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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 21:20

portecachot

 

  Comme vous l'avez peut-être déjà vu et lu, cette année, j'ai une classe qui me permet enfin de bloguer un peu sur mon quotidien. Chaque nouveau cours est une nouvelle occasion d'être surpris, ébahi, atterré… et je pourrais continuer la liste des synonymes1.


  Or donc mercredi dernier, je finissais mon cours par un beau et grand laïus sur l'élève-son comportement-sa concentration, sur le fait que si tout le monde avait des mauvaises notes, ce n'était pas parce que leurs professeurs étaient de vilains sadiques aux doigts crochus mais bien parce qu'ils n'étaient pas bons, et que n'être pas concentré en classe n'aidait pas à s'améliorer… j'enchaînais sur la politesse, la prise de parole… bref, un condensé de dressage d'éducation de la classe.

  Le lendemain, elle était souriante fatigante. Trois retards, non justifiés évidemment. Les élèves une fois assis ne purent s'empêcher de se faire des remarques les uns aux autres comme si je n'étais pas là. En pleine lecture de la pourtant magique fable « Le Loup et l'Agneau », Elmire tournait frénétiquement (et bruyamment) les feuilles de son classeur à la recherche de la fable perdue. Et là, soudainement, j'en ai eu assez.


   Qu'on me comprenne bien : je n'ai rien contre les élèves d'un bas niveau scolaire. On peut passer d'excellents cours avec des classes très faibles. Je n'ai rien non plus contre les classes mornes et muettes : après tout, s'ils travaillent, c'est l'essentiel… le lien, l'animation, la convivialité, tout cela ne vient qu'après. Mais j'ai fortement contre les classes désagréables, quel que soit leur niveau d'ailleurs. Et là, je crois qu'on tient le pompon : ces élèves ne semblent pas élevés, éduqués. Une collègue mienne les comparait à des « sauvageons », non pas dans le sens où ils tagueraient le mur de la cantine ou briseraient les vitres de l'établissement à grands coups de barre à mine, mais dans le sens où ils semblent des êtres à l'état sauvage, lâchés dans une salle de classe comme ils pourraient l'être n'importe où, et se comportant sans même savoir dans quel lieu ils se trouvent, quelles en sont les règles, les contraintes… Et ce, même pas par mauvais esprit, mais par un mélange extraordinairement insoutenable d'une ignorance étalée à la face du monde d'une part, et d'un sentiment quasi spontané de supériorité que rien ne vient, jamais, justifier d'autre part. Cela se traduit par une remise en cause courante de la parole professorale — rangée au rang des voix extérieures qui constituent une forme de nuisance sonore —, par une façon de s'interpeller, de se commenter les uns les autres sans aucune retenue, sans aucune conscience d'un éventuel « cela ne se fait pas », et enfin par une attention sporadique, qui conduit à la répétion sysiphienne des mêmes réponses aux mêmes interrogations, des mêmes consignes d'exercices que j'ai déjà expliquées, et surtout par un phénomène d'« interruption incongrue du cours », puisque dès qu'une question vient en tête à nombre d'entre eux, ils la voisent automatiquement, peu importe le contexte. Ma collègue s'est vue demander la date de son anniversaire en pleine explication historique, et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres.

  J'en ai donc eu assez, et ai mis en place une stratégie que je n'aime pas, mais qui est très souvent efficace : celle de la porte de prison2. La porte de prison ne crie pas : elle grince. La porte de prison ne répond pas : elle se tait. La porte ne prison ne s'ouvre pas : elle se ferme. Concrètement, ça donne un prof qui gratte au tableau, qui signale sur un ton ni-narquois mi-déprimant aux élèves qui ont le doigt levé qu'ils vont attraper une crampe, qui sanctionne de façon visible d'une croix tout manquement aux règles de la classe sans même ajouter un commentaire, qui lit d'un ton monocorde3, qui efface le tableau quand il juge que c'est bon, tout le monde a eu le temps d'écrire, et tant pis pour les rêveurs. 

 

  Le calme fut quasi absolu pendant deux heures. Là où l'humour, les tempêtes, les leçons de morale, l'écoute avaient échoué lamentablement à transformer les zébulons en élèves, la porte de prison fut radicale. Pas un bruit, et je crois une (légère) prise de conscience que oui, là, clairement, quelque chose n'allait pas, qu'il y avait un décalage entre ce qu'ils étaient et faisaient et ce qu'ils devaient être et faire. Alors je ne dis pas que cela durera, je ne dis pas que brusquement la classe va se rendre compte que le rapport élève/professeur symbolise le passage du monde de l'ignorance à celui du savoir (et là, eux, je leur demande juste de venir toquer à la porte de mon monde, pour le moment). Mais s'il faut faire la porte de prison toute l'année, eh bien je le ferai et, croyez-moi, c'est tout sauf un plaisir : le temps passe bien lentement, et l'on n'aime pas l'image que l'on renvoie de soi.  

 


1. Et d'ailleurs je le fais pour vous, merveilleuses lectrices, fantastiques lecteurs : interloqué, sidéré, médusé, éberlué, ébaubi, consterné, chagriné, catastrophé.

 

2. Et voilà qui apporte la solution de l'énigme que constituait le titre de mon article !

 

3. La Fontaine, me pardonneras-tu un jour ? 

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commentaires

Swiss Life Mutuelle 24/02/2012 06:07

Où se situe la place du prison dans ce que tu dis?

Aredius 01/02/2012 20:47

J'ai fait un tour par ici, et je repars lire Pierre Jourde, Festins secrets, L'Esprit des pénisules.
Ça ne va pas beaucoup me changer !

"Pompidou, des sous" qu'ils criaient les enseignants dans l'ancien temps. La rime ne semble plus marcher de nos jours...

Bon courage. A bientôt

Shiva 24/01/2012 23:08

Quel plaisir de lire, écrit dans un tel style, mon sinistre quotidien !
Je ne voudrais pas pas vous casser le moral mais la posture "porte de prison" n'est pas efficace à long terme (2 ou 3 séances) avec les "sauvageons" (le Che de Belfort avait fait scandale en
utilisant ce terme il y a quelques années ... ce qui lui avait permis d'obtenir un bon pourcentage de voix chez les enseignants en 2002)car ils fonctionnent comme des nourrissons et ne font cas que
de leurs envies et de leurs besoins immédiats.Ils vont donc digérer très vite les nouvelles règles et les évacuer aussi vite.
Ceux qui jouent avec leur 4 couleurs (clic - clic- clic - clic)et ceux qui lisent le document à mi-voix lors d'un exercice ne sont pas tous des tordus qui veulent pourrir le cours et saper
l'autorité du prof mais juste des humains à qui on n'a pas bien appris à se comporter en collectivité.
Ils ne savent pas se tenir correctement dans une salle de classe même s'ils ont été correctement éduqués par leurs parents. Combien de nos chers élèves jettent leurs papiers par terre ou laissent
leurs mouchoirs souillés sur la table lorsqu'ils sont chez eux ?
Echec de l'école comme lieu de sociabilisation ... je n'ose même pas évoquer le savoir.
Echec de notre société individualiste qui méprise l'intérêt commun et le long terme au profit de la satisfaction immédiate de chacun.

sourireencoin 23/01/2012 12:11

Bonjour,
Votre article sur "la porte de prison" me rappelle un bref échange avec un professeur de sciences physiques en 2nde : voyant que je manifestais ma fatigue après 3/4 d'heure de cours, elle m'a
demandé ce qui n'allait pas, je lui ai répondu que travailler n'est pas amusant (pour ne pas dire ch...t), elle a rétorqué qu'on ne travaille pas en s'amusant! C'est la meilleure prof de sciences
physiques que j'ai connue. Maintenant, durant mes cours, j'applique sa méthode et ça marche plutôt bien depuis 15 ans. Je fais "porte de prison" mais avec un sourire :-).

claribelle 21/01/2012 17:47

Il me semble que dans le temps (oui oui ce temps d'avant, de l'école de papa/maman voire grand-papa/ grand-maman - avant 1968 surtout), une majorité de professeurs était du genre "porte de prison"
(certains avec guichets ouverts, d'autres carrément porte de mitard). Peut-être est-ce pour ça qu'on entendait souvent les mouches voler ? Fallait dire que les lignes ou les retenues se faisaient
en dehors des heures de classe et non dans les trous de l'emploi du temps; ça calme ! On se lâchait dans les cours de dessin ou de musique, éventuellement dans ceux de langues si on faisait de
l'oral, mais en maths, sciences, français, on ne mouftait pas (ou si peu qu'aujourd'hui on dirait que la classe est calme). De plus il y avait des surveillants qui veillaient au grain dans les
couloirs (et on avait peur du "surgé" - mais maintenant on négocie avec le CPE) ! D'accord, ce n'était pas toujours drôle mais c'était relativement efficace.

Ceci dit, se retrouver à refaire tout seul l'éducation -et l'instruction accessoirement- de 25 ou 30 sauvageons... toutes mes condoléances !

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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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