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12 janvier 2011 3 12 /01 /janvier /2011 11:35

 Noir

 

 

Par Joséphine

 

 

  Ça y est, j’ai passé le cap des vacances de Noël. J’ai beau enseigner une matière littéraire, je passe mon temps à faire du calcul. Je compte les jours jusqu’à la libération (la fin de l’année et la mutation), les semaines jusqu’aux prochaines vacances, les mois déjà passés. Cela fait quatre mois que j’enseigne, à raison de 16 heures par semaine — monsieur le Recteur nous a fait cadeau de deux heures, le pauvre n’aura sans doute pas sa prime à la rentabilité1… ce qui fait environ 240 heures de cours à mon actif. 

 

  En 240 heures de cours, qu’est-ce qui a changé par rapport au début ? Beaucoup, et rien à la fois. Je réussis parfois à obtenir le silence en classe, ce qui n’était pas gagné, mais j’ai toujours l’impression d’être livrée à moi-même. En fait, j’ai la désagréable impression que je ne représente pour mon tuteur qu’une prime. Je suis un paquet d’euros sur pattes, et un paquet qui doit être rentable au niveau du temps passé à s’en occuper comparativement à la somme qu’il représente. Ce qui signifie que nous communiquons peu, et que « m’aider » a signifié pour lui « observer mes cours de temps à autre avec un débriefing de dix minutes maximum ». Débriefing à la sauce « fais ci, fais ça » qui laisse peu de place à une pratique différente de la sienne. Où est passée la personne « très ouverte et très compétente » dont on m’avait parlé au début de l’année ? Voilà ce que ces quatre mois ont changé, en vérité : les écailles me sont tombées des yeux. J’ai pris conscience que cette personne qui est là « pour m’aider » est en réalité l’inspection avant l’inspection, et qu’elle n’est là que pour m’évaluer. En conséquence de quoi je ne lui parle pas de mes problèmes, sinon elle pourrait me les reprocher, et cela pourrait avoir des conséquences néfastes sur ma titularisation. Bilan : ne pas compter sur le tuteur. Il en est évidemment de même avec le chef d’établissement, devant lequel la stratégie adéquate consiste à brasser un maximum d’air. Chez moi, en tout cas. Il ne faut pas non plus compter sur les formations, qui sont quasiment inexistantes : une par mois, avec 80% de blabla et 20% d’apprentissages constructifs. 

 

  Cette année, je lutte contre la démotivation. Tout le temps. Qu’est-ce qui me fait tenir ? L’argent. Pas qu’on roule sur l’or avec un salaire de stagiaire, mais si je démissionne, que vais-je faire ? Aucune idée. Et sans rien, avec quoi vais-je payer mon loyer ? Je suis coincée. Oh, évidemment, au fond du fond de moi-même, il y a une petite voix qui me dit : « ce sera sans doute mieux l’an prochain ». Mais je ne sais pas s’il faut la croire. J’attends. Il ne faut pas non plus compter sur les élèves pour se remonter le moral, quand le brouhaha ambiant vous donne l’impression de parler dans le vide, que certains se permettent des attitudes complètement aberrantes (telles que se rouler par terre en cours, se lever sans autorisation pour aller regarder par la fenêtre, ou parler à voix haute en ignorant complètement le prof)… Ce n’est pas tout le temps, mais c’est fréquent. Il faut sans cesse se battre, et quand on croit avoir enfin réussi, tout est à recommencer. Mais on s’habitue à tout, et je pleure nettement moins qu’avant. 

 

  Je ne sais pas si aller davantage à l’IUFM m’aurait apporté de quoi mieux vivre cette année. Mais il est évident que j’aurais préféré avoir six ou huit heures, comme les années précédentes2. J’aurais eu le temps de mieux préparer mes cours, de m’interroger dessus, de faire quelque chose de plus cohérent et de personnel. Mais je n’en ai pas le temps, alors je fais avec les moyens du bord, et je remercie du fond du cœur tous ceux qui mettent leurs cours sur Internet, parce qu’ils me sauvent sans cesse la mise. Malgré tout, avec le temps que je consacre à faire le gendarme, je ne sais pas trop si mes élèves retiendront grand-chose de cette année. Je me dis, quand j’entends certains de mes amis parler de certains de leurs profs qui racontaient sans cesse leur vie, leur week-end ou leurs vacances pour meubler, que ça pourrait être pire. Je ne sais pas s’il est tellement positif de penser ainsi, mais il m’est difficile de penser autrement. Je fais de mon mieux. Je survis. 

 

  Évidemment, mon année de stage aurait sans doute été différente avec un autre tuteur — mes discussions avec des collègues stagiaires m’ont appris que les choses peuvent varier du tout au tout, et certains sont véritablement aidés par des gens charmants — et dans un autre établissement. C’est ça, le problème de cette réforme : c’est la loterie (ça l’était sans doute avant aussi, mais cette année, il faut subir son tuteur et ses élèves à plein temps). Et malheureusement, cette année, je n’ai pas tiré un bon numéro.

 

 


1. Leur prime comporte, à partir de cette année scolaire, deux volets : une part fixe de 15 200 euros, et une "part variable" dont le montant pourra aller jusqu'à 45 % de la part fixe, soit de 0 à 6 840 euros. Au total, un recteur pourra avoir jusqu'à 22 000 euros de prime. (source : lemonde.fr) En gros : s'ils veulent gagner plus, ils devront bien remplir les classes pour embaucher moins.


2. Rappelons qu'avant la réforme appliquée à partir de la rentrée 2010, les professeurs stagiaires assuraient nettement moins de cours devant élève lors de l'année de stage, ce qui leur permettait de souffler, de préparer sereinement leurs cours et d'avoir peu de copies à corriger. Ils avaient en revanche une formation plus « lourde » dans les célèbres IUFM, qui ont été critiqués avec raison car ils nous ont fait beaucoup de mal. 

 



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commentaires

Marie la belge 12/01/2011 15:10


Merci, je comprends mieux !

Si cela vous intéresse, je vous explique comment ça marche en Belgique (de ce que j'ai compris, car je ne suis pas - ou pas encore - dans le métier :) ). Ici, après l'équivalent du bac, pour être
prof dans le secondaire supérieur, il faut faire un Master à finalité didactique (3 années de bachelor puis 2 de MA dans la matière souhaitée, par ex. pour mon conjoint, philo, en choisissant
l'option didactique). Durant les deux ans de maîtrise, il a donc aussi des cours comme "Relations dans la classe", "Psychologie de l'adolescent en situation d'apprentissage", "Education aux
médias", et un cours sur les théories et méthodes didactiques et le système de l'enseignement belge, ... Il a aussi eu des présentations orales à faire devant ses profs (style "faux cours" à donner
aux autres étudiants) et en plus de cela, il doit faire quelques heures de stage d'observation dans des classes. Après, il aura environ 2 semaines de cours à donner comme stagiaire dans une classe
dont la prof sera chargée de l'évaluer (mais ce stage a lieu bientôt, il doit préparer des leçons et ne sait même pas dans quelle année il donne cours... évidemment). Et l'année prochaine, il
pourra être engagé dès septembre.

Par contre, pour le secondaire inférieur (équivalent du collège à peu près), il existe d'autres études qu'on appelait auparavant le Régendat (pas sûr que ça soit toujours le cas). En 3 ans, on peut
ainsi être diplômé directement dans la spécialité et les stages sont intégrés aux études (ex. Régendat Français-Histoire, ...). Idem pour les instituteurs qui sont diplômés en 3 ans (mais je pense
que ça passe en 4 ans bientôt).

Je trouvais l'idée du stage d'un an super bonne, mais voyant qu'il n'y a pas vraiment d'autre formation, si je comprends bien, je me rétracte un peu. Je pense qu'un mélange entre les deux systèmes
pourrait donner quelque chose de plus positif. En tout cas, je ne comprends pas qu'on accompagne si peu les futurs profs.


Mélanie 12/01/2011 14:52


Tu dois passer le BAC c'est le diplôme de fin d'études secondaires (mais ça je pense que tu connais). En général, tu le passes l'année de tes 18ans. Ensuite tu as 4 d'études universitaires dans la
matière que tu souhaites enseigner. Si tu veux être prof de mathématiques, tu fais 4 d'études universitaires en math. Après cela tu as le droit de passer le concours (je crois que c'est toujours
10% de chance de l'avoir en moyenne). Il est en 2 parties : épreuves écrite puis si tu es admissible (c'est à dire si tu fais partie des meilleurs) > épreuves orales. Cela n'a rien à voir avec
le métier de prof, on évalue simplement tes connaissances universitaires. A l'oral tu as en revanche une épreuve qui s'appelle l'épreuve sur dossier qui a un vague rapport avec ton futur métier
mais cela reste théorique. Enfin tu peux faire ton année de stage. C'est cette année qui a changé. En effet, tu es directement prof à temps plein dans un collège ou un lycée sans aucune formation
pédagogique. On t'attribue un tuteur qui, en théorie, est chargé de t'aider, de te donner des conseils... mais aussi de t'évaluer ce qui est, selon moi, incohérent. A la fin de cette année de
stage, si tout s'est bien passé, tu es titulaire. Donc tu si t'as jamais redoublé et si tu as réussi ton concours du 1er coup (ce qui est rare voire exceptionnel) tu as 24 ans.


la belge 12/01/2011 14:22


Tout d'abord, comme à tous, je vous souhaite beaucoup de courage. Je suis sûre que tout ceci en vaut la peine, mais ça ne doit pas consoler beaucoup de se dire ça... Bref, j'avais une bête question
à poser, étant belge. D'après ce que je comprends, après vos études, vous avez une année de stages durant laquelle vous donnez cours en étant évalués ? Et ensuite, on vous diplôme comme prof ?
C'est ça ? Quelqu'un pourrait me résumer la formation en gros ? (parce que ce n'est pas du tout comme ça chez nous)


Mélanie 12/01/2011 12:19


Bon, ça fait le 3e témoignage que je lis et ça me déprime... celui-là plus que les autres. Effectivement, le gros pb de cette année est qu'on est seul(e)s. On ne peut pas relativiser. Je vais te
dire qqch qui m'a beaucoup aidée : mon objectif, chaque année, est de "changer" la vie de qqn. ça parait prétentieux mais tu verras qu'à la fin de l'année tu l'auras fait. Cette élève qui n'avait
pas confiance en elle et qui depuis qu'elle t'a eu en cours se dit qu'elle pourra faire de grandes choses. Celui-là qui n'osait pas parler devant les autres et qui maintenant est volontaire pour
réciter en premier ou faire un exposé. Bref, du haut de ta médiocrité supposée, tu change le monde sans même t'en rendre compte.

Je voudrais ajouter qqch. On m'a toujours dit : "tu verras lorsque tu croiseras la route de tes anciens élèves, ceux qui t'ont pourri tes cours, ce seront les mêmes qui te salueront avec respect et
te remercieront. Ils te diront qu'ils ont aimé que tu continues de te battre pour eux même s'ils étaient de petits cons". Je n'y croyais pas trop, surtout avec les élèves que j'avais. Je me disais
que s'ils me croisaient dans le rue ils m'insulteraient et essaieraient de me piquer mon sac. Finalement j'ai vécu cette expérience cette année (j'enseigne depuis 6 ans). Il s'est presque courbé
jusqu'à terre pour me remercier et me dire à quel point il regrettait son attitude. Il était tellement reconnaissant et honteux. C'était étrange car avec le temps j'avais fini par l'oublier. Alors
que lui m'a confié qu'il pensait souvent à ses années collèges et à ses professeurs.

Certains de mes anciens élèves m'ont fait des demandes d'amis sur facebook, d'autres m'écrivent un mail pour la nouvelle année. Bref, ce métier est dur mais on a tout de même l'impression d'avoir
servi à qqch et ça, ça n'a pas de prix.


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