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4 octobre 2009 7 04 /10 /octobre /2009 10:04
  Appeler mon blog "Je suis en retard" n'était pas qu'un simple clin d'œil à l'un de mes livres (puis dessins animés) préféré. Alors voici donc, bien bien longtemps après la date prévue, la troisième et dernière partie de mes pérégrinations cinématiques. Vous pouvez retrouver les deux premières parties ici et .

3) L'Esquive : «
Leur vie est du Marivaux car Marivaux, c'est la vie. »

Un film d'Abdellatif Kechiche

  L'Esquive est le meilleur film sur l'école car ce n'est pas un film sur l'école. Paralogisme ? Absolument pas : contrairement aux deux autres films dont j'ai déjà parlé, L'Esquive n'est pas centré sur l'école, sur l'établissement scolaire, sur le cours, sur la pédagogie. Il ne tient pas un discours sur le milieu scolaire comme La Journée de la jupe ; il ne donne pas à voir une prétendue réalité quasi documentaire comme Entre les murs. L'Esquive, pourrait-on dire, est un film de cinéma. De grand cinéma. Un film sur l'humain, sur les rapports humains, sur l'amour, sur l'amitié. Les élèves n'y sont pas là en tant qu'élèves, mais en tant qu'individus, complets, complexes, passionnants.

  Et pourtant, L'Esquive est bien un film sur l'école. Car à travers ces jeunes gens qui montent, sous l'impulsion de leur professeur (non, je ne féminiserai pas ! ^^), une pièce de Marivaux, on nous montre le B-A BA de l'enseignement : il faut enseigner Marivaux car Marivaux est universel. Il faut leur parler de l'amour tel qu'il est (d)écrit sous la plume de Marivaux, car c'est un amour éternel, compréhensible par tous. Dans le labyrinthe de leur cité, dans leurs discussions d'ami à ami, de clan à clan, dans leurs confidences, ces adolescents vivent évidemment une pièce de Marivaux, connaissent les tours et détours du sentiment amoureux, les jeux de masque et de révélations de l'amour tels que Marivaux en parle. Leur vie est du Marivaux car Marivaux, c'est la vie. Ils ont remplacé la langue du XVIIIème par le langage de banlieue du XXème/XXIème ? Et alors ? S'ils ne parlent pas le même langage, ils parlent le même sentiment. Et en les voyant répéter, même mal, on les voit vivre. Le héros est incapable de jouer le rôle qui lui est demandé car ce rôle d'amoureux, il le vit au quotidien. Et peu à peu, Ils s'attachent tous à leur texte, à leur personnage, oui, ils s'attachent à leur culture. Et au final, la jeune fille molestée par les policiers ne supporte pas qu'ils lui prenennt son livre plus que tout le reste.

  Cela me rappelle une intervention d'une de mes formatrices IUFM (une bien, oui. J'en ai rencontré une !), qui faisait lire Le Colonel Chabert à ses élèves d'une banlieue pas très très favorisée en leur martelant : « Ils le lisent à Louis le Grand, de l'autre côté du périphérique, alors nous aussi, nous allons le lire. » Pas d'éducation à deux vitesse, pas de culture savante pour les uns et de brouet populaire pour les autres, non : l'égalité républicaine, pleine et entière. Je suis sûr que beaucoup de ses élèves étaient fiers d'elle et fiers d'eux.

  Alors ce film est probablement idéaliste, je sais. Ces élèves de banlieue qui marivaudent, adorables en cours, sous la férule souriante d'une prof formidable, ça paraîtrait infaisable avec les gosses de La Journée de la jupe, c'est sûr, mais finalement pas tant que ça avec ceux d'Entre les murs, du moins la plupart d'entre eux. À condition d'enseigner vraiment, au contraire de m'sieur Marin.

  Du film de Kechiche, qui mériterait 30 palmes d'or au vu de la valeur actuelle de la palme d'or, il y aura donc beaucoup à retenir. Cinématographiquement d'abord, avec ces personnages superbes, complexes, bourrés de sentiments ; avec cet art de la mise en scène et du dialogue aussi, puissant, vivant, gouailleur, fascinant. Mais aussi socialement, scolairement : il faut oser les grands textes, les grandes œuvres, les grands auteurs. Pas simpelemnt pour leur dimension patrimoniale (que je suis par ailleurs le premier à trouver importante), mais avant tout parce que les grands textes sont vivants, parce qu'on retrouve davantage de l'être humain (qu'il soit héros antique, princesse du Moyen Âge, bourgeois du XIXème ou ado de cette année) dans Tristan et Iseut, dans Marivaux, dans Maupassant, dans Shakespeare, dans Molière, dans Baudelaire que dans 3 tombereaux de littérature de jeunesse pseudo-adaptée aux "élèves d'aujourd'hui". Certes, c'est difficile ; certes, c'est du travail ; certes, le plaisir n'est pas forcément immédiat. L'Esquive nous dit pourtant qu'il est accessible, que le jeu en vaut  la chandelle, et construit sous nos yeux, dans un monde citadin très gris qui ne fait absolument pas envie, cette image à laquelle il nous faut toujours croire, à savoir l'élévation des âmes et des esprits par l'art et la culture. Car oui, au milieu de leurs répétitions compliquées, bouffées par leurs vies, maladroites, chaotiques, ces jeunes gens nous paraissent soudain les plus humains des humains. On n'a pas envie de les baffer comme dans le film de Cantet/Bégaudeau ou de les fuir comme dans celui de Lilienfeld : on a envie de les éduquer, de les "enseigner". On a envie de croire en eux.



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