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7 avril 2013 7 07 /04 /avril /2013 09:25

Vanité

 

 

  Je reviens de mon hibernation (bon, en fait, j'étais beaucoup trop occupé ces temps-ci) pour vous raconter ce qui se passe cette année en cours, car oui, entre deux réunions au ministère et trois plans média, en fait, j'ai des cours.

 

  Il est d'ailleurs honteux, super lecteurs, hyper lectrices, que je ne vous en aie pas parlé plus tôt, car j'ai trouvé cette année les dignes successeurs des Sixièmes de l'Angoisse. Je vous présente donc

 

LA QUATRIÈME DU DRAME.

 

 

  Comme beaucoup d'entre vous doivent déjà le savoir, la classe de Quatrième est une classe maudite. Puberté, je-m'en-foutisme, absence de moyens de pression (contrairement à la classe de Troisième où l'on a le Brevet1) : toutes les conditions sont réunies pour vivre un année de folie ! Dans la Quatrième du Drame, ajoutez-y que tous les élèves font espagnol2, qu'aucun n'a d'option et que les parents y sont pratiquement inexistants (presque personne aux réunions parents professeurs), et vous savez que vous allez vous faciliter le transit intestinal pendant 10 mois.

 

  Mais cette Quatrième ne serait ce qu'elle est sans le coup de baguette magique de la Fée Carabosse, qui a su judicieusement assembler différentes catégories d'élèves pour créer son chef d'œuvre :

 

  • quelques gentils élèves qui font ce qu'ils peuvent mais qui peuvent vraiment peu,

 

  • quelques élèves qui pourraient mais qui n'ont pas prévu de se fatiguer,

 

  • quelques rares élèves qui font mais qui sont les plus désagréables,

 

  • un bon élève, histoire vraiment qu'on ne puisse pas adapter son enseignement,

 

  • deux absentéistes, qui, au moins, ne perturbent personne,

 

  • un handicapé escorté par son auxiliaire de vie scolaire mais qui ne vient que la moitié du temps, histoire vraiment qu'il ne puisse pas suivre,

 

  • un gamin qui ne sait pas lire, qui devrait être en section adaptée, mais les parents ont refusé,

 

  • deux ou trois qui se moquent régulièrement des autres,

 

  • un qui habite dans une autre galaxie, qui passe son cours à dessiner mais qui est le seul à répondre intelligemment à certaines questions,

 

  • une dont on ne sait jamais comment elle va réagir, si ce n'est que ce sera toujours perturbant et avec une voix beaucoup trop forte,

 

  • un qui dort.

 

 

 

  À l'arrivée, vous obtenez une classe qui la plupart du temps est morte, qui n'a envie de rien, ne dit rien, ne répond rien, ne fait rien, et qui parfois, brutalement, va être extrêmement désagréable, non seulement envers vous, mais bien davantage entre eux. Rien ne les motive ; rien ne les intéresse : la plupart de toute manière ne parviennent pas à suivre ce que vous êtes supposé leur faire étudier. Et ça donne des 3/20 de moyenne à un contrôle de lecture, des dictées semi-préparées qu'ils ne préparent jamais, et qui vous obligent à faire des relectures guidées et expliquées, parfois même à choix multiples pour qu'éventuellement ils actionnent les rouages de leur cerveau afin de se dire que « se promener » ne s'écrit pas comme « ce sapin ». 

 

  De temps en temps, il y a un petit miracle, une allumette inopinément frottée dans le noir : Gribouillator trouve le mot « fatalité » pour exprimer le temps qui passe et contre lequel on ne peut rien, Redoublante Paumée vous indique un attribut du sujet… Votre foi en l'homme renaît, votre cours se passe bien puisque pas moins de TROIS élèves participent. Et d'autres fois, après avoir passé cinq minutes à noter qui n'avait pas fait son pauvre petit exercice sur les compléments d'objet, vous vous dites que vraiment, vous seriez mieux à boire un thé en salle des professeurs. 

 

  J'ai connu beaucoup de classes différentes dans ma carrière : des faibles gentils, des forts un peu pédants, des forts gentils, des plutôt homogènes, des terriblements hétérogènes, des sixièmes catastrophiques, des cinquièmes compliquées… mais je crois que c'est la première fois qu'une classe provoque en moi un véritable sentiment de découragement. Non pas envers moi-même : après tout, ce n'est qu'une année, et ce n'est qu'une classe. Et puis j'ai mon autre quatrième, la Quatrième de l'Énergie, pour contrebalancer. Mais je suis découragé pour eux : si ces jeunes gens n'y croient déjà plus, s'ils ont déjà baissé les bras, si rien ou presque ne les atteint, si tout glisse sur eux comme l'eau sur les plumes du canard3, alors quel avenir se préparent-ils ? Je suis de ceux qui croient qu'on peut être très heureux dans la vie avec un Bac Pro, avec un CAP, avec un apprentissage réussi. Mais ceux-là sont-ils même capables de ça ? Certains s'en sortiront : c'est juste un mauvais moment à passer, mais ils sont travailleurs, et même s'ils sont gâchés dans une telle classe, ils trouveront quelque chose, même si ce sera peut-être un peu moins bien que ce à quoi ils pouvaient prétendre4. Mais tous les autres, qu'est-on en train d'en faire ? Pourquoi ça dysfonctionne autant, tout ? Pourquoi dois-je enseigner les subordonnées interrogatives indirectes à des élèves qui ont du mal à distinguer un nom d'un verbe ? Pourquoi dois-je étudier la poésie lyrique avec des élèves pour lesquels un mot sur trois doit être traduit ? Pourquoi me pousse-t-on à faire travailler des élèves qui, je le sais, ne travailleront pas ? Jusqu'où peut-on jouer la comédie du « prenez vos agendas et marquez d'apprendre la leçon pour le cours prochain » alors que les 3/4 ne le feront pas ? 

 

  Je vous ai présenté la Quatrième du Drame, classe qui me révèle comme aucune classe jusque là ne me l'avait révélé les dysfonctionnements de la famille, de l'éducation, de l'enseignement, de l'École, de la société, qui m'explique la misère sociale, qui me met sous le nez la misère humaine et qui me dit : « démerdez-vous avec ça, vous les professeurs. Vous êtes là pour sauver des êtres qui ne veulent pas être sauvés ; vous êtes là pour instruire des élèves qui refusent de l'être. Vous n'y arriverez pas et on le sait. La vérité est la suivante : vous êtes là pour les garder entre les murs le plus longtemps possible, car c'est tout ce qu'on peut faire pour eux pour le moment.»

 

 

 


1. Ne riez pas : les élèves y croient encore, eux !  

 

2. Ne riez pas davantage : les élèves croient que l'espagnol, c'est facile ! 

 

3. Si j'arrêtais mes comparaisons débiles, hein ?

 

4. Merci au collège unique ! 

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commentaires

Le Marginal Magnifique 10/04/2014 18:56

Quel cadeau ! Et si c'était tout simplement le boulot d'enseignant qui était le boulot du drame et plus largement le boulot tout court qui était un drame dans nos vie ? Franchement, nous n'avons qu'une vie alors la gaspiller comme cela, quel esclavage honteux...

Automne 03/08/2013 11:30

En tant qu'élève de 1ère L (pour l'année à venir) je reconnais là parfaitement ma classe de 4ème, 3ème et me vois forcée de me reconnaître dans l'élève "qui habite dans une autre galaxie, qui passe son cours à dessiner mais qui est le seul à répondre intelligemment à certaines questions,". Au grand désespoir de mon professeur de français, qui s'évertuait à gesticuler dans tous les sens pour tenter d'attirer l'attention du moindre élève, qui pour la plupart, étaient plus occupés à se recoiffer et à critiquer le style vestimentaire du voisin qu'à employer leur cerveau pour le cours de français, jugé "relou" par la majorité. Alors forcément, face à tout ça, on s'évade un peu ailleurs, dans un monde où l'on peut réfléchir tranquillement sans se soucier des autres, au risque de passer pour l'associal et de faire peur à ses parents, qui se demandent si leur enfant n'a pas un dysfonctionnement. Enfin bon, bien que l'article date un peu, je tenais à partager cette petite anecdote, bien que mon écriture ne soit pas fameuse du haut de mes quinze ans.

Nikole 27/04/2013 15:32

Jean-Rémi, comment fais-tu pour ne pas sombrer dans l'alcoolisme, ou dans la dépression, ou dans l'envie urgente de prendre tes jambes à ton cou, sans battre ta coulpe ? Je t'admire (je vous admire, tous) : je serais triste, certes, mais je pense que peu à peu, une sorte de haine aigre et ahurie m'envahirait ; tu sembles ne pas quitter ton calme, même s'il est découragé ou fatalitaire : je m'incline.

Reine du fleuve 22/04/2013 14:53

Je suis la mère du seul bon élève de la classe... Enfin, pour être juste, ils étaient 2 dans la sienne... A force de le voir souffrir, j'ai craqué aussi: il est au CNED depuis quelques temps.

Celeborn 28/04/2013 21:17

Pouvez-vous m'écrire en privé pour m'expliquer ? (par l'intermédiaire de ce blog, c'est facile : il y a un lien « contact » tout en bas). J'aimerais beaucoup échanger avec vous. Bien cordialement.

Ciara 22/04/2013 11:30

On dirait ma classe de 2nde de l'an dernier...
Oh ! que les heures tristes semblent longues !

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