compétences qu'il nous reste à traiter sont encore pires. Si. Je vous jure.

 

  … Ça donne envie de lire la suite, hein ?

 

 


1. Amis professeurs de physique-chimie, de mathématiques, de technologie et de SVT, pardonnez ce raccourci tout à fait pitoyable fait par un prof d'accord du participe avec avoir.

 

2. On a échappé à la « culture citoyenne » : c'est déjà ça !

 

3. Mobiliser des soldats, aussi, mais je m'égare…

 

4. Exemple : Pierre a l'intention de torturer son professeur. Il souffle donc de toutes ses forces dans sa flûte à bec. Paf ! Validé ! 

 

5. Vous aussi, essayez de retrouver la culture humaniste en suivant ce lien !

 

  

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commentaires

Arwen 09/04/2012 22:04

Je... je... je me pose les mêmes questions que Vaugoubert. QUI sont ces gens? Et que prennent-ils? Ça m'a l'air d'être de la bonne, en effet.

"Commenter sommairement des faits majeurs de l'actualité médiatisée des arts"? est un point qui m'a interpellée, étant donné que j'étudie l'histoire de l'art... mais, hem, comment? pourquoi? et
surtout : que signifie "L'actualité médiatisée des arts"? C'est incroyable, j'entends un son creux, là.

J'entends souvent ma mère, prof de maths, râler à propos de la réunionnite, des directives tout droit sorties du Flying Circus et autres... Bon courage!

(Et merci pour ce blog!)

vaugoubert 05/04/2011 11:51


Juste une question : quelle catégorie de fonctionnaires pond ces bidules ? Des zénarques ? Des universitaires pédagogistes ?

Et puis une seconde question, qu'est-ce qu'ils prennent ? Ça me rappelle Gaston Lagaffe décrivant les recettes de cuisine inventées bourrés par lui et ses potes, question cohérence...

Pour l'instant, je n'ai pas droit à ça à l'université, pourvu que ça dure !


Marie 09/03/2011 12:09


Merci encore Celeborn. Mais avant de faire un vrai commentaire j'attends la compétence N° 6, beaucoup plus importante que la compétence N° 5??????!!!!!!


Celeborn 08/03/2011 23:42


Merci pour vos commentaires !
Marie, effectivement, je ne crois pas que c'est à l'ordre du jour.


Marie 08/03/2011 18:05


Une chose est sûre : le développement durable de l'humanisme est mal parti...


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