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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 19:14

beaucoup-de-bruit-pour-rien couv

 

 

  En ces temps de dépression économique, de déprime scolaire, de catastrophes nucléaires, de bisbilles écolo-socialistes, et d'ailleurs, moi-même, je ne me sens pas très bien, vous avez peut-être (re)vu passer le marronnier des marronniers, la polémique des polémiques : la réforme de l'orthographe (musique de Carmina Burana). Alors, nénufar ou nénuphar (c'est LE mot qu'on prend toujours comme exemple, évidemment) ? Événement ou Évènement ? Aiguë ou aigüe ? Flute ou flûte ? Choisis ton camp, camarade : es-tu un homme de progrès ou un vieux réac' ? En fait, c'est plus compliqué que ça, vous l'imaginez bien. Mais au final, je vous fais part de mon avis, assez tranché.

 

  Cette réforme est mauvaise avant tout parce que ce n'est pas une réforme. Ce sont des recommandations, qui laissent coexister deux états de la langue simultanément, et ce sur des points qui touchent à la grammaire (conjugaison des verbes en "eler/eter" par exemple). Elle embrouille donc de fait les choses plutôt que de les simplifier, puisque l'on va avoir automatiquement des gens qui considéreront qu'il faut employer la version 1, d'autres la version 2, d'autres que les 2 se valent et qu'on s'en moque. Bref, c'est effectivement la zizanie, et donc clairement pas une simplification. C'est un premier point.

 

  Second point, je ne trouve pas qu'elle simplifie beaucoup les choses sur le plan technique. On soude certains mots composés mais pas d'autres ! On n'écrit plus "olle" ou "otte", mais "ole" ou "ote"… sauf pour certains mots ! On change la règle-même d'emploi du tréma, sans même réfléchir au problème d'harmonisation de l'ensemble (pourquoi "ambigüité" alors qu'on écrit "Moïse" et "caïman" ?). Bref, si certains toilettages globaux, sans exceptions ne me révoltent pas (oui, après tout, pourquoi pas des traits d'union partout pour les numéraux), c'est-à-dire que je peux tout à fait envisager qu'on pose une RÈGLE claire, précise, absolue, sans exception aucune sur un point tel que celui-ci, je trouve que beaucoup de propositions n'ont qu'un intérêt fort limité.

 

  Et là, j'en profite pour mettre l'accent1 sur « sûr ». je rappelle que dans les recommandations, on supprime l'accent circonflexe sur "i" et "u"… mais pas partout, en fait, pour éviter la confusion entre deux potentiels homographes (« mûr » et « mur », par exemple). Et là, cas anecdotique mais amusant, et révélateur surtout du manque de cohérence de l'ensemble : on ne garde l'accent circonflexe que sur le masculin singulier de « sûr » (on l'aura compris pour ne pas le confondre avec la préposition « sur »)… Donc on ne le met pas sur « sure » ou « surs »… Oui, mais, les gars, et l'adjectif « sur », qui signifie « d'un goût acide et aigre », et qui lui s'accorde fort bien (une poire sure, des fruits surs), vous en faites quoi ? Banni du dictionnaire ? Pas assez courant pour être un vrai homographe ? Et le verbe « murer », tiens ? « Tu mures des femmes mures, sures et peu sures », s'amuserait-on à écrire si l'on avait l'esprit homographique mal placé. Bref, le diable se niche dans les détails, et révèle ainsi l'ensemble du projet : un cataplasme sur une jambe de bois, pour compter juste les fautes courantes des élèves à qui l'on n'enseigne ni suffisamment ni correctement leur langue, le tout sans tenir compte de l'ensemble du lexique de la langue en question. On pose délicatement un cache-misère (cachemisère ?) sur les effets au lieu de s'évertuer à traiter les causes.  

 

  Troisièmement, comme on crée deux états de la langue, on va automatiquement donner à chacun une valeur particulière (car distinguer, c'est toujours à un moment ou à un autre établir une classification entre supérieur et inférieur, dans ce genre d'affaires). Et tandis que les gentils profs consciencieux enlèveront les accents circonflexes, les méchants réactionnaires qui dirigent au plus haut niveau se feront un plaisir de faire de cette distinction un critère de jugement, voire un marqueur social inratable ou presque. Et bizarrement, ce sont certainement ceux qui écriront "paraître" qui gagneront, à ce petit jeu…

 

  Bref, beaucoup de bruit pour rien de positif à l'arrivée, sinon la chienlit.

 

  Au passage, puisque dans les grandes discussions qui s'étalent dans nos journaux et sur nos écrans d'ordinateurs, certains veulent embrigader la faible lisibilité de Villon, Rabelais ou Montaigne dans le combat pour la prétendue simplification, arguant (ha ha !) qu'on ne peut plus les lire aujourd'hui facilement (ben oui, puisque justement l'orthographe n'était carrément pas stabilisée de leur temps, tiens ! Alors que l'orthographe de Hugo, c'est la nôtre), rappelons que le dernier des trois, réactionnaire comme pas deux, a écrit « Je suis dégoûté de la nouvelleté quelque visage qu'elle porte et ai raison, car j'en ai vu des effets très dommageables ». Merci donc de laisser les morts en paix, surtout si c'est pour aller contre leurs œuvres. 

 

  En conclusion, si l'on veut faire une réforme de l'orthographe, qu'on en fasse une, mais une vraie, IMPOSÉE à tous (professeurs, élèves, éditeurs, journalistes, jury de concours…) comme une LOI impérative ; ce sera déjà la moins mauvaise solution. Mais là, ce qu'on nous a pondu (« on accepte les deux, mais l'une est la référence »… sauf que dans les faits, la référence, c'est l'autre, justement), c'est juste une usine à polémiques qui nous monte tous les uns contre les autres, ne résout AUCUN problème mais crée sans aucun doute « des effets très dommageables ».

 

  Or donc, je n'utiliserai pas ces recommandations, que je ne trouve pas recommandables.

 

 


1. Oui, je sais, j'ai beaucoup d'humour…

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commentaires

Hélène Plaziat 01/12/2011 09:41

Ci-dessous, un extrait d'un de mes supports de formation :

« "Le Millepatte sur un nénufar. Vadémécum de l’orthographe recommandée" est le titre d’un ouvrage publié en 2003 par le Réseau pour la nouvelle orthographe du français. Si la soudure de
"millepatte" et la suppression de son s final semblent pouvoir emporter l’adhésion de nombreux usagers du français, il n’en va pas de même du f de "nénufar". Et pourtant… Pourtant, ce mot issu de
l’arabe ne s’est écrit avec ph — concurremment avec la graphie comprenant un f — que du XIIe au XVIe siècle, sous l’influence du grec "numphaia" (fleur des nymphes). "Nénufar" s’imposa ensuite — le
Littré en témoigne pour le XIXe siècle —, jusqu’à ce que, en 1935, l’Académie française choisisse le ph dans la huitième édition de son dictionnaire. Évolution sur laquelle le respectable ouvrage
revient dans sa neuvième
édition, en cours de rédaction, pour cause de "réforme" de 1990. »

Difficile d'admettre que ce qu'on a eu tant de mal à apprendre n'est pas une vérité universelle...

Hélène Plaziat 01/12/2011 09:30

Je dis exactement la même chose dans les formations que j'anime pour les professionnels de l'édition et de la presse (correcteurs, éditeurs, rédacteurs, secrétaires de rédaction...) !
Certains points des "recommandations" sont problématiques, mais finalement pas tant que ça. Le vrai gros problème, c'est le statut de recommandations. Il oblige les professionnels à danser d'un
pied sur l'autre. "Bon alors, 'évènement' ou 'événement' ? Et si 'évènement', le souci de la cohérence m'impose-t-il 'flute' ou puis-je en rester à 'flûte' ?..."
Le métier de correcteur est devenu bien compliqué, croyez-moi. Avec en outre des divergences de plus en plus importantes d'un dictionnaire à l'autre... Et si les profs se mettent vraiment à
enseigner la "nouvelle" orthographe, à quel moment nous, éditeurs, devrons-nous y passer, ne serait-ce que pour réduire l'écart entre ce que les élèves apprennent et ce qu'ils peuvent trouver dans
les livres ?
Oui, vivement une vraie réforme !

Lehrmeisterin 26/11/2011 09:54

Je ne supporte plus ces tendances à la simplification à outrance de notre belle langue française... Je m'offusque déjà à chaque fois qu'une expression nouvelle telle que "à donf" ou "UN espèce
de..." intègre nos dictionnaires...
La langue française est certes difficile mais chargée d'histoire, d'étymologie... Je suis écœurée...
On peut compter sur moi pour faire de la Résistance (comme Papy !) !

Kroko 24/11/2011 10:23

Je suis bien d'accord. Malheureusement, ainsi, on perd des mots, et leur sens ... :( Et le vocabulaire des élèves s'appauvrit ...

Patrice 23/11/2011 20:48

Je plussoye !

Patrice des Entommeures (héhé)

PS : "au final" ou "au finale", eventually ?

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