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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 22:25

débâcle

 

 

  C'est toujours un effet du hasard. Et parfois, ça tombe sur vous. Cette année, c'est tombé sur moi : je suis le professeur de français de la Sixième de l'Angoisse. Ça s'est senti rapidement d'ailleurs : l'année allait être longue. Ça s'est très vite confirmé : 6 élèves ont séché le premier cours de soutien, dont un au moins volontairement. Pour les autres, c'est plus flou : il n'est pas certain qu'ils aient compris le système de groupe 1/groupe 2, bêtement calqué sur l'ordre alphabétique. Ma délicieuse collègue d'Histoire-Géographie leur avait pourtant rappelé le matin même kikiallait au soutien et kikiyallait pas. Mais entre le matin et l'après-midi, il y a tout le temps d'oublier. J'avais fait écrire la chose sur le carnet de correspondance (en marquant bien ça au tableau), mais l'un des élèves n'avait pas été capable de recopier. Une mère d'élève (pas le même !) à ma collègue1 : « Ah mais de toute façon, il ne sait pas lire ! »

 

  Je m'en étais hélas aperçu… Et il n'est d'ailleurs pas le seul. Curieux de nature, j'ai décidé cette année de faire passer un contrôle d'entrée en 6e à mes élèves, avec de la bonne grammaire et de la bonne conjugaison calquées sur le programme de chaque année de primaire, et en sus une petite lecture à voix haute d'un bout de conte mythologique, avec des noms de dieux ou de personnages tout rigolos avec des "h" et des "y" ! Bon, quand j'ai vu que la majorité n'arivait pas à souligner les noms dans quatre courtes phrases (voire n'arrivait pas à compter les phrases), ne savait pas conjuguer la plupart des verbes au programme du CE1 (et aux temps vus en CE1), et que tout le monde ou presque s'était arrêté au milieu du CE2, soit parce qu'ils ne pouvaient pas, soit parce que faire les choses basiques leur prenait tellement de temps qu'il ne leur en restait plus, là, j'ai commencé à blêmir. La lecture à voix haute m'ayant achevé (des mots mis les uns à la place des autres chez la moitié d'entre eux, un déchiffrage poussif des mots simples, une incapacité chronique à déchiffrer les mots inconnus, une constance bornée dans la non prise en compte de la ponctuation…), je me dis que bon, ils étaient peut-être faibles, mais que cela n'empêcherait pas qu'on passe une année sympathique. Après tout, j'en ai déjà eu, des élèves faibles (bon, pas tous dans la même classe, c'est vrai), et ils peuvent être tout à fait charmants.

 

  Même pas. Entre celui qui taille son crayon avec ses ciseaux SUR la table (mettant des pelures partout), celui qui cherche frénétiquement sa feuille de papier tombée par terre AU MOMENT où tu lis un poème (« dans le plus grand silence », ha ha ! raté…), celui qui te répond, celui qui te regarde droit dans les yeux avec son petit sourire, celui qui mâche ostensiblement son chewing-gum sur le chemin de la poubelle, celui qui n'a toujours pas de classeur 15 jours après la rentrée, celui qui t'explique que Pasteur a inventé le vaccin contre le SIDA (et qui t'engueule presque quand tu lui signales que non), celui qui a bien un classeur avec des intercalaires mais qui met toutes ses feuilles devant et tous ses intercalaires à la fin ; celui qui t'explique avec une candeur naïve que les instits de primaire avaient peur d'eux…  on est servi !

 

  Mais bon, on retrousse ses manches ; on met des croix (mais pas pour cocher des compétences, là…) ; on pousse deux trois gueulantes ; on pardonne intérieurement à celui qui discute parce qu'on sait très bien qu'il n'y comprend absolument rien, à ce qui est en train de se dire ; on tente de se raccrocher aux à l'élève d'un niveau correct ; on ne s'énerve pas quand Clitandre répète pour la seconde fois que « Le Buffet » de Rimbaud contient de la vaisselle alors qu'on vient juste de faire la liste de ce qu'il contenait, à savoir des linges, des chiffons, des dentelles, des fichus, des médaillons, des mèches de cheveux et des fleurs sèches ; on ne tique pas lorsque, lors de l'étude du quatrième poème du chapitre, pour travailler sur le rythme, aucun élève n'envisage de regarder la longueur des vers, alors qu'on l'a fait sur les trois poèmes précédents et qu'on a passé deux heures sur la versification ; on ne s'étonne donc pas quand la moyenne de la classe est de 5/20 pour une dictée de deux phrases à l'imparfait de l'indicatif (fataliste, on compare avec l'autre Sixième, pas spécialement brillante, car les brillants sont dans la section bilangue, mais dont les notes sont en moyenne deux fois supérieures…). La collègue du soutien français vous demande de finir la compréhension du poème qu'ils auront à réciter car elle n'a pas eu le temps (elle l'avait eu avec l'autre classe, sans soucis)… poème que vous avez déjà expliqué, bien entendu, mais la pédagogie, c'est la répétition.

 

  On s'interroge, tout de même : est-ce un fait exprès ? Mais comment peut-on faire exprès de créer une mauvaise classe de 6e avec ces livrets de compétences de primaire auxquels on ne comprend rien du niveau de l'élève ? Et là, on se rend compte que la majorité des élèves vient de Trou-perdu-village, le village aux bas loyers, là où que c'est pas cher de se loger dans le bassin2. On y est : notre école fonctionne réellement sur le déterminisme social. Les pauvres sont devenus fatalement cons ; les riches, eux, ne sont pas forcément intelligents, mais au moins ils savent à peu près lire.

 

  Alors forcément, on se demande, on devient un peu soupçonneux : on aimerait connaître les méthodes de lecture, la quantité et la qualité de la grammaire  déversée dans le bassin au CP, au CE et au CM. On propose même d'envoyer un fichier aux parents pour qu'ils apprennent à lire à leurs enfants3. Et puis bon, allez, ils commencent à être un peu mieux cadrés ; le travail est davantage fait. L'ambiance s'améliore. Et là, les vacances arrivent.

 

  … Et tout fut à recommencer. 

 

 


1. Qui a l'immense joie d'être professeur principal de la classe. Parfois, on doit avoir fait de sacrées saletés dans une vie antérieure, ou bien un sorcier vaudou mal luné aura trouvé que votre tête ne lui revenait pas…

 

2. Non, il n'y a pas de fuites à Trou-perdu-village. Le mot « bassin » est simplement du dernier chic dans la terminologie Éduc'Nat'.  

 

3. J'ai réellement fait cela, oui. Les parents avaient vu les résultats de l'évaluation d'entrée, lecture à voix haute incluse. J'ai proposé ce que je pouvais. Aucun ne m'a demandé mon fichier. Aucun n'a pris rendez-vous avec moi pour voir ce qu'il pouvait faire pour aider son enfant. 

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commentaires

Morgared 05/11/2011 01:09


J'ai compris l'origine du problème en assistant en 2005 à l'exposé d'une IEN lors d'une réunion de Bassin portant sur la liaison primaire-collège en français. La dame, qui promulguait avec
enthousiasme les programmes de primaire de 2002, vantait l'ORL en expliquant que ce n'était surtout pas à l'école primaire qu'on apprenait les règles (de grammaire, orthographe, conjugaison), mais
au collège ; qu'il n'était "pas urgent" d'écrire des rédactions avant le Cm2 ; que les professeurs de collège avaient une notion erronée de ce que signifie "savoir lire" (on apprend à lire "tout au
long de sa vie", c'est bien connu); qu'il fallait lutter contre le "mécanisme" (à savoir l'apprentissage par coeur d'automatismes) ; qu'il suffisait d'apprendre - pardon, observer - la conjugaison
du passé simple à la 3e personne parce que les autres ne servent à rien ; qu'il fallait à tout prix éviter les termes grammaticaux précis (parce que ce serait enseigner des règles), comme masculin
ou pluriel. Etc., etc. Bref, elle expliquait tout simplement comment rendre vaines cinq années fondamentales de scolarité. Et toute l'assemblée (de professeurs des écoles pour la plupart, hélas) de
ricaner à ses bonnes blagues, comme celle où elle se moquait d'une pauvre institutrice qu'elle avait inspectée et qui avait eu l'audace de vouloir enseigner l'attribut du sujet alors que ça ne sert
à rien...
Des instituteurs "à l'ancienne" ont continué à réellement enseigner la langue, contre vents et marées, contre le harcèlement des IEN et la diminution des horaires, mais ils sont rares. Quand dès le
départ, tout est fait, avec des méthodes d'apprentissage de lecture absurdes, pour qu'en classe, seuls les génies apprennent à lire couramment ou, à la maison, ceux dont les parents bien informés
sont équipés de Léo et Léa ou de Boscher, c'est qu'il y a un problème.
Ca fait très longtemps que dans les familles, les deux parents travaillent. De toute façon, l'apprentissage de la langue à l'école primaire ne nécessite aucun travail à la maison. Du moins était-ce
le cas il y a maintenant plusieurs décennies dans les petites villes populaires comme celle où j'ai grandi, avec des enfants dont les parents modestes ne regardaient même pas le travail réalisé en
classe. Personnellement, je dois toute la réussite de ma scolarité à mes instituteurs exigeants - alors que le collège du coin, puis surtout le lycée, l'étaient nettement moins.


Lndil 03/11/2011 23:16


Non bien sur il n'y a pas qu'une cause et tu résumes bien en quelques à fin Celeborn.

D'ailleurs ça me fait penser, en discutant aussi avec des personnes du primaire et collège, qu'il y aurait un lien entre niveau de lecture et la technique d'apprentissage qu'il y a eu (la méthode
globale). Qui en pense quoi ?
(A nouveau c'est réducteur comme "cause" mais c'est une question que je me dois de poser !)


jls 03/11/2011 23:14


Je suis prof de lycée, je me "plains" de ce que m'envoie le collège mais pas de mes collègues (je les connais, ils bossent et font ce qu'ils peuvent) mais comme travailler ou pas, apprendre ou pas
n'a pas d'importance (ou si peu), comment s'étonner de l'énorme hétérogénéité des élèves en seconde. Le problème est que notre graal est le bac et malgré tous les efforts du ministère, on ne le
donne pas encore. Donc il faut mettre les élèves au niveau et on y arrive en gros mais au détriment d'un vrai apprentissage et avec beaucoup de bachotage !
Aujourd'hui avec une seconde, j'ai revu les conversions d'unités ! J'ai appris cela au CM (oui, je ne suis plus tout jeune)
jls


Celeborn 03/11/2011 23:04


Bienvenue, Instit !

Or donc, je vais développer.

Tout d'abord, je ne pense pas qu'il y ait UN facteur explicatif unique du marasme ; nous sommes d'accord. Le rôle des familles est très important, nous sommes d'accord aussi. Maintenant que nous
sommes d'accord, je vais nuancer :

1) je ne parle que de la situation dans MON établissement, dans UNE classe qui vient en majorité d'UN (gros) village. Il ne s'agit pas de dire que tous les instits sont des nuls ; je n'ai pas
enclenché mon mode "généralisation abusive".

2) Le coup du "les profs du lycée de plaignent de ceux du collège, les profs du collège se plaignent de ceux de primaire", je l'ai souvent entendu… généralement uniquement à visée préventive :
jamais personne n'argumente sérieusement ainsi autour de moi ; en revanche, le nombre de personnes qui prennent ce point de départ pour argumenter contre est faramineux. Ça me paraît déjà un peu
facile, et bien pratique, car ça évite justement d'approfondir la situation.

3) J'ai une connaissance assez correcte des diverses réformes dans le primaire, et j'ai pu croiser pas mal de futurs instit à l'IUFM et me renseigner un peu. On a fait des monstruosités, si.
L'idéovisuelle, l'observation réfléchie de la langue, la constante diminution des horaires de français au primaire (dont les instit, vous l'aurez remarqué, ne sont nullement responsables). Et comme
les instits ont été nettement plus "formés" que nous et sont nettement plus fliqués, ce type de réformes a été nettement plus sérieusement appliqué. Alors je n'en veux nullement à une personne qui
a passé le concours, l'a eu, a suivi une formation et qui fait ce qu'on lui dit de faire : ça paraît bien normal. Mais bon, on en a massacré, des gamins, comme ça, et pas qu'une poignée… Ce n'est
pas en refusant de le voir qu'on va faire avancer les choses. Et je l'affirme : moi, en 6e, oui, je sais qu'il est trop tard pour tous ces élèves qui n'arrivent pas à lire correctement ou qui n'ont
aucune connaissance grammaticale un peu solide. Alors le prof de lycée pourra bien se plaindre, là, je n'y peux rien (ce qui ne veux pas dire que je n'essaie pas quand même). Mais entre les
changements de la société, la démission de nombre de parents, l'invasion des écrans et la nette perte de prestige de l'institution, je crois que oui, à un moment, il faut parler horaires, contenus
et pédagogie, car on a des choses à se dire sur le sujet.


Lndil 03/11/2011 15:58


Je crois que j'ai mal été lu et surtout que je me suis mal fait comprendre
=> je me cite
Bien entendu il faut alors chercher les réponses en primaire mais je ne blâmerai aucun palier de notre éducation nationale.

Le problème est ailleurs ! Où ? Dans presque toutes les familles où maintenant les deux parents sont obligés de travailler et de fait ne peuvent s'occuper de leur gamin le soir, une fois rentrés,
éreintés par une journée de travail.

=> je voulais dire par là que les collègues de lycée "râlent" des élèves qui arrivent du collège et les ceux du collège "râlent" à propos des élèves venant du primaire.
Alors bien sur le premier maillon c'est le primaire MAIS ce n'est parceque c'est le premier maillon que c'est lui le maillon faible !
Le problème c'est la présence des parents, le travail que fournissent nos élèves...

Depuis que j'ai commencé à enseigner (10 ans) on ne cesse de se demander ce qu'on pourrait faire pour nos têtes blondes mais on voit que rien ne change ou pas grand chose... il serait bon de s'en
retourner aux "bases"


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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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