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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 00:39

 Je me propose de vous faire partager quelques (vieux) textes de temps à autres, repêchés dans un coin de mon ordinateur ou sur un vieux papier crasseux qui traîne au fond du désordre  brouillon d'un tiroir poussérieux et abandonné (ça fait pas trop misérabiliste, là ?). J'aime bien ces textes de ma jeunesse ("mais si m'sieur, vous êtes ENCORE jeune !") car je vois leurs défauts aujourd'hui, et en même temps je ne voudrais pas y toucher. Non par goût du sacré (le comble pour un agnostique), mais car je leur trouve une fraîcheur (cliché), une naïveté (re-cliché), une innocence (enclenchement du mode paparazzi) que je n'ai plus, n'est-ce pas ? Bouh snif !


...


Bon, quand vous voulez, pour les protestations !


...


J'attends.


...


Même pas un petit "mais si, m'sieur, vous êtes encore plein d'innocence et d'idéal ?"


...


Oui Clitandre ?


"Alors m'sieur, votre réputation, c'était que vous aviez plusieurs nanas en même temps !"


... Merci Clitandre...


(non, mon élève ne s'appelait pas Clitandre pour de vrai : je combine anonymat et ridicule)


Bref, sur ce, le texte !



la Colle

 




Amélie, c'est mon amie.

Enfin... c'est ce qu'elle croit.



J'ai connu Amélie au collège, en classe de quatrième. Elle est arrivée, m'a regardé, puis s'est assise à côté de moi. C'est devenu une habitude : à côté de moi, il y avait Amélie.

Depuis la classe de quatrième, on ne s'est donc plus quitté ; ou, plus exactement, elle ne m'a plus quitté. Elle s'est collée à moi, accrochée comme une sangsue. Et impossible de m'en débarrasser. Partout où j'allais, elle allait.

Aujourd'hui encore, partout où je vais, elle va.




Amélie, elle vit ici.

Et ici, c'est chez moi.



Je ne sais pas ce qui m'a pris d'accepter. En fait, je voulais refuser. Il me semble bien que je voulais refuser. Mais quand elle m'a proposé de partager un appartement avec elle, j'ai dit oui.

J'aurais souhaité me reprendre, ajouter "euh, non, je me suis trompé, je ne voulais pas dire oui, je voulais dire non, mais tu m'as regardé et ça m'a déconcentré..." Toutefois, je sentais bien que j'aurais été ridicule. Alors, je me suis résigné.

De toute manière, Amélie a sa chambre et moi la mienne. Donc tout va bien. Sauf qu'Amélie vit ici, collée à moi.




Amélie, elle est jolie.

Mais elle ne me plait pas.



Pourtant, elle correspond exactement au genre de filles que j'aime : c'est une petite brune au regard malicieux, au visage anguleux, aux traits réguliers. On croirait toujours qu'elle va être emportée par le vent, avec sa jolie frimousse et son rire de sauterelle ; sauf qu'en restant collée à moi comme ça, elle ne risque pas de s'envoler.


Si ce n'était pas Amélie, j'en tomberais volontiers amoureux.


Je ne sais pas pourquoi elle veut toujours être à mes côtés. Ainsi, j'ai appris un jour qu'elle partageait davantage qu'un appartement avec moi. Au travail, le bureau en face du mien avait toujours été vide. Lundi, j'ai levé le nez de mes feuilles, et j'y ai vu Amélie. On l'avait embauchée. Désormais, le lundi, c'est avec Amélie. Et aussi le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.

Il n'y a que le soir, après le dîner, que je ne la vois pas. C'est pour ça que j'adore la nuit. Car la nuit, c'est sans Amélie.


Amélie est dans mon lit.

Je vais sur le sofa.



Certes, c'était un bien beau spectacle, Amélie, nue, allongée sur ma couette. Ca m'aurait presque donné envie. Presque. Sauf que c'était Amélie. J'ai donc vite refermé la porte et me suis couché dans le canapé, car la nuit, c'est sans Amélie.

Mais ça, elle ne l'avait pas compris. J'ai entendu un grincement, vu une lumière, entendu des petits pas de souris. Amélie s'est approchée, m'a murmuré des cajoleries. Elle m'a déshabillé et s'est collée à moi ; encore plus collée que d'habitude, peau contre peau, la mienne se rétractant, la sienne comme de la glue.

A partir de là, j'ai saisi : désormais, la nuit, c'est avec Amélie.


Amélie, elle se marie.

Et le mari, c'est moi.



Amélie a dit oui, moi aussi. J'étais très étonné, d'ailleurs. J'avais bien répété dans ma tête, pendant des heures, ce que je devais faire, ce que j'aurais dû faire. Je voulais dire non. Il me semble bien que je voulais dire non. Sans arrêt, pendant la cérémonie, je pensais "non, non, non, non..." Je ne pensais qu'à ça., à dire non. Dire non. J'étais devenu une négation, un refus, un non.


Amélie m'a alors regardé, et j'ai dit oui.


J'aurais souhaité me reprendre, ajouter "euh, excusez-moi, je me suis trompé, je ne voulais pas dire oui, je voulais dire non, mais elle m'a regardé et ça m'a destabilisé, c'est un peu de la triche, vous savez, c'est trop facile de faire dire oui quand on a les yeux d'Amélie..."

Mais je sentais bien que j'aurais été ridicule. Alors je me suis résigné : désormais, la vie, c'est avec Amélie.



Amélie est dans ma vie.

Mais moi, je n'y suis pas.



Evdemment, au début, ça a été un petit peu difficile. Amélie était radieuse : elle me collait comme jamais. Elle vivait son idylle à sens unique. Moi, j'étais moins ravi, car du lundi au lundi, de midi à midi, c'était avec Amélie.

Heureusement, le début, ça passe vite. Amélie et moi, on est donc arrivé au milieu ; et là, évidemment, ça a été un petit peu difficile. Vous ne savez pas ce que c'est, vous, de passer le jour et la nuit avec Amélie. C'est poisseux, c'est gluant, c'est long, c'est infini. Quand elle est scotchée, on peut pas la détacher.

Pourtant, j'ai tout essayé. Je suis même allé dans une droguerie, et j'ai demandé au vendeur s'ils avaient du dissolvant pour enlever les Amélie. Le vendeur a ri. Alors j'ai ri aussi, pour faire comme lui. Même si j'en avais pas vraiment envie.


Amélie, elle est polie.

Mais ça ne suffit pas.



J'ai réfléchi et j'ai compris : Amélie et moi, on est uni pour le meilleur et pour le pire. Elle, elle a le meilleur ; moi, le pire. Elle, elle a mes jours, mes nuits, mes mardi et mes vendredi. En gros, elle m'a tout pris. Et tout ça parce que j'ai dit oui ; ou, plus exactement, parce qu'elle m'a fait dire oui.

C'est ça, la vie avec Amélie : une fois qu'on a dit oui, le seul moyen de s'en séparer, c'est de l'arracher. Sinon, ça reste collé.

Elle avait préparé le dîner. On s'est assis, et là je l'ai arrachée d'un coup sec. Je suis pas sûr qu'elle ait tout saisi, mais elle a pleuré. Et les larmes, on n'a rien trouvé de mieux pour décoller : c'est le dissolvant universel.

Elle a fermé la porte de la chambre, elle dedans et moi dehors. Je suis donc allé dormir sur le canapé. J'ai attendu, j'ai guetté, mais elle n'est pas venue. Alors je me suis endormi.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis une décennie, ça a été sans Amélie.



Amélie, elle est partie.

Qu'elle ne revienne pas !



Au matin, elle n'était plus là. Au travail, tout avait changé. Quand j'ai levé le nez de mes feuilles pour regarder le bureau d'en face, je n'y ai pas vu Amélie. Elle avait démissionné. Désormais, le lundi, ce fut sans Amélie. Et aussi le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi.

En arrivant chez nous, chez moi, j'ai appelé "Amélie ! Amélie !", au cas où elle ne serait pas vraiment partie, ou alors partie pour de rire, pour de faux. Mais elle ne répondit pas. Elle ne vivait plus ici.

Il n'y avait que le soir, après le dîner, que je la voyais encore. Je ne l'avais pas tout à fait arrachée de mes rêves ; sa frimousse et son rire de sauterelle m'apparaissaient parfois la nuit, comme l'écho d'une phrase qu'on ne prononcera plus, comme la lumière d'une étoile déjà morte.


Mais tout ça allait se dissiper. Bientôt, la nuit, ce serait sans Amélie.


Amélie, elle est partie.

Elle ne reviendra pas.


Ca a donc été sans Amélie. Le jour sans Amélie, la nuit sans Amélie, le mercredi sans Amélie, la vie sans Amélie.

Evidemment, au début, ça a été un petit peu difficile. Je me suis rendu compte qu'Amélie, on s'y habituait. Qu'on s'y attachait. Et qu'on ne l'oubliait jamais tout à fait. De temps à autres, j'essayais encore d'appeler "Amélie ! Amélie !", au cas où elle ne serait partie que pour revenir, car on part toujours un peu pour revenir. Mais elle ne répondait pas.

Heureusement, le début, ça passe vite. Je suis donc arrivé au milieu ; et là, évidemment, ça a été un petit peu difficile. Vous ne savez pas ce que c'est, vous, de passer le jour et la nuit sans Amélie. C'est creux, c'est fade, c'est long, c'est infini.


C'est pourquoi je suis retourné à la droguerie, et j'ai demandé au vendeur s'ils avaient de la colle, de la colle Amélie comme celle que je possédais autrefois. Le vendeur a ri. Alors j'ai ri aussi, pour faire comme lui. Même si j'en avais pas vraiment envie.

Après le milieu, il paraît qu'il y a la fin. Je ne sais pas quand elle arrivera ; mais je sais déjà qu'elle sera un petit peu difficile, et que du lundi au lundi, de midi à midi, j'appellerai "Amélie ! Amélie !", et qu'elle ne répondra probablement pas.



Amélie, elle est partie...

Tu crois qu'elle reviendra ?

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commentaires

JaCk 25/01/2009 20:23

Hello Celeborn!
Heureux de te lire à nouveau :) Je me souviens bien de ce texte de l'héroïque époque en peplum :p
Amitiés

Victor de Sepausy 23/01/2009 23:47

Ah....fort sympathique. Je ne pensais pas lire toute l'histoire et en fait je me suis fait prendre... Bien joué. Un récit qui a de nombreuses qualités...

Delphine 23/01/2009 22:44

Excellent,un vrai plaisir de te lire cher collègue.
La suite!!

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