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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 10:09

 Vert

 

 

 Par la petite Mu

 

 

Fin août 2010


« Alors, tu es nommée où ?
- Collège X…, à côté de [Grande Ville]. 
- Ah, c’est un très bon collège, très bonne réputation, blabla, sections européenne et bilangue, blabla, options latin et grec, blabla, milieux favorisés, blabla… »

  Bon, alors, finalement, j’ai l’impression d’avoir eu de la chance, pour cette première rentrée !

 


  Le lendemain, je me rends sur mon prochain lieu de travail. Mon ami trouve le quartier plutôt calme. On arrive alors devant les grilles du collège, et on y trouve une voiture brûlée. 

  Je sens que l’année commence bien. 

 

 


Fin décembre 2010


  Les « très bons » collèges ont bien changé. En réalité, à X…, le classeur de sanctions laissé à disposition en salle des profs, et rempli au fur et à mesure par la secrétaire avec les différents avis de conseils de discipline, d’exclusions, avertissements et autres blâmes, grossit à vue d’œil. On doit en être à une dizaine d’exclusions depuis septembre, dont deux ou trois définitives. Malheureusement, le nombre d’élèves par classe ne diminue pas tant que ça, car on récupère des élèves renvoyés d’autres établissements, par un savant système de vases communiquants1. Les motifs des exclusions ont le mérite d’être variés, la lecture du classeur en serait presque divertissante : dégradation de matériel, écriture de mots orduriers dans le carnet d’un camarade, violence envers un élève, violence envers un surveillant, allumage d’un fumigène en classe, attouchement sexuel dans les toilettes des filles… Je précise que ces motifs-là, on les retrouve tous dans une seule classe, la 4eW, que j’ai l’immense plaisir de retrouver quatre heures et demie par semaine.

  Certes, il ne s’agit pas là de problèmes directement liés à l’année de stage. Certains collègues, parfois avec beaucoup d’expérience, en bavent aussi. D’autres sont contents d’être ici, plutôt qu’en ZEP2

  Moi, avec trois classes qui posent de sérieux problèmes de discipline (même en 6e, on doit traiter des problèmes de violence), je ne peux pas dire que je sois ravie. Car je n’ai pas les armes nécessaires pour me défendre : je n’ai ni l’expérience, ni le temps, ni, malheureusement, l’autorité naturelle pour faire taire les élèves. 

  L’administration est très gentille avec moi. Tout le monde nous plaint, les autres stagiaires de l’établissement et moi. « Ah, c’est difficile, pour vous, cette année… » C’est d’autant plus difficile quand la principale me dit qu’elle règlera l’incident dont je lui ai parlé (rien de plus qu’une craie reçue dans mon dos, ou un élève qui a craché par terre au fond de la salle de classe) et ne le règle jamais, et que le jour des vacances de Noël, alors que je viens de connaître les trois semaines les plus longues de ma vie, que j’ai lutté ne serait-ce que pour que les élèves m’écoutent parler, je reçois un mail de l’administration : « Merci de penser à surveiller vos craies. On en a retrouvé beaucoup écrasées par terre dans la cour. » J’hésite entre le fou rire et la crise de nerfs.

 


  Alors voilà. Je suis une stagiaire consciencieuse, et j’ai bien travaillé ces quatre premiers mois pour préparer mes cours. J’ai suivi les conseils de ma tutrice, j’ai préparé de jolis tableaux pour présenter mes séquences à une éventuelle visite (mais dans l’académie de [Grande Ville], nous sommes coupés de tout contact avec nos formateurs et nos inspecteurs : nous n’avons eu aucun moment de rencontre avec eux depuis la pré-rentrée, absolument aucun ; et en lettres modernes, étant trop nombreux, aucun stagiaire n’a encore pu être visité, à la différence d’autres académies ou d’autres matières). Je n’ai d’ailleurs pas trop à me plaindre, j’adore préparer les cours, je sais utiliser les nombreuses ressources d’Internet, je n’ai pas l’impression de crouler sous le travail. Mais je gaspille toute mon énergie à me demander comment faire pour, tout simplement, parvenir à faire cours. Parce que ça, jamais je ne l’ai appris. Et personne ne pourra le faire à ma place. 

  Je ne pense pas qu’une formation puisse me donner des conseils miracles. D’ailleurs, d’après ce qu’on me raconte dans les autres académies (qui, elles, ont une journée par semaine de formation), cela ne me donne guère envie. Je n’aurais pas forcément voulu être dans un établissement moins difficile : j’aurais connu la désillusion un jour ou l’autre. Mais je sais que si je n’avais eu que huit heures de cours, avec une ou deux classes, je ne vivrais pas les choses de la même façon. Comment retrouver l’énergie (si tant est qu’on l’ait eue un jour…) de recommencer une séance de cours avec trente gamins au top de leur forme, quand, alors que ladite séance aurait dû commencer depuis cinq minutes, on est encore en train d’essayer de sortir de sa salle un élève de la classe précédente qui négocie pour que je lui supprime son heure de colle ? 

  Ces deux semaines de vacances de Noël, je ne les ai jamais autant appréciées de ma vie. Mon inconscient, lui, doit avoir envie de me gâcher la vie, puisque je rêve de mes classes la nuit. Au moins, je suis prête pour la rentrée. Mais prête pour quoi, au juste ? Pour tenir malgré tout jusqu’à la fin de l’année, attendre (espérer) la titularisation, et angoisser pour la prochaine rentrée. C’est assez triste comme image du métier, pour une première année. 

 


« Mais tu as quand même eu des cours qui se sont bien passés, non ? »

  Oui… trois ou quatre heures depuis septembre. Heureusement, c’est suffisant pour que je sache que, oui, j’ai envie d’exercer ce métier, et, non, je ne démissionnerai pas. 

 

 


1. Système bien connu pour qui travaille dans un établissement scolaire : exclure un élève, c'est généralement en récupérer un qui a été exclu d'un établissement voisin. Comme ça, on ne règle pas les problèmes : on les fait juste tourner…

 

2. Zone d'Éducation Prioritaire. Une politique pleine de bons sentiments, et qui a donné des résultats globalement désastreux. L'Enfer est pavé de bonnes intentions…

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commentaires

Léo 23/02/2011 10:17


Tu as raison, Petite Mu, de témoigner de tes difficultés, de tes impressions. Sache qu'un craquage est loin d'être un aveu de faiblesse. Il faut aussi savoir s'écouter pour pouvoir durer dans ce
métier !
Mais ne quitte pas le bateau, maintenant. Tiens bon cette année qui est , sans doute, la pire de ta carrière: car elle cumule toutes les horreurs. L'année prochaine, tu auras acquis des
automatismes, tu travailleras plus vite, tu seras surprise par ton assurance, les élèves le sentiront aussi et te testeront moins, même si tu es dans un autre établissement. Si tu as la chance de
rester plusieurs années dans un même établissement, alors tu verras que les habitudes ont du bon pour nos ados instables, mais aussi pour installer une réputation, une respectabilité.
Tu es en train de manger ton pain noir; le bout du tunnel existe !


Celeborn 12/01/2011 11:33


Courage, collègue ! Les moments de découragement ne doivent pas faire disparaître la motivation que l'on sent dans ton texte. Je crois en toi !


La petite Mu 11/01/2011 14:16


Pour compléter mon témoignage, des nouvelles peu réjouissantes... j'ai craqué aujourd'hui, je suis rentrée chez moi au lieu de faire cours (avec l'aval de ma chef), et je vais chez le médecin tout
à l'heure lui demander un arrêt au moins jusqu'à jeudi. Ils auront fini par avoir ma peau...


Kormin 09/01/2011 23:22


Dans mon petit collège privé de zone rurale, je me souvient qu'on avait récupéré en deux ans 3 jeunes, exclu de l'établissement public (collège de la même ville, - de 3500 âmes).

Ils n'ont jamais posé un seul problème. Un peu d'insolence teinté d'humour potache, rien de bien grave à 14-16 ans. Certains d'entre nous étions même impressionné par leur aisance dans certaines
matières, aisance qu'ils sabordaient en en foutant pas une.

Est ce que le suivi des élèves est si différent que ça dans le public ? C'était pourtant pas bien strict chez nous (la première fois que j'ai entendu des jeunes me dire qu'ils devaient se lever
quand le prof rentrait dans la salle, ils venaient du public oO). En revanche, l'équipe enseignante est (était?) stable. J'ai eut plusieurs profs que mes parents avaient eut il y avait 20 ans.

Faut croire que dans l'Ouest, où on possède le plus grand nombre de cohabitation public/privé, le système marche pas si mal. Si ça marche pas dans l'un, on tente l'autre, et vice-versa. Résultat:
taux de réussite et de diplôme en Bretagne et Pays de la Loire bien supérieur à la moyenne.

Faut dire que là bas, on sait mettre l'accent sur les CAP, les BEP et les autres diplôme techno. :)


La petite Mu 09/01/2011 15:32


Non, non, non, je n'ai pas envie d'en arriver à cette pensée, je veux encore garder mon optimisme ! Je suis persuadée qu'avec d'autres classes, une plus grande confiance en moi qui me permettrait
de mieux tenir mes élèves, et plus de recul sur la conception et la mise en oeuvre de mes cours, le métier me plaira. Mais cette année, tout assumer sans aucune préparation concrète ou
psychologique, c'est trop. Donc j'attends que ça passe.


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