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14 mars 2009 6 14 /03 /mars /2009 10:53

(Merci à Paul Eluard via Françoise Sagan pour le titre)


  Un petit texte plus tout neuf, inspiré d'une scène que j'ai vue pour de vrai, et qui m'a marqué. Je vous retrouve l'auvent quand vous voulez !

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la Vieille


Il pleuvait. A l'intérieur du café, le garçon slalomait entre les tables avec son plateau. Il y avait toujours un peu de monde vers 18 heures.

La journée ne semblait en rien différente des autres. Pourtant, à un moment, le garçon s'est dit que quelque chose clochait, qu'un détail n'était pas à sa place. Il y avait de l'insolite dans l'air. Il a regardé partout dans la salle mais n'a rien vu d'anormal. Les gens buvaient, les gens parlaient, les gens fumaient, comme toujours, comme ils l'avaient fait depuis le commencement du monde et comme ils le feraient encore jusqu'à sa fin.

Le garçon a repris ses va-et-vient, apportant un café-crème par-ci, une addition par-là, prenant l'argent et les commandes avec la régularité d'un métronome. La pluie tombait de plus en plus fort ; on l'entendait même de l'intérieur du café. C'est en regardant à travers la vitre qu'il l'a aperçue enfin.


Elle était installée à la terrasse, emmitouflée dans un gros manteau blanc, de la couleur de ses cheveux. Le garçon a un instant arrêté son manège, puis il est sorti la voir de plus près.

Elle était assise bien tranquillement, la vieille. Sous l'auvent vert, la pluie ne semblait pas la gêner le moins du monde. Elle avait les deux mains posées sur la table trempée ; elle regardait droit devant elle ; elle souriait. C'est la première chose qu'il avait vue : elle souriait.

Il hésitait à s'approcher. Il se demandait un peu si elle était folle. Il ne comprenait pas bien qu'on puisse sourire sous une pluie battante, par un tel froid, assise à la terrasse d'un café mal protégée par l'auvent vert. Alors il l'a observée plus longtemps.

Elle ne bougeait pas du tout, la vieille. Ses yeux restaient bien fixes, dardés vers un point imaginaire que les corps des passants ne parvenaient pas à dissimuler. Son sourire aussi était figé ; on aurait presque dit une statue, une jolie statue de vieille femme assise à la terrasse d'un café, un simulacre de vieille qui sourit.

Ca en devenait inquiétant, son sourire ; ça ne cadrait pas avec le paysage, avec la nuit qui venait, avec la pluie qui tombait, avec le gris qui envahissait la rue. Personne ne souriait tout autour. Les passants semblaient indifférents, sans expression, comme des passants qui passent dans une ville grise et sous la pluie. Il y avait une sorte d'interdit, de coutume, de loi non écrite comme quoi il était malséant de sourire en ces moments, par ce temps, à cette heure précise. Sourire, c'était s'écarter de la bonne marche du monde. C'était extravagant, impensable, aussi impensable que de se tenir immobile assise à la terrasse d'un café, sous une pluie battante et sous un auvent vert.


Oui, la chose était entendue : elle n'avait plus toute sa tête, la vieille. Elle ressemblait pourtant à une bonne grand-mère, un peu ronde, un peu douce, très douce même, avec ses cheveux blancs et bouclés et son sac à main plus tout neuf. Mais une grand-mère, ça ne s'assoit pas aux terrasses des cafés parisiens quand il pleut. Ca ne sourit pas au vide. Ca ne regarde pas à travers les gens.

Il la trouvait pourtant touchante, la vieille. Il voyait bien que son sourire crispé dissimulait bien d'autres choses. Il comprenait qu'elle regardait des images qui ne reviendraient plus. Elle était dans son passé, la vieille. Elle avait dû connaître bien des épreuves, voir un peu trop de monde mourir autour d'elle. Elle ne pouvait plus affronter la vie que dans le souvenir. Elle ne savait plus où elle était, elle vivait dans un rêve du temps jadis, elle revoyait son bonheur, ça devait être ça qui la faisait sourire.

Elle avait dû être très heureuse, parfois, la vieille. Elle n'en avait plus le courage ni la force aujourd'hui, alors elle essayait sans doute de retrouver ces moments où elle connaissait le mode d'emploi des choses et la bonne manière de les arranger.

Elle se fichait bien de la pluie, la vieille, et du monde qui tournait désormais sans elle : elle avait son propre monde qui tournait dans sa tête, ses propres pluies qui annonçaient toujours le sourire du beau temps.

Elle avait le soleil dans les yeux, la vieille, une lumière douce et apaisée, la lueur d'un moment tendre, l'éclat d'un rire, l'éclat du rire d'une personne qui la regardait désormais de là-haut.

Elle avait dû beaucoup pleurer, la vieille ; seuls ceux qui ont trop pleuré possèdent ce soleil mouillé dans les yeux.


A la voir ainsi, le garçon se sentait mélancolique, terriblement, totalement, infiniment. Ca le prenait au ventre, cette pauvre vieille attablée toute seule sous la pluie. Il sentait bien qu'elle avait dû passer des heures entières à d'autres terrasses d'autres cafés, sous un soleil qui n'existait désormais plus que dans ses yeux, entourée de gens qui souriaient et riaient.

Ca faisait longtemps qu'elle n'avait plus ri, la vieille. Son sourire, c'était la politesse du désespoir.


Il a décidé de lui apporter un café. Elle ne l'a pas regardé quand il a posé la tasse sur la table. Mais elle a ouvert son sac à main et en a sorti un porte-monnaie d'autefois, aussi vieux qu'elle, de ces porte-monnaie en cuir qui ont une petite poche pour les billets au milieu de la grande pour les pièces.

Ca faisait longtemps qu'elle n'avait plus compté de l'argent, la vieille, alors elle a tendu l'objet au garçon. Il a regardé dedans et y a découvert un vrai trésor. Il y trouvait des euro, des francs, nouveaux et anciens, chaque pièce paraissait différente, tout était mélangé, ça scintillait d'un éclat un peu terne. Il voyait toute la vie de la vieille dans les pièces, toutes ses épreuves, ses joies, ses malheurs. Les années défilaient dans le creux de sa main, les jours s'égrennaient à toute vitesse au son des tintements métalliques.

Elle devait avoir l'esprit comme son porte-monnaie, la vieille. Tout devait être bien confus, sens dessus-dessous et couvert de poussière. Il n'a rien osé prendre, le garçon. Il a rendu le porte-monnaie à la vieille qui n'en finissait pas de sourire et de se rappeler.


Il ne l'a jamais revue, la vieille. Pas une seule fois elle n'est revenue s'asseoir sous l'auvent vert. Chaque fois qu'il pleut et que la terrasse est vide, il y pense un peu. Il se dit qu'il aurait dû lui parler, même s'il est persuadé qu'elle ne l'aurait pas entendu, perdue dans son sourire, dans son soleil.


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commentaires

alex/rhezous 22/04/2009 16:36

tu écris toujours des textes aussi touchants?? Joli, humain, mélancolique... un plaisir cele,!

Celeborn 20/03/2009 20:28

Content de voir que ce texte vous plaît, mes amis ! Merci de m'avoir laissé votre petit commentaire :)

Marie-Laure Frey-Tournier 20/03/2009 10:59

J'ai été transportée dans ce tableau fabuleux de la vie!...
Merci Cele

ameleia 18/03/2009 05:46

voici Ameleia inscrite à ta news. Cela dit je te suis en flux RSS, très cher,ce qui me donne aussi une belle visibilité !
Belle soirée samedi. la prochaine fois je solliciterai un tête à tête avec le Kéké. samedi j'étais trop saoule...
bises a

Delphine 15/03/2009 20:50

C'est une bien jolie histoire...et d'autant plus jolie qu'elle est vraie...

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