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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 17:47

Vert

 

  Par la petite Mu

 

Ma collègue la petite Mu m'a proposé un second témoignage, et je crois qu'il mérite d'être lu. Pour ceux qui veulent (re)lire son premier texte avant de se lancer dans la lecture de celui-ci, c'est ici.

 

 

  Je vous avais laissés sur une note plutôt positive, mais malheureusement la rentrée de janvier m’a fait mentir, et j’ai découvert ce que voulait dire « craquer » dans ce métier. 

 

  J’ai repris mes classes le 3 janvier, après deux semaines de vacances de Noël idylliques, pendant lesquelles j’avais fait la coupure… hum, un peu trop, apparemment. Le choc de la reprise a été dure. Ah, oui, c’est vrai, quand je parle, les élèves ne m’écoutent pas, ils parlent à voix haute, se lèvent sans demander, lancent des boulettes en cours, refusent de me donner leur carnet… j’avais oublié tout ça. 


  Au bout d’une semaine, une heure de cours a été la goutte d’eau : à cause du devoir commun des 3e, on m’emprunte ma salle, je dois faire cours à mes 6e dans la salle d’un collègue, disposée en U… Je ne gère plus rien, je dois hurler, je mets des élèves dans le couloir pour tenter de reprendre le dessus, mais rien n’y fait. Le cours se termine, il est midi, je pars en salle des profs faire ma pause. Impossible d’avaler quoi que ce soit, j’écoute les collègues discuter et plaisanter entre eux. Je ne dis rien, je pars aux toilettes plusieurs fois parce que les larmes me montent aux yeux. Enfin vient la question fatidique : « Ca va ? » J’éclate alors en sanglots. 


  Deux collègues (donc je n’étais pas particulièrement proches d’ailleurs) me prennent aussitôt en main, m’accompagnent chez la principale, qui me dit aussitôt de rentrer chez moi me reposer, et plusieurs jours s’il le faut. Ca tombe bien, je ne me voyais pas du tout assurer mes trois heures de 4e, cet après-midi. Je rentre, vais voir un médecin de la MGEN1 (en m’imaginant naïvement qu’il doit bien connaître mon métier… mais en fait, il n’en est rien), il me dit gentiment que je devrais peut-être songer à changer de métier (ben, tiens, c’est le premier truc que j’ai envie d’entendre à ce moment-là, c’est sûr), mais me signe un arrêt de quatre jours pour « anxiété réactionnelle ». 


  Je reste donc chez moi, je tente de me changer les idées, mais tout ce que j’arrive à faire, c’est à cogiter davantage. Et de « je n’arrive pas à tenir mes classes », j’en viens à « mes cours sont inintéressants, ma progression est incohérente, les élèves n’apprennent rien avec moi, je suis nulle. » Aucune envie d’y retourner. J’y vais quand même le samedi matin, mais seulement pour des Portes ouvertes… malheureusement (ou heureusement ?), j’y ramasse plein de microbes, et je rentre chez moi avec de la fièvre. Re-médecin le lundi matin, re-arrêt, pour une « vraie » maladie cette fois, une grosse rhino que je traîne encore aujourd’hui. 


  Je suis retournée faire cours depuis vendredi dernier. Les élèves n’ont pas changé miraculeusement. C’est même de pire en pire au collège, une élève arrive bourrée au collège dès 8 heures du matin, on retrouve de l’urine dans les couloirs, un de mes 6e vient en cours avec un couteau et, quand il est exclu, ses parents contestent. De grands moments. La seule chose de « positif », c’est qu’une délégation de professeurs est allée voir la principale et son adjointe pour dire que là, y’en a marre (suite à un incident, un élève qui avait insulté une inspectrice en plein cours). De nouvelles mesures ont été mises en place, on a fait une « black list » des élèves qui nous pourrissent le plus la vie. Mais, dans mes cours, rien n’a vraiment changé. La seule chose, c’est que j’ai baissé les bras, et bon sang, ça repose. Je ne fais plus cours à des classes entières, mais à des rangées d’élèves. Je circule dans les rangs pour faire les exercices avec eux. C’est la seule chose que je puisse faire avec l’une de mes 4e, j’ai renoncé à tout le reste. Aujourd’hui, ils se sont lancés des stylos de temps à autre, se sont racontés à voix haute leurs histoires sentimentales, mais, au moins, ils ont fabriqué des relatives. 

 

  Pendant mon arrêt, je culpabilisais énormément. Je repensais à ce qu’avait dit le médecin (un fin psychologue, celui-là). Que peut-être, pour moi et pour les élèves, je devrais songer à changer de métier. C’est vrai, je n’ai qu’une seule expérience, qui se passe mal, alors comment puis-je savoir que je suis faite pour cela ? Tout ce que je ressens, cette année, c’est l’impression de gâcher l’année scolaire de trois classes, de ne pas apprendre à mes élèves à respecter les règles, de leur faire noircir les feuilles de leurs classeurs avec des choses inutiles à leur scolarité. Et puis je me sentais prise au piège : obligée de continuer avec ces classes, dans ce bordel (il faut bien l’appeler par son nom), jusqu’à la fin de l’année, alors que je sais pertinemment que j’ai fait des erreurs, mais que je n’ai pas les moyens de les rattraper. C’est d’autant plus horrible de continuer avec des classes qu’on ne maîtrise pas, que ça fragilise encore plus l’estime de soi-même. Je ne voulais qu’une chose, c’est qu’on me dise « stop pour cette année, tu recommenceras en septembre avec d’autres élèves ». Mais ce n’est pas comme ça que ça marche. 


  Maintenant, je commence à me dire que ce n’est pas de ma faute. Que si j’avais été stagiaire l’an dernier, j’aurais gâché la scolarité d’une seule classe, et je ne me serais gâché à moi-même que six ou huit heures dans la semaine. Et que je dois plutôt penser à m’économiser (ça y est, je suis déjà une feignasse de prof), en attendant la délivrance du mois de juin. 


  Une chose que je me suis dite aussi pendant mon arrêt : c’est quand même dingue que dans notre métier, qu’on sait tellement difficile et déstabilisant, il n’y ait pas de médecine du travail, et surtout de soutien psychologique adapté. Des professionnels qui connaîtraient les difficultés précises de notre métier, avec des consultations gratuites. Je me suis vraiment sentie seule et démunie, l’espace d’une semaine, sans personne pour faire le point sur ma situation professionnelle, et me dire si ça valait le coup que je continue, ou pas. 


  Bon, je me suis faite ma consultation toute seule : après m’être consultée moi-même, donc, je me suis dit que ça me manquerait de ne plus voir les collègues (heureusement qu’ils sont là, eux), et que j’avais besoin d’un salaire. Je me suis donc auto-conseillé de reprendre le travail. Ce que je fais… jusqu’à la prochaine crise ?

 


1. Mutuelle Générale de l'Éducation Nationale. Beaucoup de collègues en sont assez mécontents, d'ailleurs, je crois.

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commentaires

support for google chrome 27/11/2013 08:22

You have put here an interesting story and I read it with full of energy.Guilt can be one of the worst feeling that can haunt us for long which we cant’ get over.I urge you to move on with the sense of confidence in yourselves.

Cath 04/03/2011 19:03


Bonjour petite Mu,

J'ai étais stagiaire IUFM l'an dernier.
Je me suis retrouvée dans ta description de la situation (même si je n'avais "que" 8 heures en lycée).
Je sais que c'est avec douleur que j'ai accepté le fait qu'enseigner devant ces adolescents n'était pas possible pour moi.
J'ai rapidement (après mon premier arrêt en novembre) envisager la réorientation sans pour autant abandonner l'idée d'enseigner, et j'ai récupérer les dossiers d'inscription pendant mon second (et
dernier) arrêt d'une semaine avant Pâques.
J'ai fini l'année en me disant qu'au point où on en était ils seraient les seuls à payer leur bêtise.
A la fin de l'année, l'inspectrice a beaucoup faciliter mon dilemme entre recommencer une année de stage et reprendre des études : non titularisée avec avis défavorable pour le renouvellement.

Cette année, je me dis que même si ça a été une expérience très douloureuse, au moins je n'aurai pas de regrets.

J'espère que tu réussiras à trouver ta place sans trop de douleur.


patrichka 04/03/2011 14:02


je te comprends ...j'ai les mêmes ressentis que toi.


lapetitemu 23/02/2011 13:55


Merci à tous ! Je viens seulement de voir que mon 2e témoignage avait été publié.
En ce moment, c'est la formation, moment de pause tant attendu... Je suis toujours malade, mais moins stressée !


Mélane 15/02/2011 13:30


Salut la petite Mu,
Tu n'as pas à porter le poids d'une culpabilité que le système seul devrait porter. Tous tes efforts devraient être tournés vers l'organisation de ta propre survie, en classe et en dehors de la
classe - et ce sans aucun complexe. Il faut être plus fort que le système, contre lequel nous devons tous nous battre - à des degrés divers - pour exercer correctement notre métier. Ce n'est pas
toi qui es en faute, mais bien le fonctionnement de l'éducation nationale lui-même.


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