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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 17:55

chambre lit bebe de cododo sans barriere 

 

  Oui, je sais, le titre de cet article n'est pas vendeur. Et, autant vous prévenir tout de suite, le contenu est presque sérieux. Vous êtes toujours là ? Alors tant pis pour vous ! 

  Je lisais récemment le dernier livre d'Élisabeth Badinter (Le Conflit : la femme et la mère1) quand, au détour d'une explication sur le cododo2 et les mérites comparés de l'allaitement mammaire et biberonesque3, je n'en crois pas mes yeux (mais comme j'ai oublié ma paire d'yeux de rechange, impossible de confirmer ou d'infirmer ce doute cartésien) : là, aux pages 88-89, on a mis un nom clair sur et donné une explication précise à mon vécu professionnel.

  Badinter nous parle de la philosophie féministe du care (mot anglais non encore traduit par la
Commission Générale de Terminologie et de Néologie), qui signifie en gros le « souci fondamental du bien-être d'autrui ». Pour faire vite — car je vois bien que vous commenciez déjà à piquer du nez au moment où vous avez lu l'expression « philosophie féministe » — des féministes extrêmistes radicales auraient théorisé que l'expérience de la maternité chez la femme développerait une « attention particulière à la dépendance et à la vulnérabilité des êtres humains ». D'où création d'une éthique féminine opposée à l'éthique masculine dominante (la vilaine). Là où la morale masculine, faite de justice, s'articulerait autour de règles impartiales et universelles (et donc, en tant que telles, indifféremment appliquées à tous), la morale féminine, particulariste, s'attacherait au concret, à l'aspect unique d'une situation réelle donnée afin d'apporter non pas une réponse validée par des principes, mais une vision prenant en compte  les « contextes de vie des personnes », permettant ainsi de faire preuve de sollicitude (traduction à peu près correcte du mot care. J'espère que la Commission me lit).        

  Ça y est : tout est limpide ! Nos établissements scolaires baignent dans le care. Le principe d'individualisation de la sanction, la pénétration parentale de nos diverses institutions et réunions (car qui mieux qu'une mère  — sauf quand elle a égaré son tire-lait et donc que Junior doit rester clampé à son disributeur automatique de lolo — peut venir expliquer au prof l'intérêt de l'élève — pardon ! — de l'enfant ?), les interminables discussions sur les problèmes familiaux de tel ou tel élève (« on t'a dit d'écrire "enfant", Celeborn ! »), les messages précisant de ne pas trop brusquer l'élè... l'enfant car son chien est mort la semaine dernière (oui, j'exagère. N'empêche que j'ai croisé récemment un mot sur le tableau de la salle des profs signalant que deux gosses avaient été choqués du cambriolage de leur maison pendant les vacances et qu'il fallait y aller mollo avec eux), les infinies arguties sur le fait que Zorglub4 va mal prendre l'avertissement conduite que des profs psychorigides envisagent de lui mettre (ou  sur le fait que si les félicitations lui passent sous le nez, ça va le "braquer") : tout ça, c'est du care, en veux-tu en revoilà !  

  N'étant ni sociologue, ni psychologue, ni chercheur en sciences de l'éducation (Dieu m'en garde !), je ne puis établir de lien clair entre cette transformation de l'éthique scolaire et la perte d'autorité et de considération que nous subissons aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain. Mais que les deux choses soient liées m'apparaît comme une évidence : à force de prendre en compte la spécificité de chacun et le ressenti (supposé, a plupart du temps : car si on psychologise à fond les ballons  dans l'Educ'Nat', peu de gens y sont diplomés en psychologie ou spécialistes en neurosciences) aussi bien du gamin que de la mère de famille qui, forcément, SAIT les choses car elle a donné la vie, j'ai peur qu'on en oublie l'autorité, remplacée par le vaseux concept de respect, dans lequel chacun mettra bien ce qu'il veut. Je pense que c'est aussi lié à l'extrême féminisation de notre métier (et là j'ai une pensée émue envers mes collègues profs de sport, derniers bastions de la virilité menacée par le déferlement des mères de famille), qui entraîne quasi mécaniquement un glissement de l'éthique de la justice et de la justesse du principe à celle de l'ajustement perpétuel du care.

  Qu'on me comprenne bien : je n'ai rien contre les mères de famille (coucou chères lectrices ! Allez, s'il vous plaît, rangez donc ce regard noir et ce rouleau à pâtisserie5) ; j'ai contre l'éthique du care, qui ne nécessite d'ailleurs pas, pour être appliquée, d'être une mère de famille, ni même une femme (il est d'ailleurs des mères de famille dont l'éthique de justice m'impressionne), mais disons que ça aide. Et si vous n'étiez pas d'accord avec cette petite analyse, ceci est un espace de discussion : les commentaires sont à vous !




1. Toutes les citations qui suivent sont tirées de cet ouvrage, au demeurant passionnant.

2. Pratique tribale, partagée par les femmes papoues et par celles du 2e arrondissement de Paris, consistant à dormir avec son enfant plutôt qu'avec son mari.

3. Sachez toutefois qu'on peut mettre un sein dans un biberon au moyen d'un formidable appareil : la trayeuse automatique le tire-lait. Un étude récente menée sur un panel pas du tout représentatif démontre qu'un homme mis en présence d'une femme en train d'utiliser un tire-lait devient immédiatement homosexuel pour les prochaines 48 heures.

4. Ayant déjà rencontré un homme nommé Kévin absolument charmant, je me suis promis de ne plus utiliser ce prénom pour me moquer des élèves tout pourris. J'ai donc trouvé Zorglub pour le remplacer. Si toutefois vous vous appelez Zorglub et vous sentez discriminé par mon article, n'hésitez pas à contacter la
Halde.

5. « Et c'est avec un aussi vilain cliché sexiste que tu penses t'en sortir, toi ?» (note d'une mère de famille, lectrice assidue de ce blog)

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commentaires

Patrice 28/03/2010 19:46


Elémentaire, mon cher Prof'sseur : nous balancer des tombereaux d'infos sur la vie privée des élèves qu'on n'a bien sûr jamais demandées, c'est la même perversion que celle des lobbys*
pro-allaitement maternel, coconne-dodo et autres billevesées : tu n'es bien sûr pas "obligé" d'en tenir compte, mais si tu les ignores, tu te retrouves fissa désigné comme coupable envers le
chairpetit**.

** Deuxième note avant la première : orthographe plus que volontaire...

* Eh oui Mélanie, parce qu'ils existent, ces lobbys. Aux Etats-Unis, ils sont la nouvelle plaie après l'anti-IVG : à quand le blocage des entrées d'entreprises pour empêcher les accouchées de
retourner bosser ? Le vol massif des stocks de biberons dans les hypermarchés ? Jusqu'ici, laver les couches, ça ne suscite guère de volontaires mais...


doctor who 27/03/2010 11:02


Tu fais bien d'appeler ton élève lambda Zorglub,surtout pour parler du "care" et de l'infantilisation. Va voir le dernier album de Spirou par Franquin, "Panade à Champignac". Ca correspond tout à
fait à ton propos.


Celeborn 24/03/2010 20:19


Rassure-toi, Isabelle, je ne voyais pas d'ntention maligne dans ce message au tableau (je ne savais d'aillers qui l'avait mis). C'est intéressant pour nous de savoir comment c'est arrivé là. Je
pense que c'est intéressant ausi de savoir comment c'est perçu, au milieu des 25 autres informations qui couvrent les murs de la salle des profs. Je crois que j'écrirai un jour un article sur le
fait qu'on a souvent une quantité d'infos sur la vie privée des élèves et de leur famille tout à fait hallucinante. C'est vraiment une chose à quoi je ne m'attendais pas, dans ce métier (du moins
pas à ce point). Je ne dis pas qu'il ne faudrait rien savoir, on est bien d'accord : je m'interroge plutôt sur ce qu'il est nécessaire de savoir pour faire notre métier, et ce dont on pourrait se
passer.

Ensuite, le problème, c'est qu'en peu de mots comme ça, on ne peut rendre compte de la situation : moi, j'avais imaginé une famille partie en WE et qui revenait et zou, plus d'électro-ménager dans
la maison ; je ne voyais pas les "chambres dévastées". On le sait, de toute façon : la communication, c'est compliqué ;-)


Mélanie 24/03/2010 20:19


Merci pour ces précisions ! Je suis moi aussi assez d'accord avec le sens général du billet de JR. Effectivement on nous demande d'être tout à la fois et il reste alors bien peu de place pour
l'enseignement. Bon courage à tous !


Isabelle 24/03/2010 18:44


Je peux te répondre Mélanie, car c'est moi -femme, mère et CPE- qui ai écrit le fameux message."Pierre et Guillaume С. sont perturbés par le cambriolage de leur maison." Nulle mention de "Faut y
aller mollo" et ce n'était pas sous-entendu non plus. En effet, la mère (forcément !) des deux frères m'avait spécifié qu'elle souhaitait seulement informer les enseignants que ses enfants étaient
tout chavirés : maison cambriolée pour la deuxième fois, objets volés, chambres dévastées. Elle n'a jamais demandé la moindre indulgence pour eux. Le message est resté 48 h sur le tableau, je ne
pensais pas qu'il aurait fait couler tant d'encre virtuelle !
Ceci dit, tu as bien saisi l'air du temps JR : une intervenante du CAAEE (prononcer cédeuzadeuzeu=centre académique d'aide aux établissements et écoles en difficulté)a conclu sa conférence sur les
incivilités et la violence en milieu scolaire, pas plus tard que jeudi 18 mars, par ces mots : "Il faut prendre soin de nos jeunes". Elle avait en face d'elle une quarantaine de CPE des Yvelines.


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  • : Un professeur pas toujours à l'heure analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n'a qu'à bien se tenir !
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